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Les récits danéliens                     Les récits danéliens
Sources (*) :              
Danel Qilen - "Le livre de celui qui n'avait pas de nom", Ed : Galgal, 2007-2016, Page créée le 19 mars 1999

 

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Retrouvailles

   
   
   
                 
                       

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J'avais connu Gert au Cercle de l'Optique. A chaque fois qu'il en avait l'occasion, il racontait son histoire. Il s'était installé à Paris depuis plusieurs années pour tenter de retrouver son frère. Leur famille, qui portait autrefois le patronyme de Levsteinberg, avait été dispersée par la guerre dans des conditions sur lesquelles il refusait de s'étendre. Selon lui, le nom des Levsteinberg n'existait plus, il avait cessé d'exister depuis qu'il n'était plus porté. Gert insistait, répétait lourdement la remarque, à tel point qu'on en venait à se demander pourquoi lui-même avait changé de nom. Vous m'entendez? disait-il avec lyrisme, ce nom s'est perdu. Chacun des membres de notre famille, les Levsteinberg, notre vieille famille tchèque de la région des Carpathes, chacun de ses membres une fois la lignée dispersée s'est empressé de modifier ce nom, de l'amadouer, de réduire son étrangeté, de le simplifier, de l'abâtardiser quelle tristesse! de le triturer selon la graphie du pays d'exil, anglicisé hollandisé brésilisé francisé sans doute pour mon frère d'ici, vous me suivez?

Cet homme qui lui-même s'appelait Gert, Gert Binveels, cet homme était un Hollandais comme son accent ne l'indiquait pas (il remplaçait presque toujours les é par des è, du genre ailaive pour élève), il ne connaissait aucunement l'adresse personnelle de l'homme qu'il recherchait et dont il était persuadé qu'il vivait à Paris, il l'avait vu (son frère) la dernière fois dans les années 30, il était persuadé qu'il était vivant mais ne disposait d'aucun détail sur son compte, ni sa profession ni même le patronyme porté et pourtant il croyait qu'il le retrouverait, d'ailleurs c'était uniquement pour cette raison qu'il s'était installé à Paris.

Parfois Gert ajoutait quelques précisions. A mon avis disait-il, mon frère était tapissier, enfin, pas vraiment tapissier professionnel mais passionné de tout ce qui ressemblait à du tissage car il adorait les objets noués cousus encordés, il adorait fabriquer des constructions des enchevêtrements d'objets, par conséquent raisonnait Gert il aurait été antiquaire, à moins que ce ne soit collectionneur, simple collectionneur amateur, de nom inconnu et de profession inconnue, enfin pas tout à fait inconnu car le nom devait ressembler à Levsteinberg quoique francisé et pour la profession il était probablement à la retraite mais très féru de tissage, cela son frère le savait...

 

 

Un jour donc je lui avais proposé de descendre avec lui rue du Bac. Méthodiquement nous avions rendu visite à tous les antiquaires du quartier, nous avions reraconté la même histoire (un homme un vieillard, 75 ans environ, on ne sait rien de lui même pas s'il est vivant si ce n'est qu'il adorait les objets couturés, c'était un spécialiste, peut-être vous aurait-il un jour acheté quelque chose, non?) et naturellement ça ne donnait rien. Mais Gert ne se décourageait pas. Il insistait et donnait des détails : amour d'un certain type d'objet, réellement peu commun je vous assure, amour (le mot n'est pas trop fort) pour le tissage le cardage le teinturage et tout ce qui s'ensuit, singularité sur laquelle Gert insistait pesamment sur le seuil de chacun des nombreux antiquaires du quartier de la rue du Bac : Oui monsieur j'en suis certain, il est à la retraite, il emploie ses loisirs à tisser, peut-être même vous a-t-il vendu quelque chose? c'est un artiste, c'est tout ce que je sais et c'est déjà beaucoup, à moins qu'il ne vende pas qu'il fasse des cadeaux qu'il tisse seulement puis se débarrasse du produit de son acte, je me rappelle quand j'étais petit une somptueuse affiche aussi souple qu'une toile de lin sur le modèle d'un tableau de Balcor, des formats minuscules en soie de muraille dans le style Shi-Lin, des sortes de brocarts verts et gris figurant des ruines gigantesques suspendues sur un mur aveugle face à notre cuisine c'est lui qui l'avait fait///

Bref Gert Binveels expliquait à qui voulait l'entendre que la trace de son frère il l'avait perdue depuis presque quarante ans, qu'il avait hâte de le retrouver pour des raisons capitales, que lui-même ignorait le nom français porté par ce frère mais que celui-ci (le nom) devait ressembler d'une façon ou d'une autre à Levsteinberg leur antique patronyme familial, que l'homme avait peut-être exercé la profession d'antiquaire (en tous cas on peut l'imaginer) et consacrait (cela il en était certain) les loisirs de sa retraite à produire de la tapisserie, en tant qu'amateur bien sûr, mais tout de même amateur éclairé...

Au bout d'une vingtaine de boutiques on s'était arrêté sous un porche pour se protéger de la pluie. La tapisserie faisait environ trois mètres de haut sur cinq de large, et représentait trois vieillards méditant autour d'un autel vide. Nous l'avons vue ensemble, ensemble nous avons eu la même idée. Comment ne l'aurait-on pas eue? La seule différence entre nous fut celle-ci : lui n'a jamais douté. Avant même d'avoir regardé les noms sur les boîtes aux lettres, avant même d'avoir trouvé la plaque où rien d'autre n'était inscrit que ceci : "Bernard Lestenbert, sur rendez-vous", Gert savait qu'il avait gagné. D'où tenait-il la certitude? Des vieillards peut-être, de leurs visages aussi inexpressifs qu'était vide l'autel vers lequel ils étaient tendus apparemment pour prier, ou encore de l'extraordinaire maigreur de ces corps, à moins que ce ne soit en raison des couleurs, de ce mélange violent de teintes acides contredisant l'apparente tranquillité des vieillards...

De mon point de vue, la ressemblance des noms (Levsteinberg / Lestenbert), quoiqu'impressionante, ne suffisait pas. Ne nous exaltons pas (disais-je en montant l'escalier) il faut d'abord vérifier, une coïncidence est toujours possible, des hasards étranges j'en ai tant vécus, c'est si fragile une ressemblance on peut toujours se tromper/

Ah si j'avais pu prévoir l'écart séparant les deux frères, si l'intuition m'était venue d'une dissemblance aussi radicale! mais n'anticipons pas cher lecteur, j'ai pris l'engagement de raconter dans l'ordre et je m'y tiendrai. On n'a pas pris de rendez-vous on a monté les quatre étages on a sonné à la porte on a insisté pour entrer Bernard Lestenbert était là ils se sont vite reconnus et puis leur joie leur bonheur après tant d'années séparés ils se découvraient ces deux frères, pour ainsi dire, ce fut comme s'ils avaient recréé leur bonne vieille région des Carpathes (sauf que j'y pense maintenant, jamais ils ne parlèrent l'autre langue), quand ils se virent sur le palier ils se jetèrent l'un contre l'autre et s'embrassèrent (ils ne se ressemblaient qu'à peine et vus sous un certain angle, de profil, à cause de leur menton carré), et le concierge montra sa tronche il les aurait pris pour des fous si je n'avais tout expliqué...

Bref des retrouvailles parfaites émouvantes et tendres et sympathiques et tout et tout... Au bout de quelques minutes à les contempler je me dis Mon vieux pour ce qui te concerne il ne te reste plus qu'une chose à faire : te tirer aussi sec, les laisser s'embrasser puis bavarder entre eux autant qu'ils le voudront./. C'est alors que Gert m'arrêta puis me dit : Ecoute Danel tu m'as accompagné je te dois quelque chose... - Mais non mais non (je réponds) pas la peine le plaisir de vous voir heureux me suffit (etc etc...) Mais il insiste et s'agite il proteste et tient absolument à m'offrir quelque chose. "Choisis répète-t-il (et Bernard Lestenbert de l'approuver du chef) je ne manque pas de moyens, euh... financiers, fais-moi confiance!" Moi je ne savais pas quoi dire il insistait je disais Rien puis finalement il déclara :

Eh bien alors tu vas voir je te montrerai quelque chose je te garderai jusqu'au l'aube on fêtera ça fais-le pour moi c'est un dîner que je t'offre un dîner très particulier dîner que tu n'oublieras pas

Effectivement, le dîner s'est fait attendre, des semaines et des mois, mais je n'ai pas été déçu, Gert a tenu sa parole, je peux en témoigner.

 

 

 


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