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Sources (*) : Les récits danéliens               Les récits danéliens
Ouzza Kelin - "Les récits idviens", Ed : Guilgal, 1988-2016, Page créée le 29 décembre 1996

 

Courant musical (Ernst Josephson) -

La musique est une louange, qu'on écoute avec les lèvres

   
   
   
                 
                       

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Laborieusement Armando Benjoz se réveille, la figure pâle, la lippe lourde, les traits épaissis, ses profondes rides verticales accentuées dans l’ombre. Fantômatique émergence. Son chandail froissé se dirige dans le demi-jour du loft vers la chaîne hi-fi. Il garde les yeux clos pour le plaisir de chercher à tâtons et de palper le lecteur dans l’obscurité. Il fouille presque à l’aveugle dans les disques de jazz : Bill Frisell? Keith Jarrett? Sonny Rollins? Il tombe enfin sur Fleur Carnivore. Il introduit Carla Bley dans la bouche vorace de l'appareil.

- Saphira (dans un grognement) : Silence!

Il revient vers le couvre-lit qui fait office de matelas en roulant sur lui-même jusqu'à ce que ses jambes butent sur les hanches de la jeune femme. Elle le repousse mollement. Les notes du piano s’égrènent, puces sédatives, tranquillisantes, accompagnant la lente naissance de l’aube.

- Armando : Je suis incapable de me réveiller sans musique.

Saphira s'écarte, lovée sur sa poitrine. Elle se cache les oreilles des deux mains et tire une couverture en bulle sur ses fesses.

- Saphira : Tu m'emmerdes! j'ai sommeil moi.

- Armando : Tu entends les saxos? Ils sont dans un monde à part, entre tes rêves et l'autre monde.

L’accent rauque d’Armando accentue la présence absente de cet autre monde.

- Saphira : Quels rêves? Quel autre monde?

Armando caresse lentement sa figure. Elle n'a pas envie de flirter, elle se dégage d’un geste. Charbonneuse sa chevelure qui souligne sa peau pâle et délicate.

- Armando : J'ai envie de m'y baigner, de m'en maculer le corps, d'en faire une cure de jouvence. Pour pénétrer dans l'autre monde, il faut d'abord un temps de pourrissement, et ensuite tout redeviendra lumineux.

- Saphira : Toi, Armando, tu veux pourrir dans la musique?

- Armando : Pourquoi pas?

Armando Benjoz avait été misérable, délinquant, emprisonné, il avait émigré, il avait été immigrant, il avait encore été délinquant et encore incarcéré, il avait découvert la trompette puis appris à jouer du saxo en prison, le saxo la trompette, les deux instruments autour desquels sa vie avait pris sens, pas d’autre sens, pas d’autre orientation, il les empruntait à droite et à gauche en fonction des besoins, de son métier comme on dit, de sa passion, il alternait l’un et l’autre parfois dans la même soirée, dans le même morceau, on avait reconnu son talent, son visage labouré portait les stigmates de l’enfance ratée, de l’enfance misérable et solitaire dans les rues de Rio. Avec le génie spontané du Brésil il montrait sa joie, mais du bonheur, du bonheur, il ne connaissait que la première des sept qualités : la beauté.

A l’unisson de la phrase plaintive du saxo, Armando, regard abaissé, plisse les lèvres.

- Saphira : Qu’est-ce que tu dis?

- Armando : Rien.

Armando entend l’oeuvre, directement, sans médiation, sans se préoccuper de l’interprète ni de l’auteur ni de ses voisins d’écoute ni du nom du morceau,

- Saphira : Tu entends l'intervalle entre le piano et le saxo?

- Armando (exaspéré soudain) : J’écoute!

Qui écoute écoute, et ne fait rien d’autre.

- Saphira : Ah oui. Qu'est-ce que ça veut dire, écouter?

- Armando : Avec les lèvres. Le vrai son dépend des lèvres.

- Saphira : Non. Quand ça nous touche, ça n'a plus de corps.

- Armando : Quand tu écoutes. Saphira, essaye, écoute avec les lèvres.

Saphira se couche à ses côtés. Elle ferme les yeux, tend les lèvres. De courtes suites sonores plongent sous terre, d’autres, sans direction, s’élèvent avec langueur. Mais les lèvres de Saphira n’entendent rien.

- Armando : A l’intérieur de ta bouche il y a de l’air n’est-ce pas? Et dehors, à la périphérie de ta bouche, est-ce qu’il n’y a pas aussi de l’air? c’est le même, tu comprends? Ça circule. Entre l’intérieur et l’extérieur, il n’y a plus de distinction, c’est une continuité de l’air vibrant. C’est comme si tes lèvres ou ton oreille, ton tympan, ou ton ventre ou ton diaphragme, ou tes narines, c’est comme si rien n’existait, rien ne comptait, tout s’unifiait. Sans se toucher s’aiment les amoureux... Nos lèvres communiquent, Saphira, Saphira, c’est une communication aérienne, ton corps capte la résonance que capte mon corps, nos lèvres ont fusionné grâce à la musique, tu comprends?

- Saphira : Non. Je n'ai pas été embrassée, ni par toi ni par Clara Bley. Entre nos lèvres, entre nos corps, il y a toujours eu plus que l’air. La musique n'est pas dans l'air, elle se tient en elle-même, dans sa sonorité, ou encore dans le silence, mais pas dans l'air.

Couchés alignés sans se toucher l’un à proximité de l’autre sur le même matelas ils vivaient une expérience parallèle

 

 

- Saphira : Armando, tu écoutes ce jazz du matin au soir. Qu'est-ce qu'il t'apporte?

(Armando) Etre au niveau des objets et des choses, avoir en soi leur forme globale et leur définition du même coup, les fixer dans la lumière de l'évidence, dans la réalité du cerveau, au point où le monde devient sonore, au point où il résiste en nous, quand on se laisse emporter par elles, dans leur courant, à leur niveau, au niveau de leur vie, des choses vitales en elles

- Saphira : Armando, tu as dit quelque chose?

- Armando : Rien. Je t'admire Saphira.

- Saphira : La musique aussi est une louange, une louange qui ne s'adresse à personne.

Expériences parallèles.

- Armando : Heueueummh!

C’était toujours Carla Bley, Songs with legs, pas les lèvres mais les jambes, Andy Sheppard au saxo, le piano se noyait dans la section rythmique et soudain lançait une sorte de marche, une course qui s’arrêtait dans une mélodie douce, trop douce, doucereuse, irritante et sucrée comme des gâteaux libanais, et la basse répondait sans se faire remarquer, et Armando, sous sa carapace, possédait autant de langues que de bouches et d’oreilles dressées, comme Fama la rumeur dont chaque plume était un oeil perçant et chaque peau tendue un tympan indiscret

- Saphira : Je n'y avais jamais pensé. La musique. Une louange que personne n'adresse à personne...

Elle lui aurait pris la main pour le retenir, le garder, non pas lui mais ce qu'il représentait, pour lui signifier qu’elle, elle avait besoin du contact charnel, qu'il n'était pas suffisant de faire l'amour avec cette vibration étrangère, asexuée, indifférente, mais elle n'eût pas le courage, Armando restait un étranger, ce qui fonctionnait dans un sens ne fonctionnait pas dans l’autre, la chaleur, par l’autre main, la pénétrait, elle, mais ne... Elle se tourna de l'autre côté, là où Danel était couché.

 

 

 


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