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Yado, idole des droits et Dieu désoeuvré                     Yado, idole des droits et Dieu désoeuvré
Sources (*) : La faille humaine se montre nue               La faille humaine se montre nue
Ouzza Kelin - "Les braises de la bouche", Ed : Guilgal, 2007-2016, Page créée le 28 octobre 2002

Jim suggère d'en finir avec le deuil du siècle vain

   
   
   
                 
                       

 

- JIM : On le croyait révolu, ce siècle. Sa fin avait été décrétée, proclamée, constatée, célébrée, fêtée. Son bilan avait été établi, contresigné, expertisé, actif, passif et pertes nettes. Mais il restait un doute, et ce doute insiste, il persévère. Le siècle se conduit comme un sale garnement qui ne veut pas céder sa place, comme un vieillard qui se refuse à rendre l'âme. Il est toujours là. Le comput est trompeur. Toutes les années qui commencent par 19 se sont achevées, alors on dit qu'on est au 21ème siècle. On n'a pas tort, si on se limite au fait que les années commencent par 20. Mais ce constat ne suffit pas complètement à me rassurer. Il manque quelque chose qui me donne vraiment la certitude qu'il ne reviendra plus jamais. Quoi? Des funérailles officielles? Il y en a déjà eu. Des services funèbres ont été organisés dans nos lieux publics et retransmis par nos multiples media. Un certificat de décès? Le sermon d'un prêtre ou d'un pasteur? Non, il s'agit de quelque chose de plus psychologique. C'est comme si ce siècle disparu avait encore le pouvoir de nous interdire le deuil. Un deuil qui n'a jamais commencé ne peut pas se terminer. S'il n'y a ni tombe ni cadavre, peut-il y avoir deuil? Le siècle est comme ces disparus dont les biens sont gelés car on n'a pas encore statué sur leur mort. Il est fini, mais respire encore. Il n'est plus vivant, mais nous sentons l'haleine de son souffle. Il faut lui enfoncer son mouchoir dans la bouche, lui interdire pour toujours de respirer. Tout le reste viendra après : la mémoire et l'oubli, ce deuil final qui n'est que le masque de notre égoïsme. Il faut assumer le trépas, l'heure est venue, personne ne le fera à notre place.

- JIM : Je propose d'y consacrer six nuits pleines, six nuits complètes pour en finir. Ce siècle nous parasite. Il est condamné depuis longtemps, mais personne n'a encore prononcé le jugement. C'est à nous de le faire. On doit s'y engager totalement, y consumer nos forces jusqu'à ce que soit épuisée notre capacité à en parler, brûler nos nuits jusqu'à la manifestation aussi complète que possible du sens à donner à cette époque. C'est la seule façon d'arrêter la malédiction, de se détacher des conséquences de ce siècle pourri.

Sa proposition ne fut pas rejetée. C'était bizarre mais sympathique. On allait s'en mettre plein la gueule pendant un moment, mais on pourrait, enfin, en recracher la galgalifique moëlle.

- JIM : Pourquoi les humains enterrent-ils leurs morts? Creuser des trous dans la terre est un travail assez pénible, et si de solides raisons ne leur imposaient pas cette corvée, il est probable que nos braves congénères auraient trouvé une solution plus facile. Certes, un cadavre pue et nous préférons généralement l'odeur des roses. Ensuite, s'il est enfoui sous terre, il y a peu de chances que le macchabée revienne. Et puis une tombe peut être un but de promenade assez pratique pour ceux qui n'en ont pas d'autre. Ça entretient le souvenir des rares moments sympas du passé, ce qui est toujours bon à prendre. Que faire de ce siècle défunt, le vingtième? Après tout, on y a mouillé nos chemises, on y a promené nos gueules enfarinées et goûté à nos premières amour(e)s, et si maintenant il paraît puant, on lui doit quand même quelques égards. Rassurez-vous, on le mettra en bière et on fermera bien le cercueil, mais avant, il faut se soumettre à un petit rituel en trois temps. D'abord prononcer le jugement, puis l'exécuter, puis s'assurer que le condamné a effectivement rendu l'âme. Il faut qu'on lui règle son compte, à ce fichu siècle, parce qu'il a commis cette faute supplémentaire qui s'ajoute à toutes les autres de ne pas se donner à lui-même le coup fatal (ce qui était pourtant dans sa nature). C'est la condition pour que son héritage soit transmis car, comme vous le savez, on n'hérite pas des vivants, mais seulement des morts. Est-ce que tout le monde est d'accord?

(Gloria) Quand un mort est mort, est-ce qu'on hérite de lui? Il ne transmet plus rien, puisqu'il est mort. En réalité, ce sont les vivants qui transmettent le patrimoine des morts.

- NADÈGE : Et comment seras-tu certain que ce siècle est bien mort?

- JIM : Excellente question. Un siècle n'a pas d'électrocardiogramme. Aucun critère scientifique ne certifie son décès. Rien ne prouve que par effraction ou distraction il n'a pas clandestinement franchi la double barrière symbolique des 31 décembre 1999 ou 2000, selon les modalités du comput. Là réside notre responsabilité. Il n'y aura personne pour nous aider. On portera le risque sur nos frêles épaules avant de porter un jugement. A un certain stade de préparation, quand nous aurons bien mijoté nos conclusions, on décidera qu'il a rendu l'âme, on en tirera toutes les conséquences, malgré l'absence de certificat de décès. C'est un risque à prendre. Nous le prendrons ensemble, en groupe, nous couvrirons le défunt de fleurs blanches, de bonne terre bien lourde et d'herbe drue, et même s'il lui reste un souffle de vie, nous serons tous impliqués dans son inhumation.

(Saphira) Aucune mort n'est parfaite. Il reste toujours une buée d'os, un résidu de souffle, grâce auquel l'être mort, qui sait?, se relèvera... Si personne n'a jamais prouvé la transmigration des âmes, l'inverse n'a jamais été prouvé non plus.

- MARILINE : Est-ce qu'un siècle est une personne? Est-ce qu'il a jamais fait partie de ta famille, de tes amis? Est-il l'un d'entre nous? J'en doute. Sur les lieux du Galgal, on peut rencontrer toutes sortes de gens, mais des siècles, on en voit assez peu.

- JIM : Ce genre de convive se passe d'invitation.

- WINONA : Tu veux nous entraîner dans une comédie, nous faire singer le rituel de la mort. Pour toi le deuil n'est qu'un jeu qu'on peut utiliser à sa guise. Où est-ce que tu te crois? A l'Olympia? Au Zénith? Si tu te prends pour l'artiste qui chantera à la place des autres : J'veux qu'on rie, j'veux qu'on danse, quand c'est qu'on m'mettra dans le trou...", il se pourrait que les autres ne te suivent pas. L'histoire résiste. Et si le vieux siècle refusait le sort que tu lui réserves? Et s'il avait encore quelque chose à dire? Et si sa modernité défunte ruait encore dans les brancards?

(Ouzza) : Alors que le roi Salomon n'avait que 6 ans, son père décida de l'emmener au Beth Din, la maison où l'on enseignait la loi (car il était très fin). Mais il voulût quand même tester son savoir. Il lui posa une question : Quelle est la chose la plus sûre, et quelle est la chose la moins sûre? Salomon répondit : La chose au monde la plus sûre, c'est la mort, et la chose au monde la moins sûre, c'est la mort après la mort.

/ Y a-t-il quelque chose de pire qu'un tombeau sans cadavre? /

- MADJIGUÈNE : Tout est déjà fini. Si on suit la proposition de Jim, le jugement et l'exécution ne seront qu'une comédie.

- IEMANJA : Bonne idée!! on rigolera, on inventera des gags, on se moquera du trépassé, on le roulera dans la farine!

- JIM : Vous ferez comme vous l'entendrez.

- MADJIGUÈNE : La fin d'une existence est-elle drôle? C'est un moment de transition, un moment trouble, triste et ambivalent. Quand tu perds un proche, même s'il t'a fait du mal, même si tu le détestes, même s'il est gravement malade et s'il souffre l'enfer, ton soulagement, ta satisfaction, ta joie à peine cachée n'effacent pas le sentiment d'un manque. Il y a une perte qui ne sera jamais purgée. Ce personnage familier ne reviendra pas, il emporte avec lui une part de toi-même. Tu es coupable d'avoir souhaité sa disparition, plus effrayée qu'heureuse, plus impressionnée que sûre de toi, plus muselée par ta solitude qu'inspirée par la place qui t'est faite. Tu gardes tes distances. Si tu n'oses pas franchement rigoler, ce n'est pas à cause du mort, c'est à cause de ton propre malaise. Pour éviter d'être paralysée par la peur, tu passes à l'action.

- LOUISE : Alors agissons!

- GEMINGA : Un siècle, qu'est-ce que c'est? Mariline disait à juste titre que ça n'est pas une personne. C'est quoi alors, un objet? Même pas. C'est un découpage arbitraire, sans réalité, le simulacre d'un événement sans existence aucune. Que signifie pour toi l'an 2000? Pour moi rien du tout, le simple hasard des nombres. Il n'y a eu ni passage ni trépassement, il n'y a rien à enterrer. Tout continue comme avant, et nous, nous avons pour objet le Ctp, notre époque, quel que soit le comput du siècle, 20 ou 21!

(Jonas) Ce siècle est en forme de cercle. Il commence exactement là où il finit, dans les brumes de Sarajevo, il s'engloutit dans des catastrophes si effarantes qu'elles paraissaient impossibles aux petits bourgeois qui en ont été les protagonistes jusqu'au moment où elles les ont balayés - guerres, bombes et génocides, il invente le nihilisme qui sera sa cause, son linceul et sa dénégation.

- JIM : Tout ce qui s'inscrit dans la langue existe réellement. Chaque nom a un sens, et tout nom est aussi arbitraire que le numéro d'un siècle. Le siècle 20 porte ce nom, Vingtième, c'est son nom propre, il est la matrice du Ctp, il ouvre à tous les thèmes que nous abordons, il a existé et existe encore dans nos paroles, nos catégories, nos mémoires et nos pensées. Nous humons son odeur, nous sentons sa présence, nous vivons avec lui. Même et surtout si c'est un fantôme, le rituel nous aidera à vivre avec son souvenir.

- GEMINGA : Je ne comprends pas que tu veuilles faire le deuil d'un siècle que tu détestes. Pourquoi est-ce que tu ne le laisses pas moisir dans la fosse où il est tombé?

- JIM : Ce que je déteste, c'est l'ambiguité. Je veux mettre fin à l'incertitude. Ce sera l'objet des six jours.

(Patricia) Pourquoi six jours? Pourquoi pas cinq ou sept?

Ce chiffre, 6 jours, proposé par Jim sans explication, emporta la conviction de l'assemblée. Sa précision était illusoire, mais son caractère symbolique ne se discutait pas.

- CAROLE : Tu veux nous faire croire que ce siècle est toujours là, mais c'est une tromperie. Il appartient au passé, et tout ce qui appartient au passé relève des mondes disparus. Il existe une infinité de mondes disparus, et même si personne n'a pris la peine de les inhumer, on ne peut pas les ressusciter par caprice. Chacun de ces mondes est une matrice invisible et chacun possède des progénitures qui lui ont échappé depuis longtemps. Jim, l'héritage que tu revendiques est déjà distribué, et ce qui reste est dissipé. On a mieux à faire!

- JIM : Je revendique le dissipé. Y a-t-il mieux à faire?

(Ouzza) Rhétorique, rhétorique.

- MADJIGUÈNE : Personne ne ramassera pour nous ce qui nous revient. Personne ne le fera fructifier à notre place. Jim suggère une méthode : Mûrir en six jours sans hâte ni lenteur. C'était la dimension qui nous manquait.

(Geminga) C'est pas tout d'être fécond, il s'agit encore de savoir ce qu'on mettra au monde.

- ARISTIDE : Il arrive qu'on ait l'impression d'un blocage. On voudrait avancer, on a le sentiment qu'il y a encore quelque chose à faire, mais une autre chose nous inhibe, un passé insistant nous empêche d'avancer. Que faire? Comment crever l'abcès? Jim nous propose de trancher dans le vif, une fois pour toutes, par un coup de grâce. Ce vieux siècle que nous traînons derrière nous, détruisons-le. Siècle de dureté, d'insensibilité, d'horreur, siècle qui nous obsède par son actualité, il faut le faire crever pour de vrai, sans pitié ni atermoiements. Quand sa gorge sera tranchée, il révélera son secret. Il serait naïf de croire que le calendrier se chargera automatiquement du sale boulot, qu'à lui seul le passage du temps règlera le problème, sans aucun effort de notre part. Pour le faire trépasser pour toujours, il faut le soumettre à un rite au sens fort et brutal de ce mot : soumettre. Nous le soumettrons au passage. La sanction brutale du symbole permettra d'y voir clair. Après tout, si la lumière restait dans le noir, serait-elle visible?

- YUCHAN : Il y a une autre objection à laquelle vous n'avez pas pensé. Et si vous étiez présomptueux? Et si vous détruisiez ce qui vous sert inconsciemment d'appui? Et si vous vous effondriez en abattant la canne qui vous aide à marcher? Et si la présence vivante de ce siècle honni vous était nécessaire pour supporter ce qui lui succède dans la suite des temps?

- JIM : C'est un choix à faire. Je vous l'ai dit, il y a un risque. Actuellement, selon moi, nous cherchons le réconfort dans la gorge d'un agonisant qui n'a même plus la force de respirer. Il n'est plus qu'un point de chute. Il n'aspire qu'au repos.

- WINONA : On peut gérer la fin. S'il est encore vivant, s'il pousse encore, pourquoi ne pas s'appuyer sur cette poussée?

- LOUISE : Il a déjà disparu. Il ne nous a laissé qu'un néant... Pourquoi prendre des gants avec l'anéantisseur?

- JIM : On peut encore apprivoiser ce néant. Je propose de commencer dès ce soir. Que ceux qui m'entendent me rejoignent dans le loft. Nous commençons dans une heure, ce sera le premier des six jours, il en restera cinq. Six jours pour achever le deuil d'une inhumation symbolique, six jours pour mener à son terme la cérémonie funéraire qui conduira pacifiquement le siècle expiré dans l'autre monde, six, le chiffre parfait, le seul chiffre qui soit la somme de ses trois diviseurs, six fois quelques milliers d'instants volés à la nuit, c'est peu mais jouable. Après, nous serons délivrés. Nous serons libres.

 

 

 

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