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TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

 
   
Néanderthal, nouvel autre                     Néanderthal, nouvel autre
Sources (*) :              
Roland Xaintrailles - "Vers une langue inconnue", Ed : Galgal, 2007-2013, Page créée le 31 décembre 2001

La voix inconnue de l'homme de Néanderthal résonne encore à nos oreilles

   
   
   
                 
                       

 

Ma fascination pour l'homme de Néanderthal est née de trois informations que j'ai entendues par hasard, et qui ont éveillé un intérêt qui depuis ne s'est jamais éteint.

1. On dit que l'homme de Néanderthal enterrait ses morts, mais qu'il ne connaissait pas le langage (en tous cas pas le langage que nous, nous connaissons). Comment cela est-il possible? Comment un être qui ne dispose pas d'un langage analogue au nôtre peut-il développer le genre d'empathie nécessaire pour avoir l'idée finalement si bizarre, d'enterrer ses morts?

 2. Cette espèce, "homo neanderthalensis" (HN), distincte de l'espèce humaine, n'a disparu qu'il y a 24.000 à 28.000 ans, c'est-à-dire très récemment. Elle a coexisté avec notre espèce "homo sapiens sapiens" (HSS) pendant environ 80.000 ans au Proche-Orient et en Europe. Il y a donc eu pendant cette période très récente deux espèces humaines, une coexistence qui subsiste peut-être encore dans notre mémoire inconsciente.

3. Le troisième élément peut sembler puéril. C'est un jeu de mots sur "Néanderthal". Neuander Thal est le nom de la vallée allemande où ont été trouvés les premiers squelettes du HN en 1856. On peut traduire ce nom par "vallée du nouvel autrui". Curieux hasard car, effectivement, l'homme de Néanderthal représente pour nous une altérité de type inconnu, un genre d'altérité qui, peut-être, un jour, reviendra.

 

Qui était l'homme de Néanderthal? (Description rapide de ses principales caractéristiques)

Son aspect physique correspond à celui de l'homme préhistorique caricatural tel qu'on le représentait à la fin du 19ème siècle : le front fuyant, la mâchoire proéminente et épaisse, forte projection de la face en avant (prognate), pas de menton, des orbites saillantes, un nez gros et proéminent, pas de pommettes, le tronc massif, les os épais, les membres courts et robustes (taille de 1m55 à 1m70), assez corpulent (jusqu'à 100 kg), des dents de devant puissantes et alignées sur la mâchoire, un aspect physique qui peut sembler monstrueux par rapport à nos critères. C'était une espèce spécifiquement européenne, adaptée au froid qui régnait à cette époque sur notre continent ("proportions hyperarctiques") et à la chasse qui est son activité principale. Il chassait les animaux de près et parcourait beaucoup de terrain. Une autre de ses particularités est inférée du fait que ses incisives ont souvent été retrouvées très usées. Il les utilisait probablement pour maintenir des objets à leur place (végétaux, bois, dépouilles animales et aussi cuir) pendant qu'il les transformait. (On a retrouvé un homme amputé du bras gauche dont cette dent était particulièrement usée, ce qui montre qu'il avait continué à travailler avec un seul bras, en s'aidant de sa mâchoire).

Situons-le dans le temps.

 - les premiers hominidés (homo erectus) arrivent en Europe en -800.000 ans.

 - la divergence entre les deux espèces est datée de 400.000 à 600.000 ans.

 - de 400.000 à 200.000, les pré-néanderthaliens (homme de Tautavel) sont présents en Europe. C'est une évolution locale qui peut se comparer à celle de l'homme de Java (homo erectus), qui représente lui aussi une lignée sans avenir, mais beaucoup moins avancée. HN est le seul véritable européen, c'est-à-dire la seule lignée humaine née en Europe (peut-être même la seule lignée humaine née hors d'Afrique). C'est peut-être lui qui a inventé le feu vers -450.000. En tous cas il l'utilise de manière intensive vers -380.000.

 - vers 120.000, on trouve des néanderthaliens partout en Europe et en Asie occidentale (mais aucun en Afrique). Les deux espèces ont évolué séparément pendant environ 400.000 ans.

- vers -150.000 (entre -200.000 et -100.000), apparition de l'Homo Sapiens Sapiens (nom scientifique de l'homme moderne) en Afrique orientale. Son aspect physique est exactement identique au nôtre, mais il n'est pas sûr qu'il ait eu à cette époque les mêmes capacités mentales que nous, comme je l'expliquerai plus loin.

- vers -100.000, HSS vit au Proche-Orient. Il est possible qu'il soit arrivé à l'occasion d'un épisode chaud qui débute en -128.000. Le Néanderthalien "classique" aux traits typiques est daté de -80.000 à -40.000. Les deux espèces coexisteront au Proche-Orient pendant environ 80.000 ans et en Europe pendant 12.000 ans.

 - la culture aurignacienne de Cro-Magnon apparaît vers -40.000 (Paléolithique Supérieur). C'est un changement majeur dans la vie des hommes. Cette culture coexiste pendant 12.000 ans en Europe avec le Néanderthal. Vers - 34.000, les deux espèces coexistent à Arcy-s-Yonne.

 - 30.000, grotte Chauvet. A l'époque de la réalisation de cette grotte, les deux humanités vivent côte à côte. Le sud de la France leur plaisait particulièrement : on y trouve un nombre élevé de sites, parmi les plus riches et les plus significatifs.

- la plupart des colonies néanderthaliennes disparaissent vers -28.500, des groupes isolés subsistant encore pendant 2000 ou 3000 ans dans le sud de l'Espagne et la Croatie (le dernier en 24.500).

 - 10.000 : Lascaux, Altamira. Ces hommes-là, identiques à nous, n'ont jamais vu d'hommes de Néanderthal. Ils pouvaient, eux aussi, croire qu'ils étaient la seule espèce humaine.

La capacité crânienne de l'homme de Néanderthal était un peu plus volumineuse que la nôtre (en moyenne 1750 cm3 au lieu de 1700), mais elle était distribuée différemment : moins vers le haut (front, calotte crânienne - cortex frontal) et plus le bas et l'arrière (mâchoire et chignon crânien = bourrelet occipital). Cette forme différente du cerveau implique certainement des fonctions mentales différentes. Mais par comparaison avec son poids, la capacité crânienne du Néanderthal est analogue à la nôtre.

Son oreille interne (labyrinthe osseux dont la forme est déjà fixée au bout de 6 mois de vie foetale) est très différente de celle de l'espèce humaine. Elle serait à peu près à mi-chemin entre le chimpanzé et l'homme actuel. Si les capacités d'audition déterminent le langage, alors les différences sont grandes. Il est possible que ce facteur de différenciation ait entraîné tous les autres.

Il possédait une forme de langage qui nous est inconnue. La courbure de son palais, la taille de son pharynx et celle de son larynx étaient comparables aux nôtres. Il possédait, à l'arrière de la langue, l'os hyoïde essentiel à l'articulation des sons. Mais sa glotte était placée plus haut que la nôtre (comme celle du chimpanzé). Selon certains spécialistes, il faut un étirement de la glotte pour pouvoir produire un langage articulé. Cet étirement est apparu chez HSS vers 150.000 - 100.000 et n'a pas d'autre objet que le langage. Par ailleurs la langue du HN était trop enfermée dans sa bouche, et on ignore la forme de leurs cordes vocales. D'autres spécialistes affirment qu'avec ses grands sinus (qui sont une adaptation au froid, car l'air se réchauffe dans les sinus), ses importantes cavités et son torse profond, il était physiquement capable d'émettre un langage articulé (avec une voix forte et nasillarde). Mais même dans cette hypothèse, cela ne prouve pas qu'il le faisait. On constate par exemple que le chimpanzé, qui physiquement pourrait peut-être parler, ne le fait pas car il lui manque une zone spécialisée du cerveau. Chez l'homme de Néanderthal, les aires de Broca et de Wernicke sont quasiment identiques à l'homme moderne, mais le cortex est moins développé que le nôtre. Mais on ne peut pas en dire plus : la question du langage de l'homme de Néanderthal reste une énigme.

Il enterre ses morts mais, comme le disent les préhistoriens, "selon sa culture propre", c'est-à-dire avec brassées de fleurs (ou plantes médicinales), branchages et sacrifices. Des doubles sépultures avec des offrandes ont été découvertes (outils, quartiers de viande, œufs, armes de parade, ramures de cervidés, encornures de bovidés). Cependant ces pratiques n'étaient pas généralisées. Il n'y a pas d'ornements sur les corps, qui sont souvent orientés de la même façon : en position foetale, la tête à l'est, les pieds à l'ouest (influence du rythme journalier). Certains étaient enterrés par groupes (hommes, femmes et enfants), ce qui prouve l'existence d'un sentiment de communauté. On trouve souvent des restes de cérémonies (foyers) autour des tombes.

Son régime alimentaire est peu diversifié : il mange surtout de la viande (probablement cuite), le poisson et la cueillette étant marginaux. Il était probablement cannibale (mais l'HSS l'était aussi). Il mangeait proportionnellement plus de viande qu'HSS (même régime alimentaire que le loup), qui se nourrissait proportionnellement plus de poissons et de crustacés. Il suivait le gibier tandis que le Cro-Magnon s'installait dans des implantations plus stables. Sa méthode de chasse au harpon implique une forte proximité avec le gibier. Il l'approchait de très près et le combattait corps à corps. Il fallait pour cela qu'il soit très vigoureux. Il poussait aussi parfois le gibier sur des collines pour le massacrer, et rapportait des carcasses entières dans leurs maisons. Mais il négligeait des ressources importantes, comme le saumon (abondant à l'époque) ou les troupeaux de reines. Mais il ne faut pas croire que leur nourriture était abondante. Un pourcentage important des enfants souffre de malnutrition.

Il soutient les malades, les handicapés et les vieillards. On a trouvé la mâchoire cicatrisée d'un homme édenté, qui ne pouvait pas mâcher sa nourriture, et qui a donc été aidé. On a aussi trouvé des handicapés (une personne amputée) qui ont atteint l'âge adulte, et des blessés graves qui ont survécu plusieurs années à de graves blessures.

Il a un savoir technique développé : technique Levallois dans le cadre de la culture moustérienne (-120.000 à -40.000) qui lui est systématiquement associée. C'est une technique de la pierre (la préparer et la frapper sur le haut et les côtés) qui requiert une préconception de l'outil (y compris la connaissance de la symétrie), différente du HSS, mais le résultat est comparable. Généralement, le néanderthalien ne fabrique pas de parures et ne travaille pas les ossements. Toutefois il connaît les colorants naturels (ocre, kaolin et charbon de bois). Il semble avoir une très très bonne technique du bois (javelots, habitations, usure de ses outils et de ses dents). La culture néanderthalienne est peut-être celle du bois. On trouve parfois des pointes de sagaies (ossements) et d'ivoire pour la fabrication des ornements, mais il n'est pas sûr qu'il les ait fabriquées lui-même. Des foyers montrent un usage intensif du feu (essentiel pour une espèce spécialement adaptée au froid), mais sans technique développée (il ne sait pas faire chauffer une pierre pour conserver la chaleur). Sur les sites moustériens, on a trouvé des objets ou des outils classés par formes ou couleurs, mais pas de perforations. Avant l'arrivée du Cro-Magnon, il ne connaissait pas le trou. Quand l'influence de HSS commence à se faire sentir, il semble se mettre à utiliser lui aussi des dents percées, des perles, des pendentifs et des objets gravés. En général, il ne retravaille pas les objets et ne représente pas d'autres objets. On ne lui connait aucune activité artistique.

Il construit des habitations. C'était des structures en bois, os de mamouth et peaux animales qui pouvaient avoir une dizaine de mètres de long. On a retrouvé des structures construites à l'intérieur de grottes. A noter que la population est très peu nombreuses : de l'ordre de quelques milliers d'individus pour toute l'Europe occidentale.

Il a peut-être été musicien. Beaucoup de linguistes sont persuadés que la musique a précédé la voix. Les êtres humains auraient chanté avant de parler. C'est ce que prouverait une flûte à 4 trous déverte dans un campement néanderthalien et datée de 43.000 à 82.000 ans (la datation a été faite à partir de la couche). Ce bout de fémur d'ours des cavernes percé de 4 trous ressemble s'y méprendre aux flûtes en os dont jouaient les hommes "modernes" vers 22.000 - 35.000 BC. Cette flûte respecte l'échelle diatonique.

La question de l'interfécondité des deux espèces (HN et HSS) est très discutée (d'où les désaccords sur la façon de le désigner : s'il est homo sapiens neanderthalensis, c'est un cousin d'HSS, s'il est homo neanderthalensis, c'est une espèce différente).

Arguments contre:

   - les analyses ADN semblent exclure la possibilité d'un échange génétique entre les deux espèces (la divergence est trois fois plus importante qu'à l'intérieur de l'espèce humaine). Mais ces résultats sont contestés (notamment parce qu'on compare avec l'HSS moderne et non pas avec le Cro-Magnon, HSS contemporain du HN qui pouvait être légèrement différent).

 - l'analyse de crânes d'enfants a permis de démontrer que la courbe de croissance des enfants néanderthaliens est très différente de la nôtre dès le stade foetal, ce qui implique des différences génétiques significatives. Ils atteignaient l'âge adulte plus rapidement et mouraient au plus tard vers l'âge de 40 ans.

Arguments pour :

- les différences morphologiques entre deux espèces n'empêchent pas toujours les croisements (exemples : hyène/chien, cheval/âne).

- découverte récente d'un enfant au Portugal qui a vécu vers -25.000 que certains considèrent comme hybride (corps gracile et jambes courtes). Mais il est difficile de tirer des conclusions à partir des enfants en général, et d'un seul squelette d'enfant en particulier.

 - on constate à la fin de l'existence de l'espèce des signes d'hybridation : silhouette plus gracile, mais subsistance de caractères néanderthaliens à l'arrière-crâne.

 

Une particularité généralement méconnue de notre espèce : elle est apparue en deux temps

L'homme moderne émerge en deux temps :

- HSS apparaît en Afrique entre -200.000 et -100.000. Il s'agit d'hommes "morphologiquement" identiques à nous, dont une première vague se répand au Proche-Orient et en Europe. Sa culture diffère peu de celle de Néanderthal.

 - une deuxième vague aux caractéristiques culturelles complètement différentes se répand rapidement dans le monde entier à partir d'Afrique de l'Est. Les études ont montré qu'un petit groupe de population de quelques milliers de personnes est à l'origine de toute l'espèce humaine actuelle (ce qui n'exclut pas le métissage). Bien que les questions de chronologie soient très discutées, ce groupe pouvait vivre il y a environ 40.000 à 50.000 ans en Afrique orientale. On peut l'imaginer comme un village ou une vallée peut-être étendue mais relativement homogène en termes de diversité génétique et linguistique. L'existence de cette "communauté ancestrale" est démontrée :

        - par les restes trouvés sur le terrain (progression géographique depuis l'Afrique jusqu'au reste du monde) : squelettes, outils, objets d'art, ..…

        - par la génétique (l'humanité actuelle est très homogène, or plus elle est homogène et plus son origine est proche),

        - par la linguistique (toutes les langues semblent provenir d'une langue unique originelle).

Avec cette deuxième phase apparaissent :

       - l'art rupestre (à partir de 35.000 ans). Développement de l'image et du symbole.

       - démultiplication des parures et ornements (alors qu'auparavant on se contentait de peindre le corps).

       - la fabrication d'outils beaucoup plus stéréotypés et spécialisés, comme les outils sur lame, les outils de silex servant à travailler le bois, l'ivoire ou l'os. Les aurignaciens se caractérisent par des pointes de sagaie de forme cônique.

      - une maîtrise conceptuelle de l'espace.

      - la communication et l'innovation.

      - les échanges à longue distance entre groupes ethno-culturels qui se différencient.

       

Ce changement correspond à un bouleversement culturel de grande ampleur, connu sous le nom de "Paléolithique Supérieur" (en Europe "culture aurignacienne", c'est-à-dire les hommes de Cro-Magnon). Cette culture pourrait être associé à une "révolution biologique" (une mutation liée au fonctionnement du cerveau, sans effet sur l'apparence du corps). A moins que ce ne soit un changement culturel transmis ensuite par l'éducation.

Pour ma part je partage l'idée de ceux qui pensent qu'il s'agit de l'invention du langage articulé. Serait donc née en même temps une langue, la langue "ancestrale" dont le degré de complexité était probablement analogue à celle de nos langues, la parole articulée et la voix humaine, tels que nous les connaissons. On peut appeler ça : l'invention du symbolique. Il n'est pas indifférent que l'art émerge avec le symbolique.

En tous cas ces nouveaux HSS (HSS2) se répandront rapidement en direction de l'Inde, du Proche-Orient et de l'Europe (Cro-Magnon). En Europe, leurs voies de pénétration sont les mêmes que celles qu'empruntera plus tard le néolithique : une route méditérranéenne et une route nord-alpine. Le bastion néanderthalien du sud-ouest de la France et de l'Espagne résistera le plus longtemps, mais il finira par être influencé et réduit par les envahisseurs.

S'il y a "création de l'homme" au sens biblique, c'est ici qu'il faut la situer. (La tradition talmudique évoque parfois le personnage de Lilith - première émergence de l'HSS, avant Eve - seconde émergence. Seule Eve possède la plénitude des capacités symboliques de l'homme).

 

Quelques libres variations à propos du rapport entre l'homme en général, l'homme moderne et l'homme de Néanderthal

Ces questions, je les pose en vrac, même si ce sont toutes des modalités d'une unique question : "Qu'est-ce que l'humain?". N'étant tenu à aucune rigueur scientifique, je vais me laisser aller... à répondre à des questions qui n'ont aucune réponse.

 

Y a-t-il eu des contacts culturels entre l'homme de Néanderthal et l'homo sapiens? Des échanges culturels sont-ils possibles entre deux espèces différentes?

La population étant à l'époque très faible, il est possible que le HN et le HSS se soient succédés aux mêmes endroits, croisés, mais peu rencontrés, en raisons de leurs déplacements en sens inverse liés notamment aux variations climatiques. Mais de forts indices tendent à montrer qu'ils se sont connus et ont échangé entre eux.

Ils ont coexisté pendant 40.000 à 50.000 ans au Proche-Orient, où les hommes modernes sont arrivés du sud dès -90.000 et les néanderthaliens du nord vers -80.000. Les pratiques industrielles sont restées proches longtemps (moustériennes), c'est-à-dire que pendant des dizaines de milliers d'années l'HSS n'a pas dépassé le stade du paléolithique moyen. Ceci tend à prouver que l'homme moderne n'a vraiment menacé les néanderthaliens qu'a partir de la deuxième vague.

Le sud de la France et le nord de l'Espagne ont aussi été une région de contact privilégié. Le cas est plus intéressant que le Proche-Orient, car une culture spécifique, le Châtelperronien (-37.000 à -30.000), est issue de ce "métissage". Ce type d'industrie, caractérisé par des lames à dos recourbés fabriquées par des néanderthaliens, est né de la cohabitation avec le Cro-Magnon. Cette culture a duré plusieurs millénaires. Un exemple est une sépulture incontestablement néanderthalienne avec des objets typiques du Paléolithique supérieur. Mais le châtelperronien est une sorte de cul-de-sac. Il semble que les Néanderthaliens aient "imité" les Cro-Magnons et que cela leur ait permis de résister quelques milliers d'années. C'est beaucoup mais ça ne change pas le résultat final.

Des zones-refuge (Portugal, Balkans, Caucase) sans influence paléolithique supérieure ont subsisté jusqu'en -30.000 et même au-delà (-24.500).

Au total, même s'ils se sont partagé le territoire avec des frontières parfois fluctuantes, on peut répondre OUI à la question. Il y a effectivement eu des contacts culturels entre ces deux espèces.

 

Pourquoi les hommes de Néanderthal ont-ils disparu? Y a-t-il eu génocide?

Le fait qu'ils aient coexisté pendant des dizaines de milliers d'années (40.000 à 50.000 ans au Proche-Orient, au moins 12.000 ans en Europe) montre que HSS n'avait pas au départ une supériorité écrasante sur le Néanderthal. Les frontières entre les deux groupes fluctuaient. Ils pouvaient coexister. Peu à peu, l'équilibre s'est rompu. Les causes exactes du phénomène ne sont pas définies. Explications possibles :

       - de type climatologique : les périodes de glaciation commencées vers -30.000 ont réduit l'espace vital des deux espèces, mais le réchauffement qui a suivi a favorisé HSS.

      - de type démographique : la fécondité des néanderthaliens aurait été inférieure. Pour des populations faibles et sur plusieurs milliers d'années, cela peut entraîner leur extinction.

      - changement de comportement du HSS lié à la révolution aurignacienne. Il n'y a pas de preuve formelle de violence, mais c'est un fait : lorsque la deuxième vague HSS a déferlé, elle a dominé la première vague HSS, et en même temps le Néanderthal. Le processus a été lent, disparition accidentelle (maladies) ou génocide rampant, mais le fait est là.

On ne sait pas si les deux espèces se sont fait la guerre : on ne trouve aucun signe de violence guerrière sur les fossiles humains du Paléolithique (les premières traces de violence apparaissent plus tard, avec une pointe de silex dans un péroné retrouvé à Freyr (Belgique) et datant du Néolithique).

Le fait que le Néanderthal ait mis plusieurs milliers d'années à disparaître et que des cultures intermédiaires soient apparues va plutôt contre l'idée du génocide. Un génocide est un acte intentionnel, rapide, organisé. Mais il faut compter avec la faiblesse des moyens de l'homo sapiens de l'époque. Dans un monde qui paraissait infini, une guerre d'extermination entre espèces peut s'étaler très longtemps, et la seconde vague humaine a du mettre un certain temps à éliminer la première.

S'il y a génocide, sa réussite suppose ceci : que les êtres supprimés soient déchus de leur statut humain. On peut imaginer que la seconde vague HSS n'ait pas considéré ceux qui les avaient précédés comme des humains, mais comme des animaux sauvages, des monstres, des ennemis ou des êtres inférieurs. S'ils les ont éliminés, ils les ont peut-être aussi déifiés, comme ils déifiaient les animaux.

 

Quel genre de langage parlait l'homme de Néanderthal?

S'il n'était pas capable de produire des sons distincts (a - o) ou (g - p), alors comment était son langage? Comment nous n'avons aucune indication précise, nous pouvons laisser notre imagination voguer.

Nos langues à nous sont discontinues, elles reposent sur la différence. Nous pensons que l'écart linguistique est la grande invention de l'humanité moderne. Et si leur langage à eux avait été continu?? A quoi pourrait ressembler un langage fait de continuités? Peut-être à quelque chose comme de la musique.

Cette idée de continuité se heurte à au moins une objection. Si la flûte de Néanderthal leur a bien servi, alors ils utilisaient les discontinuités, parce que le langage de cette flûte est celui d'une série de notes.

Pourtant la musique ouvre d'autres pistes. On peut imaginer que les Néanderthaliens, dont la voix claire résonnait très fort, qui vivaient en petits groupes dont les activités s'étendaient sur une longue distance, utilisaient le chant pour communiquer. De nombreux linguistes pensent un effet que la musique a précédé le langage. Ou plus exactement : que le langage est le résultat du refoulement de la musique. Dans certaines circonstances, nous revenons en arrière. Notre langage s'efface dans la musique. C'est ce qui se passe par exemple dans le crescendo d'un air d'opéra. Et si la fascination qu'exerce la soprano avait ses racines dans ce lointain passé? L'émotion prévaut sur le sens, ce qui pourrait bien être le cas du mode de penser du Néanderthal.

Mais ces idées ne sont que des approximations. En supposant qu'ils aient eu un langage, c'est un langage littéralement inimaginable. Question qui renvoie à cette autre question, non résolue elle non plus : Quel genre de langage parlait l'homo sapiens sapiens avant l'explosion aurignacienne?". Question d'origine qui reste posée.

 

Peut-on qualifier de "voix" les émissions sonores de l'homme de Néanderthal? Que dire d'une pensée sans voix?

Il est certain que l'HN produisait des sons avec sa gorge. Mais il n'avait ni la même oreille interne, ni le même cerveau. Est-il dans ces conditions abusif de parler de "voix"? Tout dépend de la définition qu'on donne de la voix. Si on admet que son originalité réside dans la juxtaposition d'une fonction biologique et d'un effet psychique, alors on peut dire que les émissions sonores du HN n'étaient pas des voix. J'aime pour ma part la notion d'une autre voix, qu'on peut rapprocher de l'indicible.

Pour nous, humains, l'idée d'une autre voix est angoissante. Nous avons tendance à la confondre soit avec un manque de voix (son absence à un moment donné), soit avec une voix provenant d'ailleurs effrayant (par exemple la voix totémique ou celle qui est émise par le chofar). A ce propos, je voudrais suivre deux pistes :

     - d'abord un phénomène psychique bien connu. On a toujours l'impression que sa propre voix vient d'ailleurs. Quand on s'entend pour la première fois au magnétophone, on a envie de fuir. Cette altérité qui est en nous nous déplait, nous inquiète.

     - deuxième piste : notre époque connaît différents plusieurs de la pensée qu'on peut qualifier de sans-voix. Exemples : les mathématiques ou l'art abstrait. Ces poussées vers d'autres voix pourraient, si on les considère dans leur profondeur anthropologique, nous rapprocher de l'homme de Néanderthal.

 

Si l'homme de Néanderthal avait accès à une pensée symbolique, à quoi pouvait-elle ressembler?

La position la plus simple serait d'affirmer qu'il n'avait accès à aucune pensée symbolique. S'il ne connaissait ni l'art, ni le langage, ni les parures, ni même le trou, c'est défendable, car il n'avait pas accès aux principales dimensions de notre humanité à nous. Mais le fait qu'il ait enterré ses morts va dans l'autre sens. Ce rite témoigne d'une coupure essentielle entre un monde auquel le mort continue à appartenir et un autre monde, celui de la réalité, dont le mort disparaît. Pour concevoir cela, il faut avoir accès à une dimension du manque, de l'effacement, de l'absence. Si le Néanderthal possédait cette dimension, je préfère me demander quel genre de pensée symbolique il pouvait avoir. Comment peut-on l'imaginer? On est ici en terrain vierge. Deux aspects doivent être gardés à l'esprit.

      - D'abord, il est certain que le Néanderthal n'entendait pas comme nous. Il n'avait pas du tout la même oreille (la sienne était plus proche de celle du chimpanzé). Or on parle comme on entend.

      - ensuite, ses émotions n'étaient pas non plus les mêmes, comme le montre le forme de son cerveau. Cet aspect-là ne se compare à rien d'équivalent dans le règne animal. C'est le coeur de l'énigme.

Positivement, je propose ceci :

      - il devait ressentir la culpabilité. Sinon, il ne se serait pas occupé des faibles et des décédés. Il devait aussi ressentir l'angoisse et l'expérience de la perte - et même plus encore que nous.

      - si ses perceptions ne passaient pas par des mots, elles passaient par des émotions. Je ne suis pas capable d'imaginer d'autre alternative. J'imagine pour ma part l'homme de Néanderthal comme un hyper-émotif. Pourquoi n'y aurait-il pas un langage des émotions? Un symbolisme non-humain (au sens moderne), mais pourtant pas inhumain non plus?

 

Quelles sont les facultés dont disposait l'homme de Néanderthal et que nous n'avons pas?

Voilà encore quelque chose de totalement énigmatique. Son chignon crânien lui servait certainement à quelque chose. Mais à quoi? J'ai tendance à retenir l'hypothèse qu'il disposait d'une plus grande variété d'émotions que nous. S'il avait un surcroît d'émotions, de quelle nature étaient-elles? La colère? L'amour? Le désir sexuel? Nous n'en saurons jamais rien, mais voici ce que j'imagine :

     - son intuition lui permettait de s'identifier aux être différents. C'est ainsi qu'il chassait, mimant l'animal de très près. C'est ainsi qu'il a pu copier le HSS quand celui-ci est venu durablement à son contact. Alors que nous procédons par différenciation, il procédait peut-être plus par mimétisme.

     - son habileté manuelle ne lui permettait pas de dépasser le pur utilitarisme, mais lui permettait d'imaginer et de reproduire des formes complexes.

 

Quel genre d'"autrui" le Néanderthal est-il pour moi?

Un autrui est quelqu'un auquel on peut s'identifier au sens du "prochain". Si je ne peux m'identifier à lui, il ne me sert à rien pour construire ma propre identité, ni par imitation ni par opposition. Je ne pense pas qu'on puisse dire ça du Néanderthal, car c'est quand même un autre pour moi, un autre moins étranger que ne peut l'être un animal. Cela peut faire évoluer la notion du prochain. Accepter l'existence d'un "prochain" différent morphologiquement et psychologiquement.

 

Quel genre d'altérité représente l'homme de Néanderthal?

Cet être qui est à la fois humain et non-humain peut occuper la place de l'autre absolu. A partir d'un certain moment, le HSS l'a délogé (détruit comme espèce biologique et aussi comme culture définitivement autre). Peut-être au moment où le HSS a découvert l'altérité du HN. Il faudrait à présent que la tolérance aille jusque là : accepter qu'un homme de Néanderthal pourrait avoir le droit de vivre, même si son biotope a totalement disparu. Je crois que nous en sommes encore loin.

 

L'homme de Néanderthal a-t-il laissé un souvenir dans notre culture?

Il y a eu une énorme surprise quand on a retrouvé sa trace vers 1860. Mais est-ce qu'on l'avait vraiment complètement oublié?

La mythologie en porte peut-être une trace sous la forme des anthropophages, des monstres, géants, trolls, hommes sauvages, satyres, etc... Les frères ennemis (dont l'un est un chasseur bestial) en sont peut-être les héritiers : Acrisios et Proetos, Gwyn et Gwythur, Esaü et Jacob.

Ma réponse est plutôt oui : un souvenir vague, mais réel.

 

La première grande hominisation "culturelle" (la révolution aurignacienne) suppose-t-elle l'élimination de toute autre humanité?

On peut distinguer les hominisations pré-modernes, dont le ressort était essentiellement biologique, de la première grande hominisation moderne, dont le ressort a été psychologique et symbolique. Il me semble que l'histoire commence à ce moment-là. On se trouve sur la ligne de jonction entre la préhistoire et l'histoire, là où tout commence.

La question que je pose est la suivante : pour que l'hominisation se poursuive, est-ce qu'il était nécessaire d'éliminer toute concurrence humaine? Et si l'hominisation avance encore, comme l'explique Michel Serres, à quoi nous exposons-nous?

 

Où commence et où s'arrête l'humain?

Cette question, je ne la pose pas aux anciens HSS, je la pose à nous-mêmes. Nous avons 98,6% de génétique commune avec le chimpanzé. Avec le Néanderthal, c'est probablement plus de 99% (en termes d'éloignement ADN, le Néanderthal se situe à mi-chemin entre l'homme et le chimpanzé). Au sein de l'espèce humaine, la diversité génétique est de 0,05 à 0,1%.

La question posée est celle de la continuité / discontinuité des espèces. Il est rassurant pour nous de penser qu'il y a une coupure radicale entre l'homme et les autres. Mais dire cela n'est pour nous qu'une protection contre l'inconnu.

 

Où situer la coupure entre l'homme et l'animal?

Depuis quelques années, une discussion a été relancée dans le monde occidental : les animaux ont-ils des droits? Cette question peut paraître puérile, mais elle ne l'est pas à une époque où un philosophe comme Michel Serres estime que la nature, elle aussi, a des droits, et que nous avons des devoirs vis-à-vis d'elle. Il en est de même pour les animaux : même s'ils n'ont pas de droits, nous avons des devoirs envers eux. L'existence de l'homme de Néanderthal témoigne du fait que la coupure entre l'homme et l'animal, si elle existe, a des frontières variables. C'est une coupure culturelle. Le Néanderthal, à la fois humain et différent, nous aide à poser la question de la différence à une époque où les techniques biologiques remettent concrètement en question la frontière homme/animal.

 

La situation humaine "normale" est-elle la multiplicité des espèces?

Autour de 3 à 4 millions d'années avant nous, plusieurs espèces pré-humaines cohabitaient en Afrique (selon Gould, il y en avait 6). La multiplicité des espèces humaines est plus "normale" que l'unicité. Celle-ci n'existe que depuis moins de 30.000 ans et n'est pas nécessairement durable. C'est une idée dérangeante. Dans notre idéologie actuelle, nous associons l'idée d'humanité à celle d'égalité. Si l'homme de Néanderthal n'est pas primitif, est-il pour autant sapiens? On atteint avec le Néanderthal un niveau de différence inconnue qui nous oblige à redéfinir nos concepts. Nous ne sommes pas issus d'une seule humanité, mais de plusieurs.

Qu'impliquerait une définition large de l'humain? La notion d'"universel", basée sur l'unité fondamentale de l'humanité, doit être redéfinie.

Si l'on veut maintenir ce principe de base qu'est le rejet du racisme, comment refuser le racisme tout en acceptant la diversité des races?

 

Y aura-t-il à nouveau multiplicité de l'espèce humaine?

Eliminons d'abord un faux problème. Il ne pourra plus jamais y avoir dissociation naturelle entre plusieurs espèces humaines, car la communication est très forte. Des espèces ne peuvent se diversifier que si elles sont isolées les unes des autres, ce qui ne peut évidemment pas être le cas dans un monde global. Mais d'autres voies, non naturelles, sont imaginables.

Les humains transgéniques qui vont émerger n'auront peut-être plus 100% de gènes communs. On sera bientôt capable de fabriquer des chimères humaines. L'humanité revient au problème qui a été le sien à ses débuts : se distinguer de l'animalité. Mais cette fois-ci il ne faut pas détruire, mais construire. Fabriquer nos propres critères. Il faudrait à présent que la tolérance aille jusque là : accepter qu'un homme de Néanderthal pourrait avoir le droit de vivre, même si son biotope a totalement disparu.

 

L'expérience de l'homme de Néanderthal peut-elle nous aider à poser les questions de la bio-éthique?"

On peut imaginer que bientôt, nous serons en mesure de fabriquer des êtres aussi différents de nous que l'homme de Néanderthal, et cependant pleinement humains. Cela revient à parcourir dans l'autre sens le chemin déjà parcouru. Les multiples espèces humaines ont été réduites à une seule; peut-être l'unique espèce qui reste va se diviser et se démultipler. La biogénétique va élargir la diversité génétique de l'humain. Comment considérerons-nous les humains transgéniques qui vont émerger? Et comment eux, nous considéreront-ils? Avec les chimères humaines, l'humanité reviendra au problème qui a été le sien à ses débuts : se distinguer de l'animalité. Ce ne sera plus un problème théorique, mais un problème pratique. Cette fois il ne faudra pas détruire, mais construire. Fabriquer nos propres critères. D'où l'intérêt de revenir à cette histoire du passé.

 

Conclusion : cette histoire entraîne-t-elle des implications philosophiques, voire eschatologiques?

Il pourrait y avoir continuité de problématique entre les débuts de l'humanité et la fin de l'humanité. Un nouveau point de croisement entre l'histoire, la science et la biologie (le pendant de la création) pourrait se produire, créant un nouveau genre de néanderthalisme, au sens étymologique du terme : le nouvel autre dont je parlais au début.

Cette population du "village originel", partie d'Afrique il y a moins de 50.000 ans et qui a réussi à remplacer ou dominer par le biais du métissage toutes les autres populations humaines, arrive peut-être au terme de cette expérience-là. Il est temps de revenir à une certaine différenciation.

 

 

 

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