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TABLE des MATIERES :

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 DERRIDEX

Index des termes

de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, religion                     Derrida, religion
Sources (*) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2016, Page créée le 22 novembre 2005 Est fiable une oeuvre qui annonce ou promet

[Derrida, religion, théologie]

Est fiable une oeuvre qui annonce ou promet Autres renvois :
   

Religion, laïcité

   

Derrida, athéisme, athéologie

   

Derrida, le judaïsme

Derrida, Dieu

                 
                       

1. Rome.

D'une part, on ne peut pas dissocier la religion d'une date, d'un lieu, d'une situation, d'une langue - voire d'une nation. Le mot religio vient de Rome. Il reste marqué par Rome et se dit en latin. Mais d'autre part, la ou les sources de la religion, telles que Derrida les thématisent, touchent à la croyance en général, la fiabilité, la crédibilité, la fiance, qu'elle se présente comme religieuse, technique, scientifique ou rationnelle. Toute religion est singulière (datée, déterminée par un idiome et une situation), mais chaque religion répond, à sa façon, à cet autre qui atteste de la vérité.

 

2. Deux sources.

D'une part, comme on le développe dans ce paragraphe, dans la religion se croisent deux sources, deux veines irréductiblement distinctes. Mais d'autre part, comme on le développe dans le paragraphe suivant, ces deux sources renvoient au dédoublement, pré-originaire, d'une source unique.

On peut, pour la simplicité de la présentation, trouver la trace des deux sources dans l'étymologie du mot "religion" :

- la religion (relegere en latin) [étymologie plus probable, qui vient avant le lien du religare] incite au respect, à faire scrupuleusement halte devant le pur, l'intact ou le vivant. Cette source que Derrida appelle l'immun ou l'indemne est sa chose, son essence. Comme la science, elle doit, pour se préserver des impuretés ou restaurer sa pureté, mettre en place des mécanismes de protection. Ce qui la menace et l'infecte, ce contre quoi elle développe des allergies, prend sa source en elle-même. D'où une logique d'auto-immunité, où la science et la religion sont indissociablement liées.

- le lien entre hommes, ou entre hommes et Dieu (religare en latin - une étymologie probablement reconstruite a posteriori). Ce lien social et politique présuppose une crédibilité, une confiance, qui ne peut s'instaurer que si un témoin, de bonne foi, en atteste. C'est la place du tout-autre, de Dieu, qui peut rester vide, être nommée ou innommée. Elle rend possible la croyance, la foi ou la prière, cette promesse de présence, et aussi la science, l'université, la machinerie et les télé-technologies, ces promesses de vérité. Que la religion soit instituée ou non, il faut acquiescer à ce tout-autre qui fait la loi et prescrit la réponse et la responsabilité. A chaque fois qu'on promet une vérité, on invoque le témoignage d'un dieu, son altérité absolue, mais en même temps on y résiste.

 

3. Une source (l'axiome et le témoin).

Ces deux souches proviendraient elles-mêmes d'une source unique, d'un lieu d'origine indépendant de toute religion. En ce lieu désertique, archi-originaire, lieu de retrait et de révélabilité dépourvu de tout chemin et de tout horizon, avant tout lien social, se produiraient à la fois l'extrême abstraction et la foi qui, dans le risque absolu, au-delà de toute norme et de tout savoir, ouvre l'autre, l'infinitise. Là où le principe le plus abstrait, déracinant, délocalisant, aporétique, ouvre la possibilité du mal radical, ce serait là que toute fiabilité, tout crédit trouveraient un fondement. Quand ce fondement se dérobe, commencent les religions.

Toute religion repose sur la croyance en un (ou des) axiomes, et peut être ensuite critiquée, combattue ou rejetée au nom de ce(s) même(s) axiome(s). Quant à cette croyance, elle repose sur l'expérience testimoniale. Sans la place du témoin, il n'y aurait ni foi, ni rapport à l'autre, ni interruption ou crise dans ce rapport à l'autre (désenchantement). Acquiescement ou refus de la croyance reposent sur les mêmes mécanismes.

Dans le champ indo-européen, le lieu d'origine de la foi est associé à la lumière (le mot Dieu, commun à toutes ces langues, signifie étymologiquement lumière) ou, chez Platon, à l'action du Démiurge.

Utilisant les mots de la tradition (mais s'en écartant dans le contenu), Jacques Derrida situe ce lieu entre khôra et messianique. Messianique, car la croyance, qui repose sur le témoignage de l'autre, s'inscrit dans la promesse qui habite tout acte de langage. Khôra car en ce lieu abstrait, désert dans le désert, les deux sources de la religion bifurquent, avant de se combiner de multiples façons : dans l'exigence sacrificielle, dans l'effet phallique, dans les télé-technosciences contemporaines, dans la mondialatinisation, et aussi dans la marchandise.

 

4. Aujourd'hui.

La démocratie moderne, avec ses concepts de République, de souveraineté, de laïcité ou de sécularité, prolonge l'onto-théologie classique. Même le désenchantement d'aujourd'hui y puise paradoxalement ses ressources : c'est le mouvement même qui nous attache à la religion qui nous en arrache. Marx ne s'y était pas trompé, il en avait fait son paradigme de référence.

La Révolution française n'a pas rompu avec l'amour chrétien. Au contraire, le rapport d'égalité et de réciprocité qui lie les frères en est le prolongement.

L'actuel retour du religieux (des voyages médiatisés du pape aux pélerinages à La Mecque), original et sans précédent, est lié à la raison critique comme à l'efficacité des technosciences - par le biais des nouvelles technologies, des médias et aussi du cinéma. Il témoigne à la fois de la relance des spectres fondateurs et de la destruction du religieux.

Aucune religion n'est sortie indemne de la Shoah.

 

5. Héritages.

Héritant d'un judaïsme de sortie de la religion, Derrida ne rejette pas l'héritage. Son discours est athéologique, mais son rapport à Dieu est complexe, ambigü et inconfortable. Il y a toujours danger de réappropriation théologique.

 

 

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Propositions

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La religion croise deux veines irréductibles l'une à l'autre : croyance en un tout-autre auquel on peut accorder foi, crédit; expérience de l'indemne, du sacré ou du saint

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Un mouvement quasi-machinique d'exappropriation attache et arrache, selon une logique d'auto-immunité, à la religion, la famille, l'identité, l'ethos, le lieu, l'idiome, etc...

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Il y a deux sources étymologiques du mot "religion" : relegere (cueillir, rassembler) et religare (lier, relier)

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Le témoignage est à la confluence des deux sources de la foi : en promettant la vérité par-delà toute preuve, il atteste de l'indemne (sacralité) et du fiduciaire (croyance)

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L'effet phallique tient ensemble les deux sources de la religion : ce qui est intact, indemne, automatique (le machinique); ce qui se gonfle de présence vivante (la foi)

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Khôra n'est rien : le lieu d'une restance infinie, d'un immémorial désert dans le désert, impassible, sans visage, tout-autre

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Khôra, lieu abstrait de l'espacement, ne se laisse dominer par aucune instance théologique, ontologique ou anthropologique

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Une structure universelle de la religiosité est l'arrêt, la halte respectueuse devant ce qui doit rester sain et sauf

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La religion et la raison ont la même source qui se divise en s'opposant à elle-même : le lieu de la croyance, de la fiabilité, de la fidélité, du fiduciaire et de la foi

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[Science et religion sont indissociablement liées, dans une logique d'auto-immunité de l'indemne]

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L'indemne, le propre, n'est-ce pas la chose même de la religion?

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De la Shoah, aucune institution religieuse au monde ne sortit indemne, immune, saine et sauve

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En un lieu désertique, d'extrême abstraction, s'ouvre la possibilité du lien à l'autre en général, du lien fiduciaire qui précède toute communauté ou religion positive

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L'aporie de notre temps, son anachronie absolue, c'est qu'un même principe abstrait conduit aux surenchères les plus opposées : des technosciences aux intégristes

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Pour penser la religion aujourd'hui, il faut la relier à un mal d'abstraction, un déracinement dont les lieux sont : la machine, la technique et la technoscience

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Responsabilité et foi vont ensemble : toutes deux doivent répondre d'un rapport à l'autre, dans le risque absolu, au-delà de toute norme et de tout savoir

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L'archi-originaire de la religion se tient en un lieu de retrait où tout crédit se fonde : désert dans le désert, origine qui est la duplicité même, entre khôra et messianisme

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Un lien entre singularités (relegere) fait de scrupule et de respect précède toute religion positive qui lie les hommes entre eux ou avec Dieu (religare)

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Une révélabilité, plus originaire que la révélation, indépendante de toute religion, est peut-être le lieu d'origine de la foi

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S'il y a une religion, c'est celle par laquelle, en héritant du Démiurge, "nous nous promettons" d'y survivre

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L'expérience de la croyance présuppose celle du témoignage, du crédit qu'on accorde à la "bonne foi" du tout autre

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Aujourd'hui, la question de la religion arrive machinalement à revenir, pas comme question de la religion elle-même, mais comme question de la question - celle du mal radical

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Dans la religion, le tout autre fait la loi et prescrit la réponse et la responsabilité

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Le secret de l'expérience testimoniale se livre dans l'interruption absolue du rapport à l'autre : en déjouant toute contemporanéité, elle ouvre l'espace même de la foi

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Quand le fondement de la croyance se dérobe, quand il perd la trace de lui-même, la religion ne peut que commencer et recommencer

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Il y va, dans la religion, d'une résistance à la disjonction, à l'altérité absolue - d'une production insistante du "même"

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Toute sacralité, croyance, pensée ou autorité - religieuse ou non - reposant sur un axiome peut être critiquée, combattue ou rejetée au nom de ce même axiome

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Une religion commence, avant la religion, à la bénédiction des dates, des noms et des cendres

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Comme la bénédiction, la prière se tient au-delà du vrai et du faux; elle appartient au régime originaire de la foi testimoniale

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Dieu est le témoin absolu que, même en son absence, on prend à témoin; le nommer, même d'un nom imprononçable, c'est l'appeler

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Jacques Derrida investit les thématiques théologiques et religieuses à partir d'un lieu inconfortable, insituable et irrécupérable

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[Dans la notion indo-européenne de Dieu (le lumineux, le céleste), la lumière commande et commence le discours]

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Dans sa duplicité, son ellipse originaire, la religion exige et exclut le sacrifice et la prière

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Le messianique, ou messianité sans messianisme, est une structure irréductible, une expérience de la croyance qui fonde tout rapport à l'autre dans le témoignage

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La langue et la nation forment le corps historique de toute passion religieuse

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Le mot "religion" circule dans le monde en latin, en anglais, comme l'événement unique, intraduisible, d'une "mondialatinisation"

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La mondialatinisation est une alliance étrange du christianisme, comme expérience de la mort de dieu, et du capitalisme télé-technoscientifique

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Il faut penser ensemble - mais autrement - savoir et foi, technoscience et religion, calculable et incalculable

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L'actuel retour du religieux, original et sans précédent, est aussi porteur d'une destruction radicale du religieux

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Dans l'université s'articulent de façon originale des mouvements performatifs et constatifs, la foi et le savoir

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Dans la religion comme dans la raison, un "Je promets la vérité" est toujours à l'oeuvre, où déjà la place de Dieu - celle du témoin - est invoquée ou convoquée

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La prière, expérience essentielle du discours chrétien, s'adresse à l'autre comme autre, en ne lui demandant rien d'autre que de donner la promesse de sa présence

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Les guerres de religion d'aujourd'hui et leur diffusion audiovisuelle dans le cyberespace témoignent puissamment de la relance accélérée des spectres fondateurs

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La Révolution française a sécularisé et mis en oeuvre la promesse d'égalité et de réciprocité qui, dans l'amitié chrétienne, lie entre eux les frères

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On ne peut jamais être assuré d'un athéisme radical, car le désenchantement est la ressource même du religieux

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La souveraineté étatique moderne, qui se présente comme une convention humaine ou un artefact, est fondée sur une ontothéologie profonde

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La différance relève d'une théologie négative, irréductible à toute réappropriation ontologique, théologique ou philosophique

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L'essence du cinéma est la foi en l'autre

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La religion n'est pas chez Marx un phénomène parmi d'autres, c'est son paradigme de référence

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Le spectre est irréductible dans le texte de Marx, et la religion est irréductible dans sa construction du concept d'idéologie

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Jacques Derrida inaugure un judaïsme de sortie de la religion, hérité de son peuple mais détaché de lui

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Foi et Savoir, suivi de Le Siècle et le Pardon (Jacques Derrida, 2000) [FS]

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