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 DERRIDEX

Index des termes

de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, Artaud                     Derrida, Artaud
Sources (*) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2016, Page créée le 26 septembre 2005 Antonin Artaud

[Derrida, Artaud]

Antonin Artaud Autres renvois :
   

Antonin Artaud

   

Derrida, le subjectile

   
                 
                       

Si Artaud occupe une place si spéciale pour Jacques Derrida, c'est en tant qu'il est une figure fascinante et excessive de son envers, de son autre face. Derrida a inventé la différance, il puise ses forces dans sa productivité; Artaud prétend la détruire de la façon la plus radicale (comme Dieu, elle ne mérite que des insultes). Derrida se tient à distance de la voix présente, qu'il dénonce comme logocentrique; Artaud identifie son travail à son propre souffle, qui en dit plus que lui-même et profère une autre voix d'avant le logos, d'avant l'être, d'avant même la naissance. Artaud cherche - à travers ses oeuvres - un art sans oeuvre et un langage sans trace; Derrida ne cesse d'explorer ce qui fait oeuvre. Artaud cherche l'unité antérieure à la dissociation, le point qui précède tout texte; pour Derrida, il n'y a pas de hors-texte. Artaud cherche le salut dans la voix-chair, hors signes; Derrida s'entretient avec la voix spectrale.

Mais les deux faces se rejoignent. Dans l'oeuvre d'Artaud le Mômo se croisent plusieurs généalogies. D'une part elle s'exhibe comme oeuvre et s'expose au musée, d'autre part, en tant que pictogramme, elle rejette les systèmes et les genres, c'est une figure de l'archi-écriture. Entre l'irresponsabilité du forcené et l'attente d'un à-venir imprévisible et absolument ouvert, il y a l'épaisseur de ce mot singulier qu'Artaud nomme trois fois : le subjectile, ce support de l'écriture, du dessin et aussi de la profération d'où surgit la différance. Derrida avait, disait-il, la voix d'Artaud dans l'oreille. Il ne tenait pas spécialement à la faire taire. Même si, dans sa stratégie de déconstruction, il passait par une phase de mise en proposition, il ne se débarrassait pas du subjectile, il l'incorporait à son oeuvre et en gardait la trace, comme Artaud.

Artaud aurait voulu n'être pas né pour éviter ce qui aurait été une expropriation : l'assujettissement à la famille, à la société et au droit. Il devait conjurer ce qui lui semblait trahir son être. Il lui fallait pour cela expulser, mettre hors-sens le langage, revenir à une scène antérieure à la séparation des sexes, la scène du subjectile. Ainsi l'oeuvre surgissait, chaque fois unique, irrépétable, dans un souffle qui ne se soumettait ni au discours, ni au système des Beaux-Arts. Sa protestation se déchaînait contre toutes les figures du père-mère.

Artaud est le complice et l'ennemi privilégié de Derrida, celui qu'il porte en lui, celui auquel il résiste. A l'injonction de garder sa voix, il répond de manière ambiguë car il sait qu'il ne peut que la trahir, même s'il la fait entendre. L'un et l'autre sont des événements uniques, des coups singuliers. Ils se frayent un chemin à travers une machinerie sociale, médicale, psychiatrique ou judiciaire qui est aussi celle du musée et de l'université. Tous deux dénoncent à l'avance l'institution présentée comme vierge, immaculée, où sont gardées leurs oeuvres uniques et irremplaçables. Tous deux s'attaquent au lecteur, au spectateur.

Artaud est toujours double. Ses mises en scène, supposées mettre fin à la représentation, sont strictement codifiées. Ses dessins destructeurs, qui torturent le subjectile, servent aussi à le réparer. Il n'est pas un philosophe, mais un penseur; la métaphysique qu'il rejette trouve dans son oeuvre sa clôture finale.

 

 

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Propositions

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L'art d'Artaud s'est voulu sans oeuvre et son langage sans trace, c'est-à-dire sans différence

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Derrida oppose la "différance" à ce qui prétend la détruire : le théatre d'Artaud

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Artaud se révolte contre la différance, ce système de relais organiques qui dérive les forces vers le signe et la parole articulée

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Artaud dit la vérité contre laquelle il proteste avec violence : tout moi, en son nom propre, est appelé à l'expropriation familiale du nouveau-né

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Pour Artaud, le lieu du surgissement de l'oeuvre est d'avant le langage, avant même la naissance

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Avant le sujet, avant l'objet, avant l'être lui-même, il y a une projection, une jetée

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Artaud veut en revenir à une scène plus originaire encore que celle de l'expropriation : la scène utéro-phallique du subjectile

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Le signifiant qui, tout seul, dit avant moi plus que ce que je crois vouloir dire : c'est le souffle

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Artaud nous enseigne l'unité antérieure à la dissociation

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[L'art d'Artaud, au-delà de l'art, repose sur la puissance d'ébranlement d'une force [la voix-souffle] qui déchire le langage et détruit la représentation]

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Chez Artaud, le souffle ne se confond pas avec la voix : il perfore le subjectile, il fait la guerre aux mots et au langage

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Dressé contre Dieu, crispé contre l'oeuvre, Artaud cherche le salut dans une voix qui appartienne encore à la chair

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Dans le théatre d'Artaud, la voix qui commande aux signes est destituée pour celle qui se laisse rythmer par le souffle

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[Derrida, le subjectile]

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Artaud utilise trois fois le mot "subjectile" pour parler de ses dessins

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Artaud n'écrit jamais "sur" ses dessins mais seulement "à même", dans l'extrême tension d'un rythme, d'une vibration, d'un timbre de voix qui donne au subjectile sa portée

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Ce qui fait oeuvre, c'est l'arrêt du trajet, l'apaisement du subjectile, l'interruption d'un jet qui garde la trace d'une brûlure mais donne consistance à ce qu'il attaque

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"Pictogramme" : cet oeuvre dans lequel la peinture, le dessin ou l'écriture ne tolèrent la paroi d'aucun partage - entre arts, genres, supports ou substances

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On ne peut pas traduire une phrase d'Antonin Artaud en proposition

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La voix d'Artaud nous enjoint d'exiger le "coup" singulier, l'événement, contre la reproduction technique, génétique ou généalogique

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Pour Artaud, le point à trouver est celui qui précède tout texte

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Artaud doit expulser, forcener, mettre hors sens le subjectile, support parergonal de l'oeuvre, pour que l'oeuvre ait lieu

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Artaud a voulu effacer la répétition en général : seuls le geste ou la parole qui n'ont lieu qu'une fois et qui sont oubliés sans réserve sont dignes de son projet

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Le forcené n'est pas celui qui force, mais celui qui, comme Artaud ou Van Gogh, perd la raison en étant sensé comme nul autre

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La parole d'Artaud est radicalement irresponsable

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Par ses oeuvres, Artaud entend conjurer tout ce qui les trahit : le subjectile, le système des Beaux-Arts, le supplément étranger

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Artaud a voulu interdire que sa parole soit soufflée loin de son corps, c'est-à-dire dérobée, inspirée depuis la différance d'une autre voix

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L'explosion d'Artaud se déchaîne depuis près d'un siècle contre le père-mère du monde présent : musée, Amérique, conscience, démocratie et autres institutions

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Chaque dessin d'Artaud porte un coup, s'attaque à son destinataire en installant violemment la chose même dans son oeil

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Chaque geste, chaque mot d'Artaud a une double valeur : perforer-blesser-détruire / réparer-cicatriser-faire oeuvre

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Dans les dessins d'Artaud le Mômo se croisent deux généalogies : le retour de l'enfant innocent, du fou désarmé / le réquisitoire et les blasphèmes du dieu Momos, le railleur

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[Il y a "oeuvre" quand on peut faire survivre le mal fait, quand on peut garder trace du coup porté, sauver la dissonance dans le contre-coup d'une consonance]

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Les sorts et dessins d'Artaud sont destinés à rester et demeurer dans un musée car ils sont marqués d'une immédiateté, d'une singularité et d'une unicité éternelles

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Le Musée est chose de la mère, il tient lieu de mère, lieu intact et intangible de l'Immaculée Conception

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Artaud est un penseur, non un philosophe; sa pensée situe l'un des enjeux les plus décisifs de notre époque

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Artaud accomplit la métaphysique occidentale en en montrant la clôture

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En désirant un théatre impossible, Artaud s'est tenu au plus proche de la clôture de la représentation

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Il faut garder la voix d'Artaud

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Avec Artaud, Derrida a trouvé son envers, et ne l'a jamais lâché

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"Dieu est la différence qui s'insinue comme ma mort entre moi et moi"

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Il faut lire le texte d'Artaud avec sa voix dans l'oreille

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La voix d'Artaud, quand on l'a entendue, on ne peut plus la faire taire

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