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La collection de Karen                     La collection de Karen
Sources (*) : "Il faut" collecter               "Il faut" collecter
Ouzza Kelin, "", Ed : , , Page créée le 15 décembre 2001

Une collection d'images de voix

   
   
   
                 
                       

 

- KAREN : Pendant toute la soirée d'hier, j'ai pensé sans arrêt à ce tableau de Tony Scherman. C'est bizarre, il n'a rien de violent, de brutal, rien d'agressif, et pourtant il m'a impressionnée.

- IGNACE : Moi aussi j'y ai pensé, je crois même en avoir rêvé!

- KAREN : Elle ne crie pas vraiment. Elle commence à crier, elle fait le geste de crier, mais il n'est pas certain qu'elle aille plus loin. Elle lance un mouvement qui devra se poursuivre, peut-être, un jour, plus tard.

- IGNACE : Alors c'est elle la responsable? C'est elle qui a déclenché notre monde?

- KAREN : D'abord c'était simple. Je me suis dit qu'elle devait entrer dans ma collection. Mais après, je me suis rendu compte qu'il y avait autre chose de plus.

- IGNACE : Quelle collection?

- KAREN : Je collectionne quelque chose que tu connais bien, que tu connais beaucoup mieux que moi.

- IGNACE : Tu m'étonnes!

- KAREN : Un genre d'image d'un genre d'objet qui n'existe pas vraiment dans la nature, mais qui peut être représenté par n'importe quel autre objet.

- IGNACE : Des images? Tu es bien énigmatique.

- KAREN : Une image est un objet visuel qui possède une étrange particularité : c'est que nous ne l'interprétons pas comme quelque chose de visuel. Dès que nous voyons une image, nous lui donnons un autre sens que le sien propre.

- IGNACE : Tu m'intrigues.

- KAREN : Ecoute, je vais te raconter comment ça m'est venu. Tu sais que je m'intéresse à la peinture! Un jour, j'ai assisté à une conférence. Le type parlait d'un tableau de Mondrian peint en 1907, dont le titre est Le Nuage rouge. C'est un petit tableau de jeunesse, pas très impressionnant. Au milieu du ciel, tu vois une tache rouge qui ressemble un peu à un nuage. Le conférencier la comparait à deux autres nuages rouges qu'il avait repérés dans d'autres tableaux, de simples taches qui, selon lui, remplissaient la même fonction : Talisman de Sérusier, qui date de 1888, et Paysage d'Hiver d'Anselm Kiefer, une gouache beaucoup plus récente de 1970. Il posait la question : Que représente véritablement la tache rouge? Sa réponse était vraiment surprenante, c'est à ça que j'ai pensé en découvrant Lady Banquo, hier. Cette tache, selon lui, c'était la voix.

- IGNACE : Aaahaa! Tu m'intéresse.

- KAREN : Oui, mais attends, je voudrais finir de te raconter ma petite histoire. Le conférencier expliquait qu'au-delà des périodes, au-delà des modes, au-delà des chapelles, il y a des peintres dont le seul sujet, le seul référent, est l'objet le plus immatériel. Cette phrase était une incidente, une digression, mais elle m'est restée. C'est quoi, cette chose immatérielle? Je me suis mise à la chercher, toute seule dans mon coin. C'est l'origine de ma collection.

- IGNACE : Tu collectionnes les nuages rouges?

- KAREN : Oui et non. Tout ce qui peut faire office d'image de voix, même quand ça n'a aucun rapport visible avec quoi que ce soit de vocal. Pourquoi? Pourquoi est-ce que ce sujet me fascine? Qui sera capable de me l'expliquer? Peut-être toi, puisque tout musicien a affaire à la voix. Il n'y a pas de différence entre le coeur de l'image et le coeur du son.

- IGNACE : Si je te comprends bien, si Lady Banquo t'a tellement fascinée, c'est parce qu'elle est une sorte de démiurge de cet objet indéfini que tu collectionnes.

- KAREN : Peut-être.

- IGNACE : Où est-elle ta collection, on peut la voir?

(Danel) Je me demande vraiment à quoi elle peut bien ressembler, sa collection. Des colombes? Des anges? Des vibrations qui traversent l'espace? Ou bien une pipe, comme celle de Magritte? Titre du tableau :"Ceci n'est pas une voix".

- IGNACE : Tu as trouvé beaucoup d'images de ce type?

- KAREN : J'en ai trouvé des milliers.

- IGNACE : Si tout et n'importe quoi peut être interprété comme une image de voix, il faut avoir de la place!

- KAREN : Non, il suffit d'une petite chambre et d'un ordinateur. Tous mes objets sont numérisés. Je les recopie, je les scanne, je les commente et je les garde.

Ils se serrent l'un contre l'autre, rêveurs, comme pour récupérer les images perdues.

- IGNACE : C'est vraiment bizarre. On s'est rencontrés tout à fait par hasard, et mon métier est de m'occuper de la voix. J'en ai chez moi des tonnes d'enregistrements, j'en ai entendu des milliers, mais il ne m'était jamais venu l'idée de m'intéresser à leur forme visible. J'avais tout pensé à propos de la voix, sauf qu'elle pouvait se transformer en image.

(Danel) On oublie facilement les mots, les phrases, les paroles, les idées, les arguments, mais les images restent dans la mémoire et les voix ne s'effacent jamais. Alors, pensez donc, les images de voix...

- KAREN : Tu peux conserver les voix sous la forme originale, la forme auditive. Elles sont ressemblantes, mais ça ne veut pas dire qu'elles soient vraies. Quand tu entends une voix, tu es obnubilé par son émetteur, par son sens. Tu oublies la voix elle-même, sa propre substance, indépendante de celui qui la prononce comme de ce qu'il veut dire. Je me suis aperçue qu'il y avait souvent plus d'oralité dans l'image de voix que dans la forme elle-même. Les voix profondes, intimes, singulières, s'expriment dans ce que je considère comme une forme visible de la poésie.

- IGNACE : Une collection d'images de voix... Est-ce que tu en as parlé à l'extérieur? Est-ce qu'il y en a d'autres?

- KAREN : Je n'en sais rien. Si j'ai eu cette idée, d'autres aussi ont pu l'avoir - par exemple ce conférencier dont je n'ai jamais retrouvé la trace. Ils sont tous aussi clandestins que moi.

- IGNACE : Je me demande ce que sont réellement ces images de voix. Est-ce qu'elles sont ce que tu crois? Est-ce que ce qui se montre à ton regard, c'est vraiment la voix? Ou est-ce que c'est autre chose, une image qui résonne visuellement dans ton esprit?

- KAREN : L'image de voix voile la voix, et la dévoile aussi.

- IGNACE : Le poème aussi voile le sens.

- KAREN : Pas plus que le poème, l'image de voix ne délivre un sens. Elle est insensée et dissimule ce qu'elle montre.

- IGNACE : Encore faut-il qu'elle soit montrée.

- KAREN : On en voit partout!

- IGNACE : C'est toi qui les voit. Personne d'autre que toi ne les voit.

- KAREN : On ne sait pas toujours ce qu'on voit.

Karen se couche à plat ventre juste à côté de Danel.

- IGNACE : Une collection est faite pour être montrée.

- KAREN : Comment faire? Comment s'y prendre? Demander à une galerie? Publier sur le Net?

- IGNACE : Il faut deux choses : d'abord un stock, et ensuite un dispositif de présentation.

- KAREN : J'ai peur que ce qui fait la singularité de mes images, leur caractère vocal, y disparaisse.

- IGNACE : Une image est une image, quelle que soit sa forme : un dessin, un tableau, une photo, un dessin de tableau, une photo de dessin, un fichier numérique de photo, une pellicule, une reproduction d'oeuvre d'art, tout ça ce sont des images. Ce qu'elles représentent, c'est toi qui l'imagine, mais elles, elles ne sont des images.

- KAREN : Non, je ne crois pas. Elles sont beaucoup pluse exigeantes que ça. Ce sont des images qui crient, qui hurlent, qui manifestent, qui pleurent, qui tempêtent... As-tu déjà entendu ça?

 

 

 

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