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TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

 
   
Entre qui et quoi, nous vivons                     Entre qui et quoi, nous vivons
Sources (*) : Ni "Qui suis - je?", ni "Que suis - je?"               Ni "Qui suis - je?", ni "Que suis - je?"
Pierre Delain - "La mise à nu des exils", Ed : Galgal, 1988-2016, Page créée en mars 2004

[Nous vivons entre un Qui? et un Quoi?; les confondre serait un quiproquo mortel]

   
   
   
                 
                       

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1. Définitions

Le Trésor de la Langue Française donne plusieurs définitions du quiproquo. Une des plus anciennes est celle-ci : "Loc. de lat. médiév. qui pro quod, qui pro quo ou quid pro quo signifiant « quelque chose pour quelque chose » utilisée notamment dans la lang. de la pharm. pour désigner la substitution, volontaire ou non, d'un médicament à la place d'un autre". Le sens initial du quiproquo est donc lié à une tromperie, à une volonté d'induire en erreur. Vous remarquerez qu'il y a trois formulations latines correspondant à deux façons de conjuguer le pronom interrogatif "Quid" - mais qu'apparemment, si j'en crois le dictionnaire que j'ai consulté, ce terme, quiproquo, n'existait pas en latin de Rome et a été inventé plus tard. Dans son sens le plus général qui est devenu le sens moderne, c'est une méprise, un malentendu qui résulte du fait qu'on prend une personne ou une chose pour une autre.

 

2. Une origine zoharique.

Le quiproquo est souvent ridicule. Il porte l'idée de se tromper, de se laisser abuser, comme dans une pièce de boulevard. Il évoque un embrouillamini, une confusion. Pour l'éviter, il suffirait de bien définir l'objet, comme l'explique le mathématicien Emile Borel : Le moins qu'on puisse exiger, pour qu'il soit légitime de dire que le nombre est défini, c'est que, lorsque deux mathématiciens parlent entre eux de ce nombre (...), il n'y ait pas de quiproquo, c'est-à-dire qu'ils soient certains qu'ils parlent l'un et l'autre du même nombre (E. BOREL, Paradoxes de l'infini, 1946, p. 180).

Selon cet article du TLF, la plus ancienne citation du terme "quiproquo" date de 1370. Mais d'où vient le mot? Je crois pouvoir émettre l'hypothèse, sans en avoir aucune preuve concrète, que son origine remonte au moins à un siècle avant 1370, plus exactement vers les années 1270-80, dates à laquelles il est probable que le Zohar, oeuvre centrale de la Cabale, a été rédigé par Moïse de Léon. On trouve en effet dans ce texte un remarquable commentaire sur le quiproquo, même si le terme en latin n'est pas utilisé (puisque le Zohar est écrit en hébreu et en araméen). Pour résumer ce dont il s'agit, je vais citer un passage d'un texte du psychanalyste Alain Didier-Weill (Lila ou la Lumière de Vermeer p36) qui me paraît être celui qui pose la question de la manière la plus claire : "[Dans la Genèse] Le ciel et la terre sont distingués de telle sorte que le ciel - qui pour la Cabale est le lieu du "Qui?" - et la terre - lieu du "Quoi?" - ne sont pas confondus. Si la confusion se produit, on entre dans le champ traumatique du qui-pro-quo : champ où l'abolition du sens est induite par le fait de prendre un "qui" pour un "quoi"". Vous voyez à travers cette citation qu'on se trouve devant une définition assez différente de celle du TLF, car, dans le texte de la Cabale, ce n'est pas de la confusion entre une personne et une autre personne ou bien entre un objet et un autre objet qu'il s'agit, mais de la confusion entre un objet et une personne, confusion qui nous conduit à mélanger deux types de questions bien distinctes, le "Qui?" et le "Quoi?".

Ce déplacement de la signification du terme quiproquo entre ses origines zohariques et son usage courant est en lui-même un beau quiproquo car il transforme une méditation sur l'être de l'homme en une simple erreur d'objet. Le Zohar distingue entre deux types de questions : celle qui porte sur le Qui?, une volonté subjective identifiée au ciel, et celle qui porte sur le Quoi?, qui concerne les phénomènes objectifs. Dans le quiproquo au sens cabalistique, on ne travaille pas la distinction de deux Qui? équivalents, ni de deux Quoi? équivalents, on s'interroge sur la relation énigmatique entre un Qui? (invisible) et un Quoi?, ce qui est tout à fait autre chose.

Léon Askénazi dit Manitou (p87 de son livre La Parole et l'Ecrit) commente à son tour le problème de la façon suivante : "C'est bien là le fond de la question du Zohar : "Qui a voulu quoi?". Ce qui étant un qui, qui a voulu justement que je devienne un qui à mon tour : en fin de compte, il faut devenir un quelqu'un à travers le ça du monde, ce qui traduit à peu près les deux termes clefs hébreux suivants : mah, qu'y a-t-il à faire?, et mi, qui a demandé cela". En passant par le Zohar, on finit par tomber sur une lointaine étymologie hébraïque du terme quiproquo : le rapport entre le Ma et le Mi et les deux lettres qui les distinguent, un hei et un yod, ce qui conduit à de nombreux jeux de mots que je n'aborderai pas ici.

Ceci m'a donné envie de lire le texte du Zohar pour voir ce qu'il disait exactement. Le passage en question n'est pas n'importe quel passage, c'est tout simplement le début du Zohar. Après quelques préliminaires, vers la page 3, c'est par cela qu'il commence. Ce thème prend à peu près 4 pages, entre la p31 et la p35 de l'édition française traduite par Charles Mopsik. Le texte du Zohar étant extraordinairement touffu, complexe et généralement obscur, je vais me limiter à commenter quelques détails que j'ai pu saisir.

Le Zohar affirme que le monde est enfermé entre deux limites, le Qui? et le Quoi? Dans la citation que j'ai donnée, Alain Didier-Weill les ramenait au ciel et à la terre, ce qui constitue une simplification abusive de ce qui est vraiment écrit dans le texte. Car le Zohar dit tout autre chose. Je cite le Zohar : "R. Eleazar expliqua : "Levez les yeux vers les hauteurs et voyez Qui a créé Cela". Vers quelle direction faut-il lever les yeux? Vers le lieu auquel tous les yeux sont suspendus et qui est "L'Ouvreur des yeux". Vous y apprendrez que l'Occulté, l'Ancien, qui tient debout exposé au questionnement, a créé Cela. Et qui est-il? C'est le Mi (Qui?) appelé "De la limite supérieure du ciel", car tout prend consistance grâce à lui. Comme il est à la fois objet du questionnement et enclos et indévoilable, il est dénommé Mi (Qui?). Au-delà, il n'y a plus de questionnement. (...) Lorsqu'un homme questionne, cherchant à discerner et à connaître étape par étape l'ultime étape, il atteint le Ma (Quoi?) c'est-à-dire : "Tu as compris quoi? Tu as discerné quoi? Tu as cherché quoi?" Mais tout reste aussi fermé qu'à l'origine. Touchant à ce secret il est dit "Quoi témoignerai-je contre toi et à quoi te ferais-je ressembler?" (Lam 2.13).

 

3. Un drame d'aujourd'hui.

Tentons d'expliquer cela avec un vocabulaire et des problématiques contemporaines.

- Sur quoi porte le Mi? Sur la personne, la subjectivité, la volonté.

- Sur quoi porte le Ma? Sur l'impersonnel, le matériel, le mécanisme, l'objet.

Privilégier l'une des deux problématiques change complètement la vision qu'on peut avoir sur le monde. Prenons par exemple l'écart entre la position du croyant et celle de l'agnostique. Le croyant demande Qui? et l'agnostique demande Quoi? Mais tous les croyants ne fonctionnent pas de la même façon. Abraham par exemple a fait le choix d'un dieu personnel qui deviendra le dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, plutôt que d'un dieu impersonnel qu'il identifie aux idoles. Inversement, Spinoza par exemple définit le dieu infini uniquement par son infinitude. Il considère que poser la question Qui? à propos du monde relève de la superstition. Mais les choses peuvent être encore plus compliquées que ça. Un croyant qui se pose la question Qui a créé Quoi? peut ne s'intéresser qu'au Quoi, et inversement un agnostique qui s'interroge sur Qu'est-ce qui a créé Qui? peut avoir comme souci primordial le Qui. Dans les deux cas, la rencontre du Qui et du Quoi est le drame de la conscience humaine. La question éthique qui nous est posée peut s'écrire de différentes façons. Par exemple : Comment échapper au Quoi? et devenir un Qui? c'est-à-dire un être qui interroge autrui. Ou bien : Comment éviter la confusion du Quoi? et du Qui? Bref, tout cela nous ouvre d'immenses problématiques.

Mais revenons au Zohar, qui fait preuve dans cette affaire d'un remarquable pessimisme. Si l'homme se tient au milieu, entre le Qui et le Quoi, c'est parce qu'il ne sait répondre ni à la question "Qui a créé cela?", ni à la question "Qu'est-ce que tu veux?". Non seulement il ne sait répondre à aucune de ces deux questions, mais il ne saura jamais. Car le Zohar n'objective ni le Qui? ni le Quoi?. Ce ne sont pas des objets, ce sont des questions, et les questions créent. Ainsi, le Qui? est défini comme l'initiateur d'édifice. Quant au Quoi?, c'est lui qui a créé les astres, les cieux et leurs armées. Autrement dit, le monde n'a pas été créé par des êtres, mais par des questions. Nous pouvons nous-mêmes reprendre ces questions, mais aucune ne nous fournit d'explication. Le secret reste inviolé. Les deux questions Qui? et Quoi? aboutissent à l'échec, mais il ne s'agit pas du même échec. L'échec sur le Qui? est rédhibitoire, définitif, tandis que l'échec sur le Quoi? apporte quelques réponses qui sont parfois utiles, comme, par exemple, les réponses scientifiques.

Quand le Qui et le Quoi ne sont plus figés dans des destins ou des identités fixes, mais deviennent des questions, Qui? ou Quoi? alors la bouche se délie.

Ceci nous conduit vers le grand et grave quiproquo de la société moderne. Prendre un Quoi? pour un Qui? peut être considéré comme de l'anthropomorphisme ou de la superstition. C'est imaginer que la causalité du monde serait réglée par un être qui, comme l'être humain, aurait une volonté et une capacité de jugement. Mais inversement, supposer que le Qui? ne serait que pure illusion et que le monde ne reposerait que sur un Quoi? serait une forme de mécanisme, de machinisme, voire d'inhumanité, comme l'a montré le siècle précédent. En ce sens le propos du Zohar, qui affirme que nous ne vivons et ne pouvons vivre qu'entre les deux limites du Qui? et du Quoi?, entre le ciel et la terre et non pas uniquement dans le ciel ni uniquement sur la terre, ce propos porte une sagesse qui reste actuelle.

Le débat ne peut pas être simplement ramené à un clivage entre religion et athéisme ou entre théologie et philosophie. Il traverse tous les courants. Il oppose le personnel à l'impersonnel, le dieu de Descartes à celui de Spinoza, la psychanalyse aux sciences cognitives, la sagesse de Tirésias à celle du Tao, le questionnement par l'étude à cet arbre de la connaissance qu'il est interdit de manger. C'est un fil d'Ariane à partir duquel on peut s'orienter.

 

4. Un quiproquo quotidien.

Il est temps maintenant de revenir au point de départ, au quiproquo de la vie courante tel qu'il est défini par le Trésor de la langue française. Ce quiproquo n'est pas si éloigné qu'on pourrait le penser des considérations cabalistiques dont j'ai fait état. Il consiste à oublier le Qui? (c'est-à-dire le désir du sujet, qui finit toujours par se réaliser) pour un Quoi? (la logique des situations, qui impose sa marque mais qui finit par se dénouer). Le comique repose sur cet écart entre le Qui? et le Quoi?. Dans la pièce de boulevard, l'amant espère être reçu par la jolie fille. Il ne la prend par pour une personne, mais pour une chose. En conséquence c'est une autre chose qui se présente, par exemple la belle-mère ou le mari. Son erreur n'a pas porté sur la nature de la chose qu'il recherchait, mais sur sa propre question. S'il s'était demandé "Qui est-elle?", il aurait échappé au quiproquo. Nous voyons par cet exemple que la sagesse dont il s'agit peut être aussi très quotidienne.

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Je vais terminer maintenant par une blague juive. Il s'agit d'un colporteur dans le fin fond de la Galicie. Il porte son matériel sur le dos et a très mal aux pieds, ses chaussures lui arrachent la chair du pied. Après quelques kilomètres de douleur, il arrive dans un village où il cherche un cordonnier. Il cherche partout et finit par tomber sur une petite impasse où il voit une grande chaussure accrochée devant une boutique. Il dit Enfin! et se précipite dans la boutique.

- Vous êtes cordonnier?

- Mais non, pas du tout, je suis circonciseur répond le commerçant.

- Circonciseur? Mais alors pourquoi avez-vous accroché une chaussure sur votre vitrine?

- Qu'est-ce que vous vouliez que j'accroche?

Un petit commentaire sur cette blague. De quel genre de quiproquo s'agit-il? Le colporteur ne fait pas d'erreur sur l'objet car la chaussure est vraiment une chaussure. Il fait une erreur sur la personne car il imagine que l'objet impersonnel qui orne la boutique du commerçant (la chaussure), le représente vraiment. Or la chaussure n'a pas ici de fonction de représentation, ni métonymique, ni même métaphorique. Elle n'est qu'un signal qui montre la présence d'un professionnel sans donner aucune indication sur son activité. Pour savoir ce que fait ce professionnel, il faudrait poser une question de type Qui? et non pas une question de type Quoi? - mais quand on a mal aux pieds, c'est impossible.

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Propositions

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Le Qui? et le Quoi? adviennent lorsque le monde et la personne ne sont plus figés dans des destins ni dans des identités fixes

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L'homme qui s'interroge sur les choses visibles - "Quoi?" - est en quête d'un "Qui?", mais ce "Qui?" reste invisible, inaccessible et inentamable

 

 

 


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