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TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

 
   
Salomon, le juste                     Salomon, le juste
Sources (*) : Le juste, un axiome               Le juste, un axiome
Nata Tsvirka - "Les spirales du retrait", Ed : Guilgal, 2007-2017, Conférence donnée une première fois en 1998 et modifiée ensuite

[Salomon a échoué au point même de son plus grand talent : la justice]

   
   
   
                 
                       

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Le roi Salomon occupe une place particulière dans la bible et dans l'histoire juive, car :

- c'est le premier personnage qui se situe à la jonction de l'histoire et du récit biblique,

- son règne et son échec final posent des problèmes en rapport avec la paix, la guerre et la justice (pas sans rapport avec l'actualité...),

- le messianisme n'apparaît dans la bible qu'à partir du Livre des Rois (celui où on raconte l'histoire de Salomon). Si le règne du roi David est resté inachevé, c'est parce que Salomon a échoué. Il y a un rapport direct entre l'échec du roi Salomon et l'émergence du messianisme (même si, ultérieurement, toute la tora a pu être réinterprétée à partir du messianisme). Salomon aurait pu être le messie ou, plus tard (entre autres), le roi Ezéchias; mais justement, à chaque fois, quelque chose s'est passé, ils n'ont pas pu l'être.

Son long règne (environ 40 ans), commencé sous les meilleures auspices, s'est très mal terminé. Il a été éliminé du pouvoir et son royaume s'est délité. Cet homme aux qualités humaines indéniables, dont la sagesse reste encore "proverbiale", a fini par perdre sa légitimité.

Pourquoi? La tradition donne de nombreuses réponses à cette question. J'en évoque ici quelques'unes mais j'en développerai une en priorité : il a échoué dans le domaine qui lui est propre, celui de la justice. Non pas qu'il n'ait pas désiré la justice, mais il a été incapable de l'instaurer sur le plan intérieur, c'est-à-dire de passer de la justice individuelle à la justice sociale. Or c'est celle-ci, la justice sociale, qui est déterminante quand on occupe la place d'un roi. Si on l'oublie, on est incapable de perpétuer son oeuvre principale, qui, dans le cas de Salomon, est la paix fondée sur la justice. Salomon a perdu sa légitimité parce quil a échoué dans la pratique de la justice. Telle est la dimension explicative que je vais présenter en priorité aujourd'hui. Devant cet échec, de nature politique, sa sagesse n'a pas résisté.

 

Ce texte aura quatre parties :

a) une présentation historique de Salomon et de son époque,

b) la psychologie de Salomon,

c) l'histoire de son échec,

d) quelques leçons à en tirer.

 

 

Sources

 

Nous disposons de quatre sources écrites :

- d’abord, la bible elle-même, qui est une source historique à condition de la lire dans cette perspective. On sait que c’est une assez bonne source, souvent corroborée par d’autres informations.

- les textes anciens conservés jusqu’à aujourd’hui ne se limitent pas à la partie canonique de la bible (qu’il s’agisse du canon juif ou du canon chrétien), il y a aussi les textes dits apocryphes ou pseudépigraphiques (ouvrages “bibliques” exclus du canon), ainsi que le talmud. C’est la deuxième source. Une caractéristique importante de ces textes est qu’ils sont souvent aussi anciens que la bible elle-même. Ils ont été écartés pour des raisons essentiellement religieuses. Si l’on se place d’un point de vue historique, on peut leur accorder (presque) autant de crédit qu’à la bible.

- troisième source : des ouvrages écrits par différents auteurs dont le principal est Flavius Josèphe, qui a vécu au premier siècle après JC, environ 1000 ans après la période qui nous intéresse. Flavius raconte l’histoire telle qu’on la disait à son époque, mais il prétend avoir eu directement accès à des documents d’époque (archives). Les historiens sont divisés sur le crédit à accorder à cette affirmation (on ne voit pas comment ces archives auraient pu être conservées pendant un millénaire de destructions, d’affrontements et de guerres), mais on ne peut pas non plus en écarter a priori l’authenticité.

- les sources archéologiques. Ces sources ont été récemment complètement réévaluées (cf par exemple le livre de Finkelstein et Silberman, La bible dévoilée). Ils conduisent à une chronologie différente de la chronologie biblique, sans dévaluer le génie des auteurs du texte biblique.

Utiliser toutes les sources disponibles implique de ne pas considérer la bible comme un texte révélé, mais comme un texte transmis, c’est-à-dire qui a des auteurs, une histoire, des interprétations, des variantes, etc... La perspective retenue pour cette étude n'est donc pas religieuse, même si elle n'écarte pas cette dimension.

 

 

CONTEXTE HISTORIQUE

 

Les récits que je vais relater se situent il y a environ 3000 ans.

 

Selon la bible, Salomon, le quatrième fils du roi David, est né en 982 avant JC, et mort en 928. Il est le premier roi d’Israël venu au pouvoir par succession. Il a régné à partir de l’âge de 15 ans et pendant 40 ans, de 967 à 928. Il est mort à l’âge de 55 ans. Son père, David, avait régné pendant 33 ans, de 1000 à 967 avant JC. David est mort beaucoup plus âgé que Salomon, à l’âge environ 70 ans. David est arrivé au pouvoir après une période de guerre (guerre contre d’autres peuples, mais aussi guerre civile); dans une large mesure, il s’est imposé par la force. Il a succédé au premier roi d’Israël, Saül, qui avait été désigné par tirage au sort en 1029 avant JC. Ces trois rois ont donc gouverné pendant environ un siècle. Cette période est présentée comme l’âge d’or d’Israël, qui ne s’est pas reproduit jusqu’à l’époque moderne.

 

L’“empire” de David, dont Salomon a hérité. Cet empire, ainsi nommé à cause de sa vaste superficie, est une singularité historique qu’on peut qualifier d’aberrante, car ses chances d’émerger étaient très faibles. Il n’a duré que quelques dizaines d’années, et c’est déjà beaucoup.

Pour comprendre le caractère extraordinaire et improbable de cet empire, il faut situer le contexte géopolitique. A l’époque, deux grands empires dominaient la région : l’Egypte et l’Assyrie. Les tribus d’Israël, faibles militairement et économiquement étaient entourées d’ennemis et dépourvues de ressources naturelles. Il n’y a dans cette région ni vaste plaine ni bassin fluvial, pour donner un cadre à une civilisation (comme en ont la Mésopotamie et l’Egypte). Or, le royaume de David, à son extension maximale, était aussi important, voire plus, que l’Egypte ou que l’Assyrie. Comment cela a-t-il été possible? Il y a eu deux facteurs :

- affaiblissement des deux grands empires. D’une part l’Egypte, à partir de Ramsès XI (1098-1070) est en pleine déconfiture. D’autre part l’Assyrie est tenue en échec par les Araméens au pouvoir à Babylone.

- une menace vitale sur Israël exercée par les philistins. Les philistins, dits aussi “peuples de la mer”, sont des envahisseurs venues du Nord (les “Vikings” de l’époque) qui se sont attaqués à toutes les civilisations méditerranéennes à partir du 13è - 12ème siècle. Contre eux, dit-on, la ville de Troie a dressé ses murailles (qui ont ensuite servi contre Agamemnon lors de la chute de la ville, en 1184 BC, mais c'est une autre histoire). Alors que les peuples autochtones (comme les Cananéens, organisés en villes-Etats, qui avaient conservé la culture régionale) coexistaient plus ou moins pacifiquement avec les tribus hébraïques, les philistins (sans aucun rapport avec les palestiniens d’aujourd’hui bien qu’ils leur aient légué leur nom) tentaient de déloger les populations locales ou de les exterminer. Vers 1030, ils s’emparent de l’Arche d’Alliance et interdisent aux Israëlites le travail du fer. Aucune tribu n’était capable de leur résister par elle-même. D’où l’unification organisée par le prophète Samuel, et la désignation de Saül, qui était d’abord un chef militaire, comme roi d’Israël. Saül a accompli sa mission pendant 22 ans. Il a beaucoup renforcé les armées d’Israël, mais il a été tué au combat. C’est David, un autre chef militaire, qui l’a remplacé après 7 ans de guerre civile. David est une sorte de Napoléon. Il s’empare de Damas. Son royaume s’étend jusqu’à l’Euphrate au nord et la mer rouge au sud. Il supprime les enclaves cananéennes, vassalise les philistins et les ennemis traditionnels : Amalek, Edom, Moab, Ammon et les contrées araméennes. Il conclut une alliance avec Hiram, roi de Tyr (les phéniciens), qui était la principale puissance commerciale de la Méditerranée, et était enclavée dans le royaume de David (un peu comme le Liban d’aujourd’hui par rapport à la Syrie).

 

Donc Salomon hérite de cet empire disproportionné, dans un pays qui n’avait ni véritable capitale (Jerusalem est une bourgade insignifiante choisie [par David] pour sa localisation à la limite de Juda et d’Ephraïm), ni tradition administrative, ni population nombreuse, ni grandes villes. Que va-t-il faire? Trois choses :

 

a) la paix :

- A l’extérieur, il met en place une stratégie d’alliance, notamment matrimoniale. D’où ses nombreux mariages, qui ont alimenté sa réputation amoureuse mais qui sont aussi imputables à des motifs politiques. Son premier mariage, avec la fille de Pharaon, apporte au pays la stabilité et une extension territoriale vers le sud-ouest (Ghezer).

- A l’intérieur, il met en place une administration qui respecte plus ou moins les frontières des tribus.

b) bâtir une capitale (Jerusalem) avec son temple, son palais royal, son palais de justice et ses murailles. C’est principalement ce qu’on a retenu de lui, en négligeant parfois le système théologique centralisé qui est corrélatif de la construction du temple.

 

c) construire, construire et encore construire. Salomon est un bâtisseur colossal. Cette passion constructive, qui épuisera le peuple (et qu’on peut comparer avec celle de Louis XIV construisant Versailles) est un facteur de sa chute. Il couvre le pays de villes fortifiées, de gigantesques ouvrages d’adduction d’eau, de voies de communication, dont la splendeur est longtemps restée inégalée. Je reviendrai sur ce point et sur la façon dont ces constructions ont été financées.

 

Il faut se situer dans le contexte d'une dualité à l'intérieur du peuple hébreu. En effet, il est possible qu’une partie du peuple hébreu était restée en terre d’Israël, vers 1500 - 1300 avant JC, pendant qu’une autre partie subissait l’esclavage en Egypte. Lorsque Moïse a fait revenir son peuple d’Egypte en lui donnant une religion nouvelle, il a retrouvé, sur place, d’autres hébreux qui avaient évolué différemment. D’où des relations difficiles, une dualité entre deux parties d’un même peuple, dont les conséquences n’ont pas fini de s’épuiser. Il a fallu près de 800 ans (de 1350 à 550 BC), pour que la religion de Moïse s’impose à l’ensemble de ce peuple, et pour que le monothéisme soit véritablement construit et accepté. Pendant ces 800 ans, ce peuple est resté constamment divisé. Je reparlerai de cette dualité, qui est fondamentale pour notre propos.

 

Parmi les quatre sources du texte biblique répertoriées par l’historiographie, les deux premières sont dites “le Yahviste” (dont on suppose qu’il a été écrit quelques dizaines d’années après l’époque de Salomon, au 9ès BC), et “l’Elohiste” (qui est un peu plus tardif : 8è s BC).

Dans ces deux textes s’expriment deux conceptions philosophiques nettement distinctes :

- Elohim, terme qui signifie “les dieux”, est à rapprocher de termes analogues utilisés par les Cananéens ou les mésopotamiens, par exemple “Baal”. C’est le dieu d’un peuple, Israël, un dieu familial qui ne commence qu’avec Abraham, et qui protège ensuite Isaac, Jacob et Joseph, ainsi que la lignée de leurs descendants. Ceux-ci ne doivent avoir qu’un dieu, le leur, Elohim, qui regroupe tous les dieux; mais il n’est pas dit que ce dieu est celui du cosmos et de tout l’univers.

- Yhvh au contraire, le dieu de Moïse, est le dieu de la création, d’Adam et Eve, du déluge : c’est un dieu universel. C’est lui qui représente la principale innovation des hébreux. Il n’a aucun précédent. On ne sait pas d’où provient le nom (pas plus qu’on ne connait la localisation du Sinaï). C’est un nom propre littéralement imprononçable (ce qui, entre parenthèses, présuppose l’écriture alphabétique). C’est le dieu des commandements, c’est-à-dire un dieu éthique. Il se présente avant tout comme un libérateur, comme l’indique le premier commandement (qui n’est d’ailleurs pas un commandement, mais une parole énonciative, une assertion) : “Je suis Yhvh, ton dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Egypte, de la maison des esclaves”. Ce dieu se prononce vigoureusement contre l’esclavage. Il n’est pas le dieu d’un peuple parmi d’autres, il est un dieu qui apporte des règles éthiques, et à lui seul un concept radicalement neuf, à vocation universelle.

Alors qu'Elohim est un dieu social, marqué par le rituel et le droit, Yhvh est un dieu personnel, intime.

 

Cette opposition religieuse et philosophique est associée dans l’histoire d’Israël à une opposition politique. Au sud se trouve la tribu de Juda (dans laquelle est enclavée son alliée Benjamin), et au nord ce qu’on a pris l’habitude d’appeler Ephraïm, qui est l’ensemble des dix autres tribus. Pendant des siècles, le nom d’Israël sera réservé à la partie nord, qui se situe plus dans la tradition d’Elohim, c’est-à-dire la tradition tribale de Jacob-Israël, alors que la partie sud porte la notion du dieu-Yhvh, celui dont le temple unique est à Jerusalem.

Saül, le premier roi, était originaire de Benjamin (de la plus petite famille du plus petit clan de la plus petite tribu, mais quand même pas d’Ephraïm). David est un Judéen, ainsi que Salomon. La dynastie qui a réussi à réunifier les douze tribus est essentiellement judéenne. On peut penser que l’unification s’est faite par le sud, dans une certaine mesure contre le nord, ou tout au moins avec une réticence des tribus du nord, qui étaient attachées à leur indépendance.

Pour faire sentir l’importance du clivage et sa durée historique, il faut rappeler que, après la fin du royaume de Salomon, deux Etats distincts ont coexisté pendant 200 ans : Israël et la Judée. Il n’y avait qu’un peuple, mais deux Etats parfois ennemis (soit en guerre directe, soit appartenant à des coalitions différentes), parfois alliés. Seule la Judée a été dirigée par des rois descendant de la lignée de David. Après la disparition du royaume d’Israël, rayé de la carte en 722 BC par les Assyriens (sa capitale Samarie fut détruite et ses habitants déportés), on parlera des “dix tribus perdues”, c’est-à-dire mélangées avec les autres peuples de la région. Mais ces tribus ont quand même une postérité, car (outre l'abondante mythologie plus ou moins fantaisiste qui a été inventée à différentes époques sur ce sujet), elles continueront à porter la tradition d’Ephraïm dans la Samarie de l’époque de Jesus. Les samaritains vénéraient cinq idoles dont Elohim, ils revendiquaient le Pentateuque (s’ajoutant à d’autres textes), ils rejetaient la lignée de David et la prévalence de Jerusalem, et ils ont construit, avec l’accord des Grecs, un autre temple concurrent de celui de Jerusalem sur le mont Garizim.

Salomon devait donc gouverner en tenant compte de la dualité essentielle du peuple d'Israël.

 

 

CONTEXTE PSYCHOLOGIQUE

 

Après cette rapide présentation historique, je vais passer à quelques commentaires sur la personnalité de Salomon. Dans ce domaine, les sources sont diverses. Il faut les prendre pour ce qu’elles sont : essentiellement symboliques.

 

Au début de l’histoire de Salomon, il y a une triple faute. La position de Salomon est à la hauteur d’une tragédie grecque. Il doit assumer les conséquences des deux crimes de son père, et aussi de son propre crime dont je vais parler.

 

1. David était un homme de guerre. Il est arrivé au pouvoir par la violence (après 7 ans de guerre et en ayant assassiné le dernier descendant de Saül), et s’y est maintenu par la violence. Le “Livre de Samuel” décrit à son propos les pires horreurs et massacres. C’est pour cette raison qu’il n’a pas construit le temple lui-même, mais qu’il en a délégué la charge à son fils. Cette dimension guerrière est la première “faute” de David. Elle le rend, d’une certaine façon, impur.

 

2. La seconde faute de David est plus grave, plus tragique. C’est l’histoire de son amour pour Bethsabée. Je la résume rapidement :

David, arpentant les toits de la maison royale, y voit une femme très belle en train de se baigner (II Samuel 11,2). C'est la femme d'Urie, un guerrier que tout le monde apprécie. Son nom signifie : “la rectitude”. David tombe amoureux. Il est incapable de puiser en lui la force de détourner ses regards. Comme le dit Abravanel, la nudité de cette femme se fraye un chemin jusqu'à son coeur. Alors, pour employer la périphrase biblique, David "connaît" Bethsabée. Mais pour la garder, il lui faut encore se débarrasser d'Urie. Il le convoque et l'enivre, puis il le charge d’un message à remettre à Yoav (le chef des armées). Ce n’est rien d’autre que son propre arrêt de mort : Yoav doit placer Urie au front à un endroit où il ne peut que mourir. La ruse de David est accomplie jusqu’au bout. Urie meurt, David recueille Bethsabée. De cette première union nait un fils, qui tombe malade et meurt à l’âge de 7 jours. Ainsi David est-il puni de sa faute. Il en est désespéré. Plus tard Bethsabée lui enfantera un autre fils, Salomon, qui remplacera le fils mort. A la naissance de Chlomo, durant les célébrations de chavouot, David a 58 ans. Il mourra à l’âge de 70 ans en se mortifiant et en composant des psaumes.

Salomon est né d’un amour tardif de David, un amour illégitime. Dans son être même, en tant que fils, il est le produit d’une iniquité commise par son père. En outre, ce qui n’arrange rien, il a été conçu pour remplacer un autre enfant mort en bas âge, l’enfant de la faute. Son nom, Chlomo, la paix, lui a été donné pour “couvrir” la faute, pour l’annuler, mais ce sera un échec, car David ne se remettra jamais de l’iniquité qu’il a commise. Il sera rongé par le remords. Il s’isolera, se mortifiera. La tradition dit que : en châtiment de sa faute, pendant 6 mois, David eut la lèpre, la Présence divine le quitta, et le Sanhedrin s'écarta de lui. Il écrivit les Psaumes pour se purifier de sa faute avec Bethsabée.

Salomon est conscient de cette origine. Il dit dans le (Psaume 51,7) : "Mais, en vérité, j'ai été enfanté dans l'iniquité, et c'est dans le péché que ma mère m'a conçu". Il est donc marqué dans son corps par l’injustice.

Cette faute est la deuxième qui préside aux débuts du règne de Salomon. Mais il y en a encore une troisième.

 

3. Ici, la faute ne vient pas de David, mais de Salomon lui-même. Quelques années après son accession au trône, il commet un acte grave, injustifié et même inique.

A la mort de David, Salomon était en concurrence avec Adonias, son demi-frère, pour succéder à son père. Adonias était soutenu par le chef de l’armée (le même Yoav (ou Joab) qui avait fait mettre à mort Urie), ainsi que par le grand’prêtre Ebiathar. Salomon n’y va pas par quatre chemins : il fait exécuter successivement Adonias, Yoav et Ebiathar (remplacé par le grand’prêtre Tsadok, dont la lignée durera environ 800 ans). Ces exécutions étaient nécessaires à l’installation de son pouvoir. Elles ont un caractère politique, et, d’un point de vue moral, on ne peut pas les lui reprocher. Mais, quelques années plus tard, il va plus loin, il commet un acte grave, sa première grande erreur personnelle : il fait mettre à mort son propre maître, qui était aussi le maître de son père, Shimi Ben Guera (appelé Semei dans l’édition du rabbinat français). Cette quatrième exécution n’était pas nécessaire pour stabiliser son pouvoir; elle relève d’une autre logique, dans laquelle Salomon se trouve personnellement impliqué.

L’histoire est racontée dans la bible (I Rois (2, 36-46)), puis reprise avec plus de détails dans les sources talmudiques.

Shimi ben Guera appartenait à la famille de Saül. C’était un grand savant, mais un homme modeste qui n’avait pas laissé d’écrits derrière lui. Le talmud le qualifie de "géant" (Guittin 59a), un géant mystérieux de la pensée (mystérieux car on ignore en quoi consistait son enseignement). David était un ami proche du fils de Saül (Jonathan), et Shimi était devenu son maître, à lui aussi. Shimi désapprouvait la violence de David, aussi bien la façon dont il avait accédé à la royauté que la façon dont il avait étendu son empire. David ne tenait pas compte de ses dires, mais il l’écoutait avec respect et continuait à l’accepter pour maître. Donc, pendant toute la royauté de David, Shimi ben Guéra a pu parler librement sans que sa liberté ni sa sécurité ne soient menacées. On dit même que Shimi ben Guera était la seule personne dont David acceptait les critiques.

Un jour, Shimi maudit David en l'accusant d'être un "homme de sang", puis tenta de le lapider (II. Samuel 16,7). Malgré cela David refusa de se séparer de lui, et persista à lui confier l'éducation de son fils préféré, Salomon; sans Shimi, Salomon ne serait pas devenu ce qu’il est devenu.

Salomon, à son arrivée au pouvoir, se méfie de Shimi. Il lui interdit de quitter Jerusalem, sous peine de mort. Shimi doit se consacrer à l'étude exclusive de textes théologiques, "afin que tout le pays jouisse de sa sagesse" [il s'agissait probablement de l'empêcher de faire de la politique]. Au bout de trois ans, deux esclaves s’enfuient de chez lui. Shimi va reprendre ses esclaves à Gath. Salomon, l’apprenant, l’accuse de ne pas avoir respecté la sanction qui le frappait, et le fait mettre à mort. Rachi commente : "De là, on a dit : "Qu'à jamais l'homme réside à l'endroit où séjourne son maître"” (Berahot 8a). Rachi désapprouve Salomon et établit que Shimi restait son maître (malgré sa mort).

Il semble que Salomon ait profité de cet épisode pour se débarrasser d’un concurrent virtuel. Seul Shimi aurait pu le dissuader du mariage avec la fille de Pharaon, et surtout seul Shimi possédait une sagesse qui puisse se comparer avec celle de Salomon.

Donc : avant d’éblouir le monde par sa sagesse, Salomon fait mourir son propre maître. Pour Salomon, ce meurtre est une faute morale (à l’égard de Shimi mais aussi à l’égard de la mémoire de David), et c’est aussi une grave erreur politique, car cela le coupera de la partie Nord du pays. Sous cet angle, les conséquences seront très graves.

 

On peut imaginer que ces évènements ont culpabilisé Salomon. Il était mal à l’aise du fait de ses propres actes, et aussi du fait des actions de ce père dont il avait hérité le vaste empire et la royauté. Il lui revenait désormais, à lui Salomon, d’effacer ce passé honteux. D’où sa passion pour la sagesse, son sens aigu de la justice, et aussi son refus radical de la violence. Salomon est un homme de paix et d’amour; c’est le précurseur des pacifistes et des hippies modernes : “Peace and Love” pourrait être son slogan politique. Il se concrétise dans trois directions principales : la justice, la paix et la construction du temple. J'aborde ces trois points l'un après l'autre.

 

Salomon est connu pour sa sagesse, qui présente un double versant : méditatif et pratique. On retrouve la méditation dans les proverbes, tandis que son art de l’équité s'exprime dans le domaine judiciaire.

Dès l’âge de 17 ans, quand dieu lui demande dans un songe nocturne “Demande, Que dois-je te donner?”, Salomon répond : "Donne donc à ton serviteur un coeur intelligent, capable de juger ton peuple, sachant distinguer le bien du mal" (I Rois 3:9). Dieu acquiesce (3:12), et en plus il lui offre ce qu'il n'a pas demandé : la richesse et la gloire. "Si tu marches dans mes voies, fidèle à mes lois et à mes préceptes, comme a fait David, ton père, je prolongerai tes jours".

Suit l'épisode dit du Jugement de Salomon (I Rois 3:16).

Mais Salomon n’expiera jamais le meurtre de son propre maître. L’iniquité commise le rattrapera. Malgré ses efforts, malgré sa volonté de consacrer sa vie à la justice, il subira le même sort que son père.

La ressemblance entre la fin de vie de David et celle de Salomon est frappante. Dans leur jeunesse, ils écriront et chanteront des cantiques d’amour (le Cantique des Cantiques est attribué à Salomon, et tous deux auraient été, selon la tradition, des compositeurs extraordinaires), et dans leur vieillesse ils écriront des psaumes (David) ou des sentences (Salomon et l’Ecclésiaste) qui seront la marque de leur échec personnel, à leurs propres yeux. Ces monuments de la littérature biblique (les textes attribués à David et Salomon) sont les plus universels, les plus utilisés par les autres religions bibliques. Tout se passe comme si ces deux rois devaient trouver une compensation à leurs défauts personnels dans une sagesse universelle. Et ce langage, encore aujourd’hui, est compris par tout le monde.

 

Deuxième dimension du règne de Salomon : la paix. Sur la question de la paix, inscrite dans le nom même de Salomon (Chalom = Chlomo), il y a d’infinis commentaires. Citons simplement :

- le mariage avec la fille de Pharaon, déjà cité, qui est un des actes initiaux de Salomon, (critiqué par le Beth Din). Ce mariage semble prouvé historiquement (Une stèle découverte sur place confirme la victoire de Pharaon à Ghezer, qui sera donné en dot à sa fille). Il signifie que Salomon préfère la paix à la religion.

- la multiplication des liaisons féminines. Cet aspect de la vie de Salomon est souvent le seul qui soit retenu, c’est pourquoi j’en parlerai peu. Je ne citerai qu’une seule petite anecdote, qui présente l’intérêt de ne pas provenir de la bible, mais du récit de Flavius Josèphe. Selon Flavius, dans le traité de paix qu’il a signé avec Salomon, Hiram lui offrit “autant de filles sidoniennes qu'il le désirerait”. Les Sidoniennes ont contribué à la chute de Salomon en le poussant à des dépenses excessives et en l’entraînant vers le paganisme. Mais c'est aussi le signe de la tendance de Salomon au compromis : il voudrait s'allier avec tout le monde (même avec les idolâtres).

- les erreurs militaires qu’il commit au début de son règne quand il refusera de combattre et de désarmer certains peuples voisins qui se retourneront contre lui.

 

Troisième dimension que je ne développerai pas dans cette planche : la construction du temple. Vaste sujet! La question du temple, centrale dans la vie de Salomon, peut être exprimée de la façon suivante : Ce temple était-il vraiment nécessaire, ou bien n’a-t-il été qu’une manifestation d’orgueil ou un simple choix politique de la part de Salomon? Question fondamentale que je préfère laisser pour une autre fois.

 

 

HISTOIRE D'UN ÉCHEC

 

J’en arrive à la troisième partie de cette planche : les évènements historiques (ou supposés tels) qui ont entraîné le déclin de Salomon, puis sa chute.

J’ai annoncé en introduction que j’allais soutenir l’idée que c’est son incapacité à pratiquer la justice sociale qui a condamné Salomon. Il est temps d’en venir à ce point et de l’expliciter.

 

Pour construire des bâtiments, des ouvrages hydrauliques et des routes, il faut deux choses : de l’argent et de la main d’oeuvre. L’argent provenait de l’échange des produits agricoles et de la vassalisation de certains peuples. Mais pour construire, l’argent ne suffit pas, il faut encore de la main d’oeuvre : ouvriers qualifiés ou non qualifiés, chefs de chantiers et travailleurs de force. Ici, nous approchons du coeur du sujet.

Selon la tradition, Salomon aurait décidé d’imposer une corvée en nature, sous forme de travaux obligatoires, à la majorité de la population, que celle-ci soit hébraïque ou non, de religion israëlite ou non. Conséquence : une population de nomades récemment sédentarisée, fière et indépendante, dont la religion était fondée sur le refus de toute subordination du travail, s’est trouvée obligée de se soumettre à une condition sociale qui ressemblait à celle naguère imposée par les Egyptiens.

Mais il y a pire. Comme si l’instauration du travail forcé n’était pas déjà un problème suffisant, Salomon aurait pris une décision lourde de conséquences : il aurait décidé d’exempter de corvée sa propre tribu, la tribu de Juda. (Je parle au conditionnel, car ce n’est pas ce que dit le texte biblique, qui signale au contraire in (I Rois 9,22) que tous les enfants d’Israël en étaient exemptés). Il aurait instauré une inégalité dans le peuple d’Israël, et par là entretenu l’opposition entre les deux versants de ce peuple, le nord et le sud, Ephraïm et Juda. Le peuple aurait pu supporter la corvée en échange de la paix et de la prospérité, mais si le peuple devait en outre subir l’inégalité en son propre sein, alors ce n’était plus acceptable.

 

Autre erreur de Salomon : il s’est conduit exactement comme un roi païen. Il a multiplié les marques extérieures de richesse. Je cite ici la bible (I. Rois 10,23-28) : Le roi Salomon surpassa tous les rois de la terre en opulence et en sagesse. De partout on venait rendre visite à Salomon, pour jouir de la sagesse que dieu avait mise en son coeur. Et chacun lui offrait, comme hommage, des objets d’argent ou d’or, des vêtements, des armes, des aromates, des chevaux, des mulets, et cela chaque année. Salomon eut une collection de chars et de cavaliers - quatorze cents chars, douze mille cavaliers, - les fit diriger vers les dépôts de chars et en garda près de lui à Jerusalem. Le roi rendit l’argent, à Jerusalem, aussi commun que les pierres et les cèdres aussi nombreux que les sycomores de la vallée.

Or, cette accumulation de richesses est explicitement interdite par la tradition hébraïque. C’est une des nouveautés introduites par le Deutéronome. Un roi ne doit pas être riche, il doit rester aussi proche que possible de ses sujets, c’est-à-dire pauvre lui-même. Je cite : (Dt 17, 16) (à propos d'un roi d'Israël) : Il doit se garder d'entretenir beaucoup de chevaux, et ne pas ramener le peuple en Egypte pour en augmenter le nombre, l'Eternel vous ayant déclaré que vous ne reprendrez plus ce chemin-là désormais. Il ne doit pas non plus avoir beaucoup de femmes, de crainte que son coeur ne s'égare; même de l'argent et de l'or, il n'en amassera pas outre mesure. Or, quand il occupera le siège royal, il écrira pour son usage, dans un livre, une copie de cette Doctrine, en s'inspirant des pontifes descendants de Lévi. Elle restera par-devers lui, car il doit y lire toute sa vie, afin qu'il s'habitue à révérer l'Eternel, son dieu, qu'il respecte et exécute tout le contenu de cette Doctrine et les présents statuts; afin que son coeur ne s'enorgueillisse point à l'égard de ses frères, et qu'il ne s'écarte de la loi ni à droite ni à gauche. De la sorte, il conservera longtemps sa royauté, lui ainsi que ses fils, au milieu d'Israël.

Le Deutéronome [dont je n’oublie pas qu’il a été écrit bien après Salomon, mais peu importe, nous en sommes à présent au plan symbolique] ressemble à une description détaillée de ce qui peut fonder la légitimité d’un roi, c’est-à-dire de tout ce que Salomon n’a pas fait. Comment a-t-il pu entrer en contradiction aussi évidente avec la loi? La réponse traditionnelle est de dire qu’il s'estimait suffisament sage pour ne pas faillir. Salomon croyait sincèrement pouvoir se soustraire à la loi commune sans perdre son trône, en raison de son sens de la justice. Trop confiant dans sa sagesse, "il a pris la loi entre ses mains".

La comparaison entre l’Ancien Régime en France et le royaume de Salomon prend ici tout son sens. Louis XIV et Salomon ont tous deux construit un vaste palais, entretenu un vaste royaume, mais leur règne a conduit à une révolution. Cela est-il un hasard?

Ce qui est fascinant dans le cas de Salomon, c’est qu’il a réussi à porter à leur paroxysme les richesses matérielles et aussi spirituelles. Il brave la tradition de la prophétie ascétique, qui oblige à choisir entre l’un et l’autre. D’une certaine façon, c’est un précurseur de l’hédonisme moderne. Avec lui, la muraille qui dissocie le profane du sacré se disloque. On a dit que l'Etat salomonien donnait l'image d'une exquise cohérence entre l'ordre civil et l'ordre théocratique, montrant par là son côté profondément jouisseur.

Cet aspect de Salomon n’est certainement pas le moins moderne.

 

Il faut maintenant décrire la crise finale qui aboutit à la guerre civile et à la perte de l’ensemble du royaume par les héritiers de Salomon. C’est l’affaire dite du “Millo”, qui est racontée dans la bible. De quoi s’agit-il?

Le Millo est un palais que Salomon fit construire pour sa première épouse, la fille de Pharaon. Sa construction a entraîné une véritable révolution non pas à cause du palais en lui-même, mais à cause de sa localisation. En effet, le Millo était, à l’origine, un terrain collectif, communautaire, où les Israëlites pouvaient se rassembler lors des pélerinages ou en d’autres occasions. Il était situé dans le prolongement de la muraille qui entourait Jerusalem, mais en un lieu laissé vide. A cet endroit, on trouvait une brèche dans la muraille, que David avait laissée soigneusement ouverte car elle manifestait la proximité du peuple et du roi. Par cette brèche, tout le monde pouvait entrer librement dans Jerusalem et accéder au parvis sur lequel avaient lieu les sacrifices (là où Tsadoq officiait à l’époque de Salomon), et de l’autre côté au palais de justice (là où Salomon lui-même officiait). Sachant que la brèche débouchait exactement entre le temple et le palais de justice, Tsadoq et Salomon étaient accessibles à n’importe quel Israëlite.

La construction du palais de la première épouse de Salomon à cet endroit avait pour conséquence :

- de fermer l’accès aux lieux de culte et aux lieux de justice (atteinte à la volonté de David, suppression du libre passage du peuple devant Salomon). Les pélerins ne peuvent plus se rendre librement au temple.

- de supprimer un lieu traditionnel de campement (atteinte au bien-être collectif, restriction des avantages communs). Le peuple devient une masse informe et anonyme.

- et même, si l’on en croit la rumeur, d’interdire complètement l’entrée de Jerusalem aux pauvres, car Salomon aurait été jusqu’à instituer un péage, une taxe de passage, à l’emplacement de l’ancienne brèche, et aurait décidé que le produit de cette taxe serait versé dans les caisses privées de sa première épouse.

Bref, Salomon permet à des fins égoïstes ce que David a interdit pour le bien public. Il abjure l'éthique politique qui avait fait sa gloire. Il veut qu'on lui fiche la paix, ne plus entendre personne.

Depuis le fameux Jugement de Salomon, ses sujets pouvaient lui soumettre sans intermédiaire des problèmes juridiques. Cette facilité disparaît, ce qui entraîne une rupture définitive entre le roi et son peuple.

Même sans tenir compte des griefs proprement religieux adressés à Salomon (la construction de nombreux temples à diverses divinités de la région, afin de satisfaire aux croyances de ses nombreuses épouses), le peuple avait quelques raisons d’exprimer son mécontentement.

La réaction de l’opposition à Salomon, personnifiée par Jeroboam, sera extrêmement brutale. Jeroboam interdit, sous peine de mort, de se rendre en pélerinage à Jerusalem. Cela revenait à remettre radicalement en question la légitimité de Salomon. Le mot d’ordre sera effectivement suivi par le peuple. Avant même la fin de son règne, Salomon sera écarté du pouvoir. L’échec est consommé, et les causes principales (meurtre de Shimi, acceptation du paganisme, multiplication des épouses et concubines, fermeture de la muraille, renonciation à la justice directe, exploitation du peuple, iniquité, multiplication des signes extérieurs de richesse, etc...) sont imputables à Salomon lui-même. Il est sanctionné pour ses propres erreurs, et ce n’est que justice.

Le drame de cette révolte, c’est que Jeroboam conduira ultérieurement une politique catastrophique, qui scellera le destin tragique du peuple d’Israël.

 

Il est temps d’en venir à Jeroboam. Qui était Jeroboam?

Jeroboam était un homme important, quelque chose comme un haut fonctionnaire ou même un ministre. On signale à chaque fois qu’il est “fils de Nebat”, ce qui lui donne une identité. Ce n’est pas n’importe qui.

Selon le texte biblique, Jeroboam était “serviteur de Salomon” et “responsable de la surveillance des corvées imposées à la maison de Joseph” (Rois 11, 26-40). Selon une autre traduction, il était en charge de la Maison de Joseph (périphrase qui peut signifier : l’économie du nord du royaume, mais aussi : le surintendant des ouvriers de la tribu d’Ephraïm). En tout état de cause, il était "fort vaillant" et apprécié de Salomon. Il critiqua Salomon pour les travaux forcés, les réquisitions, les corvées, les impôts, son train de vie. Ses critiques reçurent l’appui du prophète Ahiyah de Silo (qui prophétisa que Salomon lui-même ne perdrait pas la royauté, mais que son fils la perdrait), et lui promit, à lui Jeroboam, la royauté. Salomon chercha à le faire mourir (comme il l’avait fait pour son maître Shimi). Jeroboam s’exila alors en Egypte. Peu après la mort de Salomon, il revint dans les fourgons du roi d’Egypte Chichak I, qui pillera le temple en 927 BC. C’est lui qui tenta de négocier avec le fils de Salomon, Roboam, une amélioration de la condition du peuple; mais ce dernier ne voulut rien entendre, ce qui obligea Jeroboam à créer son propre royaume, le royaume du Nord.

Une petite remarque historique : une stèle trouvée récemment mentionne sa victoire du Pharaon Sisak I (ou Chichak I) en Israël, ce qui signifie qu’on a une preuve archéologique, sur ce point, des dires de la bible. On peut alors poser la question : Si Sisak a vraiment existé, comme le prétend la bible, pourquoi Jeroboam, cité dans le même verset, n’aurait-il pas, lui aussi, existé?

Jeroboam a régné 22 ans sur le royaume du nord. Il fut un démocrate, en politique comme en religion, c’est-à-dire qu’il chassa les lévites et les remplaça par des hommes du peuple. Mais il fit fabriquer des veaux d’or et renonça à toutes les fêtes traditionnelles. Son alliance avec les égyptiens, sa tolérance envers les autres religions, son refus d’écouter le prophète qui vint l’avertir, font de lui un traître.

Dans la bible, Jeroboam est le fils de Nebat, un Ephraïmite célèbre (disparu depuis longtemps au moment des faits, puisque Jeroboam est dit “fils d’une veuve”). Si cette filiation est rapportée dans le texte biblique, ce n’est pas sans raison : c’est pour préciser que Jeroboam est un homme du nord.

Finalement, Jeroboam et sa famille sont maudits. Jeroboam n’aura pas su profiter de sa position pour donner une nouvelle légitimité à la royauté en Israël. Il reste pour toujours :

- le diviseur. La dimension de division est inscrite dans son nom : il est appelé Jeroboam (rib) parce qu'il a occasionné des divisions à l'intérieur du peuple.

- celui qui a fait adorer des veaux, et surtout qui a pris des prêtres dans les rangs du peuple et non pas dans les rangs de l’aristocratie. D'où l’extrême violence de la condamnation de sa maison. Je ne résiste pas au plaisir de citer les paroles du prophète Ahiyah de Silo (I.Rois 14,20) : Surpassant en perversité tous tes devanciers, tu t'es fait des dieux étrangers et des idoles de métal, pour m'outrager, et tu m'as rejeté bien loin de toi! C'est pourquoi je susciterai le malheur à la maison de Jeroboam; je n'en épargnerai pas la plus infime créature, je ne lui laisserai ni retraite ni ressource en Israël, et je balaierai les derniers vestiges de la maison de Jéroboam comme on balaie à fond les ordures. Ceux de Jéroboam qui mourront dans la ville seront dévorés par les chiens, et ceux qui mourront dans les campagnes seront la proie des oiseaux de l'air : c'est l'Eternel qui l'a dit.

Au bout du compte, la famille de Jeroboam sera effectivement anéantie, y compris tous ses descendants. cf : (I.Rois 15,29).

Il n’empêche que Jeroboam porte une certaine forme de légitimité. D’abord parce que c’est dieu qui le désigne pour succéder à Salomon. “Dieu dit à Salomon : Puisque tu n'as pas respecté mon pacte, je t'arracherai à la royauté et je la donnerai à ton serviteur”. Le serviteur est Jeroboam (et non pas le propre fils de Salomon, Roboam). Il continue : "Pour l'amour de ton père David, je n'accomplirai pas cette menace de ton vivant". Ce n'est pas tout à fait exact car, lui suscitant des ennemis, il l'expulse de son propre rôle (figure suprême de la paix) dès son vivant. Mais le successeur (Jeroboam) n’est véritablement mis en place qu’après la mort de Salomon, comme si effectivement cette mort était la condition de son pouvoir. Tout se passe comme si Jeroboam avait provisoirement hérité de la légitimité perdue de Salomon.

 

 

LES LEçONS D'UN ÉCHEC

 

Quelles sont les implications de tout cela pour notre tradition?

Je vais poser brutalement la question qui m'importe, et en venir à l'actualité.

Peut-il tirer des leçons de l'expérience de Salomon pour l'Etat d'Israël d'aujourd'hui?

 

Salomon est en rupture avec l’essence même de la religion hébraïque, qui est l’anti-esclavagisme.

Le droit de Yhvh est fondé sur un fait historique : la libération des hébreux. Le pouvoir de ce dieu n’est pas naturel ni cosmique. Il mérite sa place de dieu par un service rendu : la libération, qui constitue les tribus en peuple.

Il faut insister sur l’innovation radicale que constitue cette démarche.

- l’anti-esclavagisme est une idée neuve, associée dans le Deutéronome à toute une série de lois sociales, comme le chabat, qui ont représenté un énorme progrès par rapport à la situation antérieure de la masse du peuple.

- cet aspect de la religion hébraïque a fortement contribué à sa progression. Anti-esclavagisme et monothéisme sont liés par le biais de l’éthique.

- l’impact social de ces idées est, encore aujourd’hui, loin d’en être épuisé. Le pasteur Martin Luther King s’appuyait encore il y a quelques dizaines d’années sur sa force révolutionnaire (et aussi Mandela).

On comprend qu’un peuple qui a baigné dans cette idéologie anti-esclavagiste comme étant sa spécificité de peuple accepte mal d’être réduit à une sorte de servage par celui qui se présente comme son chef politique et spirituel.

 

Salomon peut, avec le recul, être considéré comme illégitime, non pas pour des raisons de principe, mais pour des raisons pratiques : son régime ne pouvait pas être durable à cause de l'injustice sociale. C’est une idée tout à fait moderne. La justice n’est pas une obligation morale, c’est une condition de survie pour un pouvoir qui, en dernière analyse, dépend du peuple.

Il n’est pas indifférent que le dernier discours de David porte précisément sur la justice.

Citation complète : Parole de David, fils de Jessé, parole de l'homme haut placé, de l'élu de dieu de Jacob, du chantre aimable d'Israël : L'esprit du Seigneur a parlé par ma bouche, son verbe repose sur ma langue. Il a dit, le dieu d'Israël, il a prononcé à mon sujet, le Rocher d'Israël : "Qui domine sur les hommes doit être juste, gouverner dans la crainte de dieu. Quand le soleil brille, éclairant le matin - un matin sans nuages - par ses rayons et par la pluie, la verdure sort de la terre". Ma maison n'est-elle pas ainsi avec dieu? Aussi m'a-t-il assuré une alliance perpétuelle, alliance bien ordonnée et bien gardée; ne fait-il pas germer mon salut et l'objet de tous mes désirs? Les pervers sont tous comme des épines qu'on évite, qu'on ne saisit point avec la main; Si quelqu'un y touche, il s'arme de fer ou du bois d'une lance : c'est par le feu qu'il faut les détruire sur place.

C'est une sorte de conclusion à la vie de David.

 

L'alliance entre dieu et la maison de David dépend de la justice. Cette alliance n’est théologique qu’en apparence. Comme l’expliquera plus tard Spinoza, “gouverner dans la crainte de dieu” n’est pas un but en soi. La phrase suivante est plus importante : “Quand le soleil brille, éclairant le matin par ses rayons et par la pluie, la verdure sort de la terre”. La justice est la condition du fonctionnement et de la survie de la nature. Or, dans la logique biblique, la nature, c’est l’homme. Une alliance “bien ordonnée et bien réglée” fera “germer mon salut et l’objet de tous mes désirs”, mais une alliance mal ordonnée et mal réglée sera perverse, elle ne fera rien germer du tout, elle sera détruite par le feu.

Un roi qui garantit la paix et détient la sagesse, mais ignore la justice sociale, sera balayé par la vie. On retrouve mon intuition initiale, qui est au centre de la question moderne des droits de l’homme.

 

Ce serait une erreur de réduire toute démarche symbolique à la simple question de la justice sociale. Il faut aller plus loin. Que dire encore de Salomon?

 

1. Selon la tradition, le défaut de Salomon, la faille personnelle qui l’a perdu, c’est la confiance en soi. Il a perdu conscience de ses limites. C’est cette perte de lucidité qui creuse l’écart entre celui qu’il fut et celui qu’il devint. Ce qu'il fut : sagesse et tora. Ce qu'il devint : paganisme et déréliction. Entre les deux : la fracture maximale.

Le simple fait qu’il ait construit le temple est déjà de l’idolâtrie. L'ambition de Salomon, une révolution éthique destinée à proscrire l'iniquité, est excessive. Elle ne peut pas être portée par un être humain, même pas par un roi de la lignée de David. La lier à la construction du Temple, c’est introduire le germe d'idolâtrie qui la détruira. Salomon anticipe Jesus; mais il croit que le Royaume pourra venir au monde de son propre fait à lui, Salomon. En réalité, le Royaume ne vient au monde que porté par le peuple.

A cause de cette erreur sur les limites, les intuitions de Salomon se transforment en leur contraire. Au nom de la tolérance, au nom de l’amour, il autorise l'idolâtrie qui portera la guerre. Au nom de la paix, il altère le principe monothéiste autour duquel devrait être construit son "royaume de justice". Il est allé jusqu’à démonétiser l’or, ce qui ne l’a pas supprimé, mais a au contraire renforcé sa prévalence.

Salomon est l’homme qui pense pouvoir aller au-delà des limites humaines, et lui-même, ses descendants et le peuple hébreu, qui n’ont jamais vraiment réussi à se départir de cette idée, la paieront très cher.

 

2. Ceci nous conduit à mettre en perspective, sur le très long terme, l’action du roi Salomon. Salomon a fait quelque chose d’inouï pour son époque. Il a confronté sa pratique du pouvoir avec l’éthique et avec la justice sociale. Sans partir dans des considérations trop vastes, je ne poserai que quelques questions “salomoniennes”, qui me paraissent actuelles :

- la priorité absolue à la justice sociale est-elle la voie la plus rapide vers le totalitarisme? Trop d’égalité n’aurait-il pas conduit à une chose encore plus rapide? Il faut avoir connu l’idéologie des “Droits de l’Homme” et son aboutissement au 20ème siècle pour se poser sérieusement cette question. Salomon, qui n’avait pas expérimenté les contradictions dans lesquelles le communisme allait chuter, l’a vécue dans sa chair. Il n’avait que quelques millénaires d’avance.

- la sagesse peut-elle faire l’objet d’une quelconque mise en oeuvre publique? Autre question non résolue et loin de l’être.

- le Prince peut-il se situer en-dehors de la loi sans devenir illégitime? Salomon croyait pouvoir appliquer la loi à tous, sauf à lui-même. C’est peut-être cela qui l’a perdu.

- le désir de paix et de tolérance (à tout prix) finit-il par s'autodétruire? Salomon a voulu respecter tous les cultes. Il n'a voulu combattre personne. Ce faisant il est devenu infidèle à sa tradition, infidèle à son père, infidèle à lui-même.

 

En définitive, le personnage de Salomon est moderne. Les problèmes qui se sont posés à lui se posent encore. Comment articuler liberté, justice, équité, amour, bonheur, avec l’autorité du Prince et le respect du peuple? S’appuyant sur l’éthique hébraïque naissante, Salomon a tenté de mettre en pratique ce questionnement. Mais il ne disposait ni des concepts ni des moyens lui permettant de leur trouver une solution stable. D’où le pessimisme auquel il conduit, et dont témoigne l’Ecclésiaste (texte qui perpétue l’esprit de Salomon, même s’il a été écrit plusieurs siècles après sa mort).

Salomon est le premier “gouvernant” contemporain, c’est-à-dire le premier à devoir répondre devant son peuple de la question de la justice sociale, au prix de la paix (guerre civile). En ce sens, il a anticipé de manière extraordinaire les problèmes de notre époque. Il n’a pas résolu la question de la légitimité du pouvoir, il l’a simplement posée, ce qui était radicalement nouveau pour son temps. C’est cela son génie, et sa profonde actualité; c’est cela que nous ne pouvons commencer à comprendre qu’aujourd’hui, après 3000 ans.

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Propositions

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[Salomon a échoué au point même de son plus grand talent : la justice]

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Ce que Salomon demande à l'âge de 17 ans, "un coeur intelligent pour juger son peuple et pour discerner entre le bien et le mal" : une sagesse dirigée vers la justice

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Salomon, porte-parole de la sagesse juive, est celui qui a, le premier, contribué à sa dissémination

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Le meurtre de son maître, son mariage avec la fille de Pharaon et la construction du temple constituent pour Salomon une même faute originelle

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Crime de Salomon : il a fait tuer son maître, Shimi Ben Guéra, alors que David l'avait épargné malgré des rapports difficiles

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Salomon fait tuer son maître Shimi ben Guéra quand il se marie avec la fille de Pharaon

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L'ambition de Salomon, une révolution éthique destinée à proscrire l'iniquité, est liée à la construction du Temple, c'est-à-dire au germe d'idolâtrie qui la détruira

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Celui qui érigea le monothéisme en valeur unique (Salomon) fut également celui qui en mina les fondements

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Salomon a été enfanté dans l'iniquité

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Entre celui que fut Salomon et celui qu'il devint, surgit la fracture maximale

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Avec le jugement de Salomon, la religion yahviste devient une pensée universelle

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Salomon fait tuer son frère aîné Adonias quand il demande pour femme Avichag, la dernière compagne de son père David, et pas quand il se proclame roi

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Salomon a multiplié chevaux, femmes, or et argent, car il s'estimait suffisament sage pour ne pas faillir

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De la sagesse de Salomon et de ses avatars, on peut déduire une éthique du retrait

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Jéroboam s'est révolté contre Salomon

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Le soulèvement dirigé par Jeroboam se déclencha quand Salomon, construisant le Millo, ferma la brèche de la cité de David, son père

 

 

 


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