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Le retour de Danel Qilen                     Le retour de Danel Qilen
Sources (*) : Le don d'une sur - vie               Le don d'une sur - vie
Danel Qilen - "Le livre de celui qui n'avait pas de nom", Ed : Galgal, 2007-2016, Page créée le 28 décembre 1996

 

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Les ruminations de Danel Qilen, extrait n°1

   
   
   
                 
                       

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Gare Saint Lazare. Il traverse à pas vifs la salle des pas perdus dans la direction “Rue du Havre" Comment trouver du travail? Comment trouver du travail? Par un paradoxe exaspérant le temps lui est compté. Compté par la faible somme d'argent qui lui reste (à peine de quoi se payer quelques heures d'un hotel minable) et par la nécessité de voir, de voir tout de suite ce qu'il est venu chercher. Même en se retenant sur la bouffe (ce qu'il déteste), il se retrouvera bientôt fauché comme le pauvre immigré qu'il est, dans une situation déjà vécue bien des fois. Et puis le temps lui est aussi compté par l'angoisse. Transit, fuite, défaite, fabrication, nouveauté mal construite, crédibilité douteuse, tout se ligue pour qu'il soit forcé d'agir vite, très vite, de se stabiliser quelque part, tout de suite!, de brûler sa force vitale.

Sombre journée décidément. Sordide impression d’inutilité, d’indifférence, dont il se défend par la voie familière, répétitive, compulsionnelle, la voie fatale qui ne connaît qu’une méthode, toujours la même : rabâcher les phrases protectrices, Vivre dans le Moment Présent, Chasser les Souvenirs, Se Consacrer aux Problèmes Immédiats, Vivre dans le Moment Présent, Chasser les Souvenirs, Se Consacrer aux Problèmes Immédiats, Vivre dans le Moment Présent, des formules impossibles mais qui font écran, qui dénient son incommensurable passé, dont il s’obsède par espoir d’échapper à la réalité des choses...

Il patiente au buffet parmi les bandes de jeunes, garçons fades malgré leurs blousons décorés, leurs chevelures à gomine, leurs coups de gueule et leurs regards adressés aux filles. Bon sang ces filles, l’inépuisable attrait de ces filles! Depuis tant d’années, il ne cesse d’appréhender que ça ne marche plus. Et si cette dernière consolation lui était retirée? Mais non, ça recommence toujours, invariablement, comme s’il fallait que ça marche, comme si la Créateur ne l’avait conçu que pour ça, et la vision des minettes le calme, diffuse dans son corps une sorte de tranquillité suave, de bouillie pâteuse impalpable et confusément écoeurante qu’il connait trop bien car elle lui remonte à l’esprit dans les moments pareils, les vrais moments d’errance, peu fréquents par chance mais irréductibles, passages qu’il lui faut endurer dans l’attente d’être pris de nouveau dans d’autres liens, d’autres obligations, d’autres joies de sa future vie.

Personne ne l’attend, personne! il débarque dans un Paris tout neuf, sans projet précis ni tâche urgente, sans précaution pour se cacher ni famille ni corvée ni boulot ni copain ni même le moindre sou, ou peu s’en faut. La ville se montre sous l’angle rassurant de ces gens banals pressés de rentrer chez eux, et lui se présente solitaire au peuple de Paris, gai malgré l’émotion, heureux malgré tout de la chance renouvelée de tenter le destin, de se reconstruire une inédite vie d’homme, une de plus, avec l’épaisseur d’un nouveau personnage doté d’une histoire qu’il devra inventer, de toutes pièces comme toujours, avec son cadre et ses limites et ses espoirs et son masque, peut-être le dernier personnage qui sait, il se le demande à chaque fois...

Où aller? A l’angle du passage du Havre il règle son pas sur celui d’un couple (l’avant-bras de la fille s’enroule autour de la hanche du garçon, croissant rose plaqué sur la toile usagée du jean) et décide de le suivre. Mais non! C’est raté. Ils entrent dans un restaurant. Mauvais présage se dit-il, et le voici tourmenté par les questions matérielles. Comment trouver du travail? Il n’ignore pas qu’en ces temps difficiles il ne suffit pas d’être jeune, d’avoir un aspect sympathique et une connaissance des langues étrangères pour trouver le confort.

 

 

Il médite en découvrant les rues parisiennes, et la marche irrépressible de ses pensées se trahit par un remuement involontaire des lèvres. Je suis vraiment nul. Depuis le temps j’aurais pu mettre au point une stratégie, une organisation qui me permette de démarrer dans les moins mauvaises conditions. Mais j’en suis incapable. Je reprends toujours tout à zéro, tout. Je n’ai pas encore trouvé de système ni de combine pour échapper aux emmerdements du commun des mortels, et ma naïveté, ma naïveté! du béton armé. Et cette foutue angoisse et cette peur et ce dénuement!

La lassitude le reprend. Paris. Pourquoi Paris? Pourquoi pas Londres ou Moscou? Mais ça suffit. Survivre! Je survis d’abord, après je réfléchis. Après, je redécouvrirai Paris, je me familiariserai avec cette bonne vieille ville qui a sacrément changé par rapport au paquet de ruelles dont je connaissais le moindre recoin vers... Non. Vivre dans le moment présent. Un logement. Ne pas céder à l’envie absurde de rejoindre directement la porte Saint-Antoine

A sa gauche se dresse l’église de la Trinité bien propre et nette derrière les haies vives d’un square sans âme. Au diable la vieille Amélie! Chasser les Souvenirs, Se Consacrer aux Problèmes Immédiats... Telle est la loi s’il veut chasser la déprime. Il se répète les phrases et pourtant ne se retient pas, se dirige vers la porte Saint-Antoine sans consulter de plan ni demander son chemin, malgré la confusion, par une sorte d’instinct... Merde, je dois m’interdire de ressasser le passé, mieux vaut me réjouir d’être là, bien vivant, dans un pays prospère dont je parle la langue, de bonnes chaussures au pied et ma barbe blonde frisant à bonne longueur.

(Danel) Tiens, là-bas, chez cet antiquaire, derrière la vitre, cette épaule féminine et cette main pataude de vendeur, et là, cet autre homme qui d’un pas lent traverse la rue, si cet homme également, s’il était affligé de la même tare que moi. Impossible de le demander, ce serait passer pour un fou.

Il interrompt le cours de ses pensées en se forçant à se concentrer sur un plan du métro. Serrer dans ses doigts les barreaux de la balustrade, psalmodier les phrases-types, Vivre dans le Moment Présent, Chasser les Souvenirs, Se Consacrer aux Problèmes Immédiats, casser la marche au délire, enfouir le questionnement dans les strates profondes de mon cerveau, rejeter l’impression traîtresse et fugace que je vais enfin accéder à cette insaisissable origine, refuser l’idée trompeuse que le souvenir des commencements va se présenter là, inscriptible et limpide et lisible, enterrer l’espoir de l’avoir bouclée cette boucle maudite qui me pousse à continuer, couper court à la prolifération des images anciennes et des souvenirs, chasser les ratiocinations, expérimenter pleinement le monde parisien sous ce nom de famille, Qilen, le nom porté sur un acte de naissance à l’origine inavouable, acte qui porte une date officielle à peu près compatible avec mon aspect biologique. Qilen, tel est le patronyme derrière lequel il cache la honte de son ancienneté et devient pour quelques décennies notre contemporain. Danel Qilen, fils d’un vague Youri et d’une inconsistante Netalya, originaire d’un obscur Etat d’Asie centrale plus perméable à la fraude que les autres, il conservera ce nom tant que l’écart entre son apparence et son identité théorique restera suffisamment étroit pour ne pas choquer nos semblables.

(Danel) Quelle veine d’avoir dégotté ce faussaire! Le scénario s’est parfaitement déroulé, jusqu’aux moindres détails. De ma vie sibérienne ne subsistent que quelques paperasses dans un fond de tiroir dont tout le monde se fiche. Un ancêtre inventé de toutes pièces, c’est suffisant pour rejoindre la grande famille des êtres vivants, des humains recensés, fichés, numérisés, suffisant pour devenir citoyen du monde, même irrégulier, même sans carte de séjour, suffisant pour se refaire une façade et mentir une fois de plus

 

 

 


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