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Une éthique sans vérité                     Une éthique sans vérité
Sources (*) :                
Pierre Delain - "Buées blanches sur le quai de l'Idve", Ed : Guilgal, 1988-2016, Page créée le 30 janvier 2005

"Quand l'embryon devient-il une personne?" (article rédigé sur la base des propositions d'Henri Atlan)

   
   
   
                 
                       

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Introduction : la religion et le juif laïque.

La bio-éthique est un thème privilégié si l'on veut comparer les traditions juive et chrétienne sur des questions qui se posent de manière aigüe à notre société. Pour évoquer ce sujet, nous partons dans cet article des propositions que fait Henri Atlan dans les deux tomes de sa somme impressionnante intitulée "Les Etincelles de hasard", et publiée aux éditions du Seuil en 1999 et 2003. Il évoque dans ce livre son expérience de membre du Comité consultatif national d'éthique, où il était invité en tant que scientifique à proposer à l'Etat des orientations.

Partir de l'oeuvre d'Atlan pour développer un débat entre juifs et chrétiens peut sembler paradoxal, car ce biologiste qui se référe constamment au talmud et à la Cabale, ne se situe pas dans un cadre religieux. Il va même plus loin : il se dit explicitement athée, comme en témoigne le sous-titre du second tome de son livre, Athéisme de l'Ecriture. Sa position n'est pas celle du croyant mais celle du juif laïque, une position bien attestée depuis des siècles (au moins depuis Spinoza) mais qui reste souvent incomprise par les non-juifs. Si vous avez abandonné la tradition religieuse, pourquoi êtes-vous encore juif? demandent-ils. Atlan répond à cette objection non pas en théorie, mais en pratique. Il reconnaît les maîtres du talmud et de la Cabale comme ses propres maîtres, sans jamais s'appuyer sur une croyance proprement dite. Leur sagesse est un point d'appui pour sa propre réflexion, mais il reste libre de retenir et de développer certains points, et d'en abandonner d'autres. Ce positionnement implique une clarification préalable sur la méthodologie.

  

  

1. Les trois méthodes d'Henri Atlan.

Atlan juxtapose trois méthodes dont la cohérence n'est pas garantie à l'avance.

a) la science la plus radicale c'est-à-dire, dans les termes d'Atlan, athée.

b) le pragmatisme du biologiste engagé dans des programmes de recherche qui font l'objet de procédures de validation expérimentale.

b) les textes juifs : tanakh, talmud et Cabale.

Le postulat d'Atlan, que je qualifierai de "spinoziste", est que ces trois méthodes peuvent et doivent conduire à des résultats cohérents. Elles ne sont pas contradictoires car le réel en cause est toujours le même. Seuls les ordres de réalité diffèrent.

On peut comparer ce postulat à celui des scientifiques qui préparent un lancement vers Saturne, par exemple. Ils font des calculs qui constituent un ordre de réalité en eux-mêmes, celui des mathématiques. Puis ils lancent la fusée. Le fait que celle-ci aboutisse effectivement sur Titan démontre que l'ordre de réalité matériel est congruent avec celui des calculs. Cette sorte de "parallélisme" ne doit pas nous surprendre, car il s'agit du même réel considéré différemment. En termes spinozistes, notre monde est formé d'une substance unique, mais il a plusieurs modes. Le fait d'utiliser plusieurs méthodes ne conduit pas à contester le caractère moniste du monde.

De la même façon, les trois méthodes d'Henri Atlan peuvent se conforter l'une l'autre.

  

2. Illustration sur un thème : A partir de quand l'embryon est-il une personne?

Une des questions posées par l'évolution des technologies bio-médicales est celle du rapport entre l'embryon et la personne humaine. Elle a au moins deux enjeux majeurs : l'avortement et l'utilisation des embryons ou des cellules d'embryon à des fins de recherche scientifique ou de thérapie. Je n'aborderai pas ici le fond de ces questions, mais seulement la question technique posée de manière très simple : A partir de quand l'embryon est-il une personne? La plage de réponse est très large. Aux deux extrêmes, il y a d'une part ceux qui estiment que la personne existe déjà, même avant la conception, et d'autre part ceux qui pensent qu'elle n'apparaît qu'au cours de la grossesse, voire à la naissance. Entre les deux, toutes les opinions intermédiaires sont possibles.

Sur ce point, Atlan propose une règle très précise et la justifie selon les trois méthodes. La règle peut être résumée de la façon suivante : L'embryon devient humain quand sa forme, notamment son visage, est reconnue comme humaine. En termes plus simples et peut-être plus opérationnels, l'embryon devient humain au moment où on peut reconnaître son visage comme humain. D'où vient cette règle et comment la justifier? Je vais présenter successivement les trois méthodes :

 

a) Approche scientifique.

Henri Atlan affirme que plusieurs distinctions classiques sont devenues obsolètes :

- il n'y a pas de différence entre une cellule humaine et une cellule animale. Les scientifiques peuvent facilement passer de l'une à l'autre et les composer pour former des chimères.

- Il y a continuité non seulement au sein du vivant (entre l'humain et l'animal), mais aussi entre le vivant et le non-vivant. Les composants de base sont exactement les mêmes (des molécules, des atomes). Certains organismes comme par exemple les virus se situent entre les deux, et le moment où on pourra fabriquer du vivant à partir du non-vivant n'est peut-être pas loin.

- la distinction entre la pensée et la matière est également de plus en plus menacée. Certes on ne sait pas fabriquer de la pensée à partir des neurones. Mais le processus d'auto-organisation qui y conduit commence à être décrypté, et il n'y a pas de raison de principe pour qu'on n'y parvienne pas.

- de plus, on constate que toutes les sociétés n'ont pas développé la notion de personne, et toutes ne l'ont pas définie de la même manière, ce qui constitue un obstacle supplémentaire (il n'y a pas d'universel de la personne).

En l'absence de discontinuité incontestable, il est impossible de définir un seuil précis à partir duquel un amas de cellules devient une personne sur la base de critères purement scientifiques. On peut estimer qu'il l'est depuis le début ou qu'il le devient, mais dans les deux cas la raison avancée n'est pas strictement biologique. L'existence ou non d'un seuil qui ferait passer du statut non humain au statut humain de l'embryon ne dépend pas de critères scientifiques, mais de convictions a priori, idéologiques ou religieuses.

Cela veut-il dire que le scientifique ne peut rien dire? Non, car il a quand même plusieurs démarches à sa disposition.

Il y a la démarche descriptive. La cellule fécondée est d'abord "totipotente" (elle pourrait donner naissance à d'autres organismes). Cette cellule n'exclut les autres espèces qu'après plusieurs heures. L'oeuf n'est implanté solidement qu'après 14 jours, ce qui justifie que, pendant cette période, on puisse parler de pré-embryon (notion qui a été introduite dans la législation britannique). Après la nidation, un autre critère pourrait être la différenciation des premiers neurones (de deux à trois semaines). Plus tard il y a un autre seuil, le seuil de viabilité de l'embryon. Mais rien dans les déterminismes mis à jour ne permet de définir la notion de personne. Au contraire la science du vivant est de plus en plus dépersonnalisée.

Le scientifique a encore une autre possibilité, qui est d'analyser les conséquences de tel ou tel choix bioéthique. Par exemple, si on interdit l'avortement, cela entraînera-t-il plus ou moins de dégâts, physiques et/ou psychiques, dans les vies humaines des femmes et des enfants? Si on renonce à l'utilisation des cellules-souches, les autres alternatives thérapeutiques seront-elles suffisantes? Le raisonnement par les conséquences restaure la notion de responsabilité. Si chacun est responsable de ce que fait son corps, même sans qu'il l'ait voulu, alors chacun a, de fait, l'obligation de se soucier des résultats de ses actes. Ce n'est pas une question de libre arbitre, c'est une question d'analyse des effets. Dans cette perspective, le fait que le même amas de cellule puisse être considéré ou non comme un embryon en formation dépend plus de son devenir (dans le temps) que de sa nature (son essence). On prend le problème à l'envers. Si les conditions de son développement ne sont pas réunies, alors cela prouve que ce n'est pas un foetus. En orientant le raisonnement sur le futur plutôt que sur le passé ou le présent, on peut trouver une nouvelle voie de cheminement scientifique, qui peut conduire à retenir la solution la plus adéquate.

 

b) Justification pragmatique.

L'approche pragmatique se définit par l'abandon des définitions essentialistes. On ne cherche pas à définir ce qu'est la vie, ce qu'est un embryon, ce qu'est un être humain ou une personne. On admet que l'unité de la nature et la continuité du vivant rendent ces définitions obsolètes. On se place du point de vue des faits, de la pratique. On reconnaît que la personne n'est pas une réalité biologique, mais juridique. On tient compte de considérations psychologiques, économiques, sociales. Sous cet angle pratique, Atlan défend l'idée que le fait de reconnaître la personne à partir de la forme du corps humain est la solution la plus simple et la plus claire.

La justification est d'ordre strictement pratique. Dès l'instant de sa naissance, le bébé reconnaît un être humain à son visage. C'est une constatation empirique. De même pour le cadavre : tant qu'il a un aspect humain, il est respecté. L'être humain tient spontanément compte de l'aspect de son semblable.

Ainsi les droits de l'homme sont attribués inconditionnellement à tout être humain immédiatement reconnu comme tel à son apparence.

Ce raisonnement conduit à considérer qu'il y a bien un seuil, un moment de passage, entre l'amas de cellules comme simple substrat biologique (le pré-embryon) et l'embryon. Ce seuil est défini par un critère visuel accessible à n'importe qui, sans formation scientifique particulière. Si le pré-embryon ne se développe pas jusqu'au moment où il a la forme d'un corps humain, aucune personne future n'est perdue.

Ce critère n'est pas scientifique. Il relève du droit. On considère que la barrière qui sépare les espèces est juridique et non pas biologique. La décision, fondée sur notre sensibilité et notre perception immédiate, prend en considération des critères immédiatement évaluables. Par exemple, est-il préférable d'expérimenter sur des cellules humaines dont on est certain qu'elles ne se développeront jamais en embryon plutôt que, par exemple, sur des animaux, c'est-à-dire des êtres vivants viables? Partant du fait que, d'une part, on ne connaît pas la sensibilité des cellules, et que d'autre part, on est certain que les animaux souffrent, on choisit d'utiliser plutôt les cellules.

 

c) Justification talmudique.

Nous arrivons maintenant au coeur du sujet. Quelle est la position traditionnelle juive? Atlan s'appuie sur le point de vue de Maïmonide, qui fixe le seuil de protection de l'embryon à 41 jours, pas un de plus, pas un de moins. Ce seuil est défini à partir de la notion de forme humaine "car tout ce qui n'a pas de forme humaine n'est pas un enfant". Avant 41 jours, la perte de l'embryon n'est pas un avortement. Ce qui est expulsé n'est pas un enfant. Cette position prend appui sur des raisonnements talmudiques qui peuvent paraître bizarres, comme de considérer que, malgré le fait que l'embryon ait déjà un corps et une tête identifiables, il ne soit pas exclu a priori qu'il évolue vers autre chose, par exemple vers un monstre. Pour que cet être soit définitivement considéré comme humain, il faut qu'il ait un visage, c'est-à-dire très précisément (selon Maïmonide) : les yeux doivent être rapprochés et situés sur la face et non pas sur les côtés. C'est ce critère qui conduit aux 41 jours.

Avant de préciser comment on peut justifier cette position à partir de la tora, notons qu'il n'y a pas en hébreu de mot pouvant traduire le "persona" latin. Le lexique hébraïque est fondamentalement différent du lexique occidental et aussi chrétien, qui présuppose à partir du droit romain une barrière étanche entre la personne et la chose.

Le critère de 41 jours qui a conduit à la mise en place de cette règle est dans une certaine mesure expérimental (même s'il est fondamentalement juridique). Il est probable que Maïmonide, qui était médecin, avait une connaissance directe de la forme de l'embryon. En ce sens il anticipe la modernité. La règle ne figure pas telle quelle dans la tora, elle n'est pas révélée, elle relève du domaine de la halakha, c'est-à-dire qu'elle est le résultat d'un raisonnement.

Mais ce raisonnement prend pour point de départ un terme biblique : le tselem, ou forme du corps humain. Le verset Gn (1.27) "Elohim a créé l'homme à son image (betsalmo), à l'image d'Elohim (betselem Elohim) il l'a créé, mâle et femelle" est le premier récit de la création de l'homme. Juste avant (avant de créer l'homme, c'est-à-dire au niveau du projet de dieu) on lit dans Gn (1.26) "Elohim dit : Faisons l'homme (Adam) à notre image comme notre ressemblance (betsalmenou kidmoutenou) et qu'ils règnent sur le poisson de la mer, sur l'oiseau du ciel, et sur le bestiau et sur toute la terre et sur tout reptile qui rampe sur la terre".

Que signifie cette image et cette ressemblance? Ce sujet a été beaucoup discuté. Pour Rachi, "notre image et notre ressemblance" doit être rendu par "la capacité de penser et de comprendre". Mais généralement le tselem désigne la "forme humaine". Les cabalistes (contrairement à Rachi, dont la position est proche sur ce point de celle de Maïmonide) le considèrent comme le corps humain lui-même, à partir du verset "A partir de ma chair je verrai la divinité" (Job 12.29).

Ce verset justifie la règle empirique selon laquelle l'être humain se reconnaît d'abord à la forme de son corps et de son visage et non pas au fait qu'il possède le langage, la conscience ou la pensée. Les conséquences pratiques sont importantes. Par exemple le talmud indique qu'un homme dans le coma ou un fou restent un homme, même s'ils ont perdu la conscience, car ils ont encore la forme humaine.

 

3. Autres positions juives sur la question de l'embryon.

D'autres sources juives soutiennent une position différente de celle de Maïmonide défendue par Atlan. Elles s'appuient sur des arguments plus anciens qui figurent dans le talmud. Le fait qu'elles aient été jusqu'à présent majoritaires met en lumière le fait qu'Henri Atlan ne retient du talmud que ce qui va dans le sens de sa position. Cette façon de faire n'est pas particulièrement criticable, car tous les décisionnaires agissent de la même façon. Les conclusions de ces sources peuvent être résumées de la façon suivante :

 

a) Allant dans le sens d'Atlan

- pas d'essentialisme. On ne trouve pas chez les décisionnaires de principes généraux protégeant l'embryon du fait de sa nature ou de son essence, du genre : conscience morale, intentionnalité, capacités intellectuelles ou affectives, personne libre et responsable, ou même la vie. L'argument selon lequel le vivant ou l'humain seraient "sacrés" ou protégés par principe ne correspond pas à la tradition juive, qui est plus empirique. Tout est une question de cas, de circonstances. L'avortement n'est pas condamné en tant que tel, mais strictement limité en fonction de critères qui diffèrent selon les décisionnaires. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de principes sous-jacents (par exemple Gilles Bernheim énonce le sien), mais ils sont toujours mis en oeuvre dans une casuistique, dans une logique où peuvent s'exprimer et se compenser des idées contradictoires.

- la notion d'un "droit" à l'avortement ou à la libre disposition de son corps par la femme est étrangère à la tradition talmudique. Ni la femme, ni l'homme (ni par extension le scientifique) n'ont le "droit" de décider ce qu'ils font du corps réduit au statut d'un objet. L'avortement de convenance, de facilité, est condamné. Toutefois, sur la base d'une citation biblique (Ex 21, 22-25), c'est une condamnation de principe et non pas pénale. L'avortement n'est pas considéré comme un crime. Malgré l'écart d'idéologie entre les rabbins religieux et Henri Atlan, le raisonnement est assez comparable, car Atlan ne croit pas en la liberté de choix et ne porte pas non plus de jugement moral. Nous agissons tous en fonction de déterminations, même si la plupart du temps nous les ignorons. L'avortement est jugé en fonction des conséquences que sa pratique entraîne, et non pas en fonction de sa nature.

- Le talmud privilégie le traitement des préjudices et la façon de les réparer. Il s'occupe moins de morale que de droit. Même quand il est confronté à des problèmes médicaux, il conserve ce point de vue. Devant un problème d'avortement, il se demande qui va avoir un préjudice et lequel? Sur ce point aussi, la démarche d'Atlan, qu'il qualifie d'éthique déterministe, converge avec celle des rabbins. Il s'agit de construire une responsabilité basée sur les conséquences de tel ou tel choix.

- en tout état de cause, avant 40 jours, aucun décisionnaire ne semble considérer l'embryon comme une personne. Selon l'expression talmudique, ce n'est que de l'eau.

 

 

b) Contredisant ce que dit Atlan

La position de Maïmonide apparaît comme minoritaire parmi les décisionnaires qui ont pris position depuis l'époque talmudique jusqu'à maintenant. Ceux-ci ont mis en avant d'autres critères considérés comme plus importants que la forme du corps.

- Le premier de ces critères est la protection de la vie de la mère. Toute la tradition accorde à la vie de la mère une priorité sur la vie de l'enfant. Il y a à cela d'évidentes raisons pratiques et éthiques à des époques où la médecine était plutôt impuissante, c'est-à-dire jusqu'au début du 20ème siècle. Citation (Traité Ohalim, chapitre 7, michna 6) : "Lorsqu'une femme a des difficultés pour son accouchement, on découpe l'enfant dans sa matrice et on le fait sortir membre après membre car la vie de la mère passe avant la sienne. En revanche, si la plus grande partie du corps de l'enfant est déjà sortie, on n'y touche plus, car on ne repousse pas une personne (nefech) à cause d'une autre".

Si une femme enceinte est condamnée à mort, on n'attend pas qu'elle accouche pour exécuter la sentence, à moins que le travail ait déjà commencé (contrairement au droit romain, grec et égyptien). Le foetus n'est considéré comme un être indépendant que si le travail a commencé. Si une grossesse induit ou aggrave une maladie, l'avortement est admis.

Les rabbins tirent la conclusion logique de leur position : l'embryon ne devient une personne qu'à la naissance. Le foetus n'est pas une personne tant qu'il n'est pas sorti vivant du ventre de sa mère. Ce point de vue est affirmé et théorisé. Rachi dit : "Tant qu'il n'est pas sorti à l'air libre, ce n'est pas une personne (nefech) et il est donné à être tué pour sauver sa mère". Jusqu'à la naissance, le foetus est considéré comme un membre de la mère. Il est "la jambe de la mère" (cité par Georges Hansel in Explorations talmudiques p213).

Même Maïmonide est d'accord avec la priorité de la vie de la mère, mais il ne la met pas en jeu de la même façon. Etant donné que l'embryon, pour lui, est une personne, on a le droit de le tuer s'il menace une autre vie. Il s'agit de légitime défense de la part de la mère.

- le critère de la forme du corps et du visage qu'Atlan a repris dans le cadre de sa propre démarche éthique est rarement cité par les autorités juives, y compris parmi ceux qui pensent que le foetus est une personne avant la naissance. Plus que le seuil de 40 jours, certains privilégient un seuil de 3 mois, le moment où la présence du foetus devient perceptible de l'extérieur. Il s'agit d'un tout autre critère que la forme du corps, qui a sa propre logique. C'est le moment où commence le détachement d'avec le corps de la mère, le début de la constitution de l'autre à partir du même. Mais même alors, le foetus n'est encore qu'une personne inachevée, une demi-personne, une personne à venir, une partie du corps de la mère dont les mouvements ne sont pas différents de ceux de la queue d'un lézard (cité par Georges Hansel in Explorations talmudiques p220).

 

 

4. Retour sur Henri Atlan.

On a maintenant un peu de recul pour approfondir l'analyse sur la méthode d'Henri Atlan.

 

a) Enjeux contemporains

Pourquoi Atlan, qui est athée, s'est finalement rallié à une des positions les moins libérales parmi celles qui sont retenues par les juifs religieux? La réponse est clairement exprimée : c'est à cause des nouveaux enjeux qui interviennent aujourd'hui. Grâce aux progrès de la science, il est rare que la vie de la mère soit menacée, mais à cause des progrès de la science, ce qui est menacé est peut-être beaucoup plus grave : la pérennité de l'espèce humaine. Le préjudice devenant énorme, voire infini, il faut s'appuyer sur certaines positions rabbiniques, mêmes minoritaires, afin d'essayer de le limiter par la loi. Pour cela, reprendre la position de Maïmonide est sans doute le choix le mieux adapté.

Atlan n'est pas le seul à raisonner de cette façon. Depuis les années 50, une profonde réflexion est en cours parmi les décisionnaires. Le pragmatisme juridique des talmudistes peut se donner libre cours, car les conditions pratiques sont totalement différentes de ce qu'elles étaient il y a seulement 100 ans.

La règle des 41 jours ne constitue en aucune façon une autorisation à détruire ou manipuler l'embryon les 40 premiers jours, suivie par une interdiction à partir du 41ème. Pendant toute la durée de la grossesse, l'embryon n'est ni une chose, ni une personne. Il est entre les deux. Par conséquent, ce qu'on peut faire avant ou après ce seuil dépend aussi d'autres facteurs.

 

b) Enjeux de subjectivité

Il y a, dans la tora, d'autres approches possibles de la question de la personne. Henri Atlan part de l'expression "Ani Yhvh", qu'on traduit habituellement par "Je suis l'Eternel". Cette formulation revient souvent. cf : Yhvh est l'être en devenir à travers l'expérience du je : "Ani Yhvh". On peut aussi la traduire par "je suis le tétragramme", ou bien, en remarquant que le verbe être est sous-entendu : "C'est le je qui est le tétragramme". Ou encore : "Un je est, ou était, ou sera" (puisque le temps du verbe n'est pas indiqué). Ce qui pourrait signifier : l'essence du tétragramme est le "je". L'être en devenir, c'est le "je". Ce dieu est le dieu des personnes, et c'est pourquoi son nom est "je" (selon les cabalistes, il s'agit de la sefira malkhout, la souveraineté). La formulation "Je suis Yhvh, lui, mon nom" "(Is 42.8), pourrait se lire : "Je qui est le tétragramme, c'est lui mon nom". C'est l'expérience du "je" de la personne humaine en tant qu'être qui devient qui sert de nom à l'infini.

Pourquoi parler de cela à propos de la nature de l'embryon? Le positionnement du "Ani" dans la tradition juive ne conduit à aucune règle ni à aucune loi précise sur ce sujet, contrairement à l'interprétation de la formulation du tselem. Le "Ani Yhvh" dit que le fondement de la personne n'est ni dans la génétique, ni dans le corps, ni même dans le droit. Il est dans l'affirmation d'un "je". Cela veut dire que, si la forme du corps, le tselem, est essentielle, il ne faut pourtant pas la réifier ni la considérer comme sacrée. Cette forme vaut en relation avec le "je", avec le tétragramme qui la fonde. La halakha impose d'en tenir compte; pas de l'adorer.

 

c) Commentaire sur la méthode

Revenons à la question du "parallélisme" entre les trois démarches d'Henri Atlan. Chacune a son mode de raisonnement et son ordre de justification, mais au bout du compte elles peuvent aboutir à des résultats qui ne sont pas incohérents. Cela implique une stricte sélection parmi les positions des décisionnaires religieux, et aussi une stricte sélection parmi les critères scientifiques. L'optimisme spinoziste ne suffit pas; la méthode suppose des choix.

Pour autant, Atlan n'est pas relativiste. Son postulat est que la position "juste" est celle vers laquelle les différentes méthodes convergent. On aboutit au résultat le plus adéquat, qui n'est pas substituable aux autres.

En conséquence, certaines notions consensuelles retenues par le Comité consultatif national d'éthique apparaissent comme non opérationnelles et seulement destinées à entretenir une sorte de rhétorique partagée par tous. C'est le cas de la définition de l'embryon comme "personne humaine potentielle". C'est une fiction juridique ou éthique dont le principal intérêt est l'ambiguité. Tout le monde peut être d'accord, mais les conséquences pratiques qu'on en tire dépendent des convictions idéologiques de chacun; elle ne conduit à aucune décision pratique claire.

 

 

Conclusion.

Au bout de ce parcours, je pars de l'hypothèse que, sur ces sujets de bio-éthique, un juif laïque peut s'exprimer dans le cadre de la tradition juive de manière légitime - c'est-à-dire que le fait de se situer à l'écart de la religion ne diminue en rien la pertinence de son propos à l'intérieur même de cette tradition. Cela tient au fait que, si le judaïsme a effectivement une dimension religieuse et peut être considéré comme une religion, il en déborde de toutes parts. Non seulement les juifs sont un peuple et une nation, mais la tradition sur laquelle ils s'appuient porte aussi une éthique ou plusieurs éthiques, une ou plusieurs pensées.

Quand on considère le travail d'Henri Atlan, on peut se demander à quoi servent les références talmudiques. Les modes de penser pragmatique, ne sont-ils pas suffisants? Eh bien non. L'expérience montre que non. Pourquoi?

De mon point de vue de juif laïque, l'explication n'est pas religieuse. De nombreux penseurs juifs vont dans ce sens. Selon Marc-Alain Ouaknin, le judaïsme n'est pas une religion, mais une parole de libération. Le tétragramme n'est pas un dieu, mais une parole de liberté. Henry Meschonnic estime que le fait de parler du judaïsme comme d'une religion le "met en crise" car cela revient à le "christianiser". Jacques Derrida fait remarquer que le mot religion est d'origine chrétienne, et n'existe pas initialement dans les autres traditions. On ne parle en général de religions, c'est-à-dire d'autres religions que la chrétienne, que par rapport à celle-ci.

Quelle est alors l'explication? D'où vient la légitimité de ces maîtres qui s'appuient sur le tanakh? A mon sens le mot à employer n'est pas celui de religion, mais celui de sagesse. La crédibilité, le poids moral de la règle des 41 jours, ne provient pas du fait que tel ou tel verset de la Genèse est révélé, il provient de l'interprétation qui en a été donnée par les sages. C'est dans l'interprétation que se trouve la légitimité, ce n'est pas dans le texte.

L'apport talmudique n'est pas seulement une caution morale. Elle n'est pas simplement décorative ou illustrative dans la démarche d'Henri Atlan. Elle fournit véritablement la règle juridique qu'Atlan n'aurait pas pu énoncer aussi clairement sans elle. On a vu en effet que ni la démarche scientifique ni la démarche pragmatique ne pouvaient se substituer à elle. Il faut une source externe d'autorité, une décision qui soit humaine et qui en même temps qui vienne d'ailleurs : c'est la fonction de la loi. Cette fonction n'est pas religieuse, elle est conventionnelle. L'importance du talmud est qu'il fixe la halakha, mais sans la figer et en ne nous interdisant pas de la discuter ni de la faire évoluer.

 

 

 


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