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Le retour de Danel Qilen                     Le retour de Danel Qilen
Sources (*) : Le don d'une sur - vie               Le don d'une sur - vie
Danel Qilen - "Le livre de celui qui n'avait pas de nom", Ed : Galgal, 2007-2016, Page créée le 28 décembre 1996

 

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Les ruminations de Danel Qilen, extrait n°2

   
   
   
                 
                       

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A vrai dire, il a débarqué gare de l’Est. Mais peu importe. Il aurait pu surgir gare d’Austerlitz, ou gare de Lyon, ou rue d’Aboukir ou sur la place Stalingrad ou rue de Londres ou sur le quai de Conti. Ça n’aurait pas changé grand’chose et pourtant c’est un fait : il a débarqué gare de l’Est. Venait-il de Berlin ou de Bucarest? Ou de banlieue? De Versailles, ou de Houilles ou encore de ... ?

Il remonte la rue de Chateaudun vers le métro Cadet. Il marche, avec pour tout bagage deux grosses valises vertes, plus grosses que lourdes car il progresse vite et sans peine. L’animation de la rue du faubourg Montmartre ne le passionne pas. Il évite les passants, contourne les voitures, enjambe les trottoirs comme un automate. Est-il déjà venu dans cette rue? En a-t-il des souvenirs? Aperçoit-il seulement les panneaux : restaurant cacher, couscous, Mac Donald...? Nul n’en sait rien et personne ne le remarque. Pourquoi le remarquerait-on? Certes il porte une casquette. Certes, des boucles blondes, aussi blondes que sa barbe, recouvrent sa tempe. Et alors? Il est grand, très grand, et sa façon de sautiller nerveusement pour déplacer sa carcasse lui donne l’air d’un sportif, d’un joueur américain de basket par exemple, ou quoi? d’un sauteur à la perche, d’un patineur, enfin de n’importe quoi certainement pas de ce qu’il est...

Arrivé sur les boulevards il stoppe sa marche, désemparé. Que faire? Il tourne autour du marchand de journaux, hésite entre les deux directions du boulevard et se décide. Le voici qui s’engage dans une rue latérale dont il scrute les immeubles. Rue du Sentier, du Centier, du Chantier, un point de repère, peut-être. Non, pas les portes, plutôt les façades de pierre et les balcons des étages. Dès qu’il repère une corniche, une sculpture, une trace d’ancienneté, une anachronie quelconque il ralentit son allure et progresse à pas minuscules, sans égards pour les piétons contenus sur le trottoir étroit.

Il s’immobilise enfin adossé contre un mur, les yeux dans les mains. Rien se dit-il, rien. Il y a la faim, la faim qui le tracasse et puis cette douleur, cet insistant mal de gorge. Longues heures passées dans les courants d’air d’un train surchauffé. Malchance de tomber malade ce jour-là. Rien d’étonnant ça n’est pas la première fois que la même douleur à la gorge le saisit quand il arrive seul, dépourvu de tout, dans une grande ville où déjà/

Une fille passe et laisse traîner son regard. Indifférente celle-ci comme les autres, malgré la traînée scintillante laissée par son coup d’oeil. Pas trop laid pourtant, moins grand qu’autrefois peut-être, moins détonant dans le paysage, moins singulier dans ce monde métissé. “Je ne fais pas mes trente-cinq ans” leur dit-il, et elles le croient, comment soupçonneraient-elles son âge? Pour l’instant ça n’est pas à elles qu’il pense, c’est à l’une d’entre elles dont le rêve lui revient, les paroles avec l’accent d’autrefois, têté du dedans par un organe colossal aux mamelons crasseux... Non, je m’égare. Non, pas Paris. Je me l’étais juré. Non. Il faut pas que j’y pense. Les choses actuelles donnent la mesure de ce qui est possible disait le vieil Estonien. Dormir. Où dormir ce soir? Pas dehors en tous cas. Pas ce soir. Un hotel, vite. Une longue femme distinguée le croise précautionneusement sur le bord du trottoir. Une cervelle hérissée de mamelons noirs comme ceux des marcassins qui lui tétaient l’abdomen Encore un drogué semble-t-elle dire. Il se redresse. Il ne reconnaît rien mais d’instinct se dirige vers là-bas : rue des Jeûneurs. Les boules. Il y avait des jeux de boules, mais comment savoir si c’était ici?

Il entre dans une boulangerie. Pain, dit-il, pain. Mot qui n’a pas changé. Intonation nasale. La vendeuse le lui tend, peu soucieuse de cet étrange accent. Il se doutait que les portes de Paris auraient disparu mais ça, ces boulevards, non décidément, c’est bizarre. Il préfère les rues étroites, les rues sombres où peut-être il reconnaîtra quelque chose...

Une erreur, toujours la même. Ne jamais revenir sur le passé. Oublier. Mémoire forcée, mémoire. Vivre dans l’instant présent. Il y pense pourtant, il pense à la boutique déjà mitée de l’époque où il fut opticien. 20 ans. Polir les verres. J’en serais incapable aujourd’hui. Les verres je les ai oubliés, mais pas elle. Peut-être par ici. L'Idve. Pas de passeport à l’époque, seulement la peur, la peur de l’autre. Tu es d’où toi? Qu’est-ce que tu viens faire ici? Tes parents, c’était qui? Sa femme vieillissante. Ses enfants adultes, mariés. Absurde et honteux. Une fois de plus il a fallu partir. Se faire passer pour mort. Combien de descendants aurais-je dans cette ville de Paris? Trois fils à l’époque, tous vivants, c’était beaucoup. Ma fille encore petite, merde! Bertille. Abandonnés. Ils m’ont cru mort peut-être, ou lâche. Ils ont cru que je quittais ma femme, mais je l’aimais. Merde, les générations se suivent et s’oublient. Merde. Aux chiottes ce passé!

(Danel) Sec le pain, trop cuit. Manger tous les jours, tous les jours, tous les jours pendant tant de siècles. Pourquoi? Sandwich disent-ils, du pain. Saleté de bouffe. Entretenir cette machinerie en état de marche. La grève de la faim. Me laisser mourir. Un petit coup de vin, voilà ce qu’il faudrait. Saleté de mal de gorge. Où? C’était où? Et puis non, non et non! J’irai pas. Du travail. Il faut que je trouve du travail.

 

 

Le voici revenu sur le boulevard. Le hasard circulaire des pâtés de maison. Inutile de visiter les faubourgs il ne restera rien. Comment s’appellent les rues? Il lève le regard quand... salve de sang. Le mur, se retenir au mur. Cette fois je vais flancher, je tiendrai plus, plus jamais. Pareille elle était, déhanchée, un bras levé sur/ Poissonnerie. Mon Dieu, salopard de bordel de Dieu tu m’as laissé seul depuis toujours, tu m’as laissé sans crever et tu me ramènes ici.

Il se retourne. Il ne reconnaît rien, rien du tout mais c’est simple : partant de la statue quelques pas suffisent. Traverser la rue, regarder le panneau... Quai de l'Idve! Il porte toujours le même nom. Putain de Dieu tu m’as donné cette fichue vie mais reprends l’émotion, garde-là pour toi, trop, trop pour un homme, je ne suis... C’est là!

Alors il s’immobilisa totalement. Trop. Trop. Il se figea devant la vitrine, stupéfait. Trop, c’était trop. A l’époque d’ici on voyait les faubourgs, il y avait du soleil... Une vitrine avait remplacé les panneaux de chêne qui protégeaient le magasin mais le reste était pareil. Même les ferronneries de la porte et même les grilles! Incroyable. Pétrifié il s’adosse au lampadaire et compte les fenêtres. Ici mon fils est né mais la maison d’à côté n’y est plus. Ni d’un côté ni de l’autre. La seule. La seule maison qui reste c’est la mienne. Avant que la poterne soit percée. La marée. Où était la poterne? ça je me rappelle plus. Tellement stupéfait qu’il ne remarque pas le vieil homme sorti de la boutique, il suit du regard le chambranle comme pour se garantir la certitude que, merde! ça n’a pas changé. Rentrer là, polir mes verres. Retrouver... et Bertille surtout, ma chétive Bertille, abandonnée, merde! Elles seraient là, je grimperais l’escalier je me joindrais à leurs jeux sur leur banc de granit comme si je n’étais pas parti, comme si ma honte ne m’avait pas empêché de rester. Depuis quand? On m’a privé des deux, du début et de la fin. Ni lignée ni naissance y a-t-il cruauté plus futile? Ce dieu-là est le roi de la camelote. Pas plus de commencement que de fin. Qui le supporterait? Ecoutez je vous en prie. Ni diabolique ni divin, c’est comme ça Difformité de la nature dans sa difformité naturelle. Il faut pas m’en vouloir. Je suis comme vous : je mange et je bois, je dors et je fais l’amour, je suis absolument comme vous sur tous les plans sauf un. Je n’y peux rien, je vous supplie de me croire! Si vous saviez comme je le voudrais! Avant je guettais les cheveux blancs, un seul filet clair un seul et j’étais sauvé! Je ne l’espère même plus. Croyez-moi je vous en supplie, laissez-moi rester, permettez-moi de demeurer près de vous, à genoux s’il le faut, s’il vous plait, ne m’obligez pas à fuir, on m’a toujours forcé je suis l’organe monstrueux du forçage.

- Bendito : Vous ne vous sentez pas bien?

- Danel : Hein?

- Bendito : Vous ne vous sentez pas bien?

- Danel : Ah! si, vous êtes gentil. Excusez-moi monsieur mais... j’ai habité là. Je... Je regardais, c’est tout.

- Bendito : Pardon?

Reprenant son contrôle, il répète.

- Danel : Oui, j’ai habité là, dans le temps, alors je redécouvre la maison...

- Bendito : Mais quand?

- Danel : Il y a longtemps, très longtemps.

- Bendito : Vraiment?

- Danel : Euh oui... Mais pourquoi me demandez vous ça?

- Bendito : Comme ça, comme ça. Quel âge avez-vous?

- Danel : Moi? / / Euh... un peu moins de 35 ans.

- Bendito : Ah! je vous donnais encore moins. C’est étrange!

- Danel : Pourquoi?

- Bendito : Eh bien... comme ça, comme ça. Vous vous sentez bien?

- Danel : Oui oui bien sûr, ça va mieux.

Le vieillard ne cillant pas, ne libérant pas le seuil de la porte il fait mine de partir, il tente une feinte, un faux geste de recul, il veut absolument détourner son regard de la devanture si étrangement familière ne serait-ce qu’un instant pour retenir l’émotion mais c’est inutile, impossible, il ne s’en ira pas comme ça, pas encore, il ne se rappelle plus de l’année mais il y est, c'est le temps présent justement, il ne sait plus quelle époque il ne continuera pas son chemin, pas comme ça, non, pas encore, un second arrachement, il ne le supportera plus, un retrait pire que le retrait de la vie. Un point fixe, enfin. Il observe les angles du linteau et les fenêtres encore, et l’enseigne “Benedicto Sapintza, opticien” à l’endroit même où lui, qui se faisait appeler Jànos, Yanoche Eustère disaient-ils à l’époque ça leur était égal ils l’appelaient Jean le Turc et riaient, blond le turc, ils ne le croyaient pas mais s’en fichaient, ils l’appelaient Jean l’opticien le mari d’Amélie la fille du mareyeur, plutôt austère Eustère l’étranger il avait installé son enseigne au même endroit sous la forme d’un lorgnon anonyme peint en rouge, et l’inscription “Benedicto Sapintza, opticien” lui paraît anormale, surajoutée, scandaleuse même, un voleur, un usurpateur.

 

 

 


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