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de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, la parole                     Derrida, la parole
Sources (*) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2016, Page créée le 25 novembre 2005

[Derrida, la parole]

Autres renvois :
   

Derrida, la voix

   

Derrida, s'entendre parler

   

Derrida, l'instant unique de l'énonciation

                 
                       

1. La parole au présent : la voix.

Dans sa manifestation la plus courante, la parole se distingue à peine de la voix. Elle s'entend au présent, comme parole vive, sur le mode de l'expression : une profération d'un sens déjà constitué dans le logos. Organisée dans un système phonétique, un discours porteur de vérité, structuré par le logocentrisme, elle unit en une spiritualité la vie et l'idéalité. En parlant d'elle-même, elle produit un effet de fiction, de simulacre, sur lequel les pouvoirs se fondent. Elle fait la vérité.

Partout et toujours, à travers toute langue, dans le discours commun, la fable, la poésie, la rhétorique sous toutes ses formes, le comique ou le tragique, c'est l'être qui parle.

En s'affectant elle-même, la bouche ne prend rien au-dehors : elle met dehors et y prend plaisir.

 

2. La parole infectée par l'écriture.

Mais la parole ne se donne jamais comme pure présence. Parler, c'est aussi faire un détour par la langue, c'est mettre en mots la différance. Ne s'ajustant pas strictement à un vouloir-dire ni à une signification comme telle, elle expose à la bêtise et au parjure; ne pouvant se soustraire à l'événement aporétique, elle laisse se déconstruire sa valeur d'acte et de vérité.

Irréductible aux règles du langage, infectée par l'archi-écriture, indissociable de la structure de la marque (il y a toujours possibilité d'absence de l'émetteur comme du récepteur), la parole garde la trace d'une violence originaire. La mort la travaille du dedans comme son supplément et en elle, quelque chose comme la différence sexuelle, toujours, se raconte.

Aujourd'hui, la place privilégiée de la parole et du logos dans la tradition occidentale est menacée. Elle n'est plus la seule source d'autorité et d'archive. Ce qui s'annonce pourrait être sa subordination à une autre loi (la loi de l'écriture, du texte).

Si on la laisse venir à l'improviste, en-dehors de tout calcul, ce qu'elle déclenche peut être irréductible, intraduisible en un discours.

 

3. Image.

La parole se donne à entendre par l'oreille, mais aussi à travers le visible. Comme l'image, elle présente un "lui-même là", ici et maintenant; et comme l'image, son passé est irreprésentable. Pour être crédible, ce dont elle témoigne ne doit pas être rivé à la vue.

 

4. Spectralité.

Le coeur de la parole, c'est le silence. C'est là, en ce lieu inquiétant, unheimlich, que peut arriver l'événement, l'"ouvrance" à une vérité qui est aussi non-vérité. L'orifice buccal reste un lieu silencieux du corps, qui ne devient parlant que par supplémentarité, suppléance, à l'égard des mots secrets qui restent enfouis, encryptés, inaccessibles. A travers lui s'exerce - comme à travers l'image - une force de spectralité.

 

5. Promesse.

Comme l'écriture, la parole est datée, et renvoie à d'autres dates. Une structure de promesse, de désir ou d'attente la traverse. Chaque fois que j'ouvre la bouche, je promets, et cette promesse est un salut au tout-autre.

D'une part la langue nous précède, nous précipite dans la loi; d'autre part elle s'inscrit à même le corps. Il faut un tiers, un autre, un intercesseur, pour la circoncire et nous introduire dans une communauté, une alliance dissymétrique.

Là où "ça parle" par signes, traces ou clins d'oeil, il peut y avoir la beauté.

Pour Dieu seul, sa franchise serait totale.

 

 

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Propositions

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[La structure du "s'entendre parler" (quand le sujet parlant s'entend au présent) est l'essence de la parole]

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Dans la structure de la marque, la possibilité de l'absence du récepteur est toujours inscrite - elle contamine toute parole et toute écriture

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N'étant jamais présente, n'étant rien, la trace, racine commune de la parole et de l'écriture, est inaccessible au savoir ou à la science

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Chaque parole nouvelle peut faire revivre le geste de crise, de violence originaire qui a renfermé la folie, et dont elle garde la trace

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L'altérité absolue de l'écriture altère du dehors, en son dedans, la parole vive

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L'écriture infecte la parole vive

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Au coeur de la parole, le silence est l'un des modes essentiels de l'"ouvrance" à la vérité - une vérité "unheimlich" qui désidentifie tout concept, défie toute opposition

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[L'expression est, chez Husserl, une profération qui porte au-dehors un sens déjà constitué à l'intérieur - et s'épuise dans cet acte improductif]

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Nul n'est à l'abri de la bêtise ou du parjure - car nul ne peut rigoureusement ajuster sa parole à un vouloir-dire, un vouloir-faire ou une signification comme telle

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La vérité du logocentrisme, c'est le discours qui revient au père, en refoulant la différance séminale

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Dans le système de la parole et de l'écriture linéaire, la phonè commande la main, oriente l'oeil et donne à voir la voix

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La "phonè" comme parole vivante, spiritualité du souffle, unit la vie et l'idéalité

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Une structure immanente de promesse ou de désir, une attente sans horizon d'attente, informe toute parole

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Chaque fois que j'ouvre la bouche, je promets : et cette promesse annonce l'unicité d'une langue inouïe, à venir

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La messianicité est l'ouverture structurelle de la parole : dépouillée de tout, elle adresse son salut au tout-autre

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L'être / parle / partout et toujours / à travers / toute / langue

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La beauté, comme entente coupée de toute finalité (le "sans de la coupure pure") s'annonce par des signes, des traces, des clins d'oeil silencieux où "ça parle"

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Il faut apporter des preuves, laisser ouvert le débat scientifique, mais au final c'est le témoignage qui compte, la parole non rivée à la vue

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L'image a une force de spectralité anamnésique qui excède infiniment ce que pourrait dire une parole, un discours - ou même un métalangage

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Qu'on le sache ou non, une parole est toujours datée - et un discours parle à sa date

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L'orifice buccal ne cesse jamais d'être un lieu silencieux du corps; il ne devient parlant que par supplémentarité

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Quand "ça parle" ou "ça exprime", la bouche s'affecte elle-même puisqu'elle ne prend rien au-dehors et prend plaisir à ce qu'elle met dehors

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La mort travaille le dedans de la parole comme sa trace, sa réserve, sa différance intérieure et extérieure, son supplément

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La différance est le détour par la langue par lequel je dois passer pour parler

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Dans l'événement aporétique, la parole s'affecte du dehors, sa valeur d'acte et de vérité se déconstruit

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Au cinéma, l'essence de l'image rejoint celle de la parole : une quasi-présentation d'un "lui-même là" du monde dont le passé est irreprésentable

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Toute parole ne se donne à entendre qu'à travers le visible

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Tout récit fabuleux raconte la différence sexuelle / Il n'y a pas de parole qui ne traduise quelque chose comme cette fabuleuse différence sexuelle

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Entre l'écriture cinématographique, qui est nécessairement calculée, et la parole venue à l'improviste, il y a intraduisibilité

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La fable est parole; en parlant d'elle-même, elle "fait" la vérité

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Dans la fable, il est montré que le pouvoir est lui-même un effet de fable, de fiction, de parole fictive et performative, de simulacre

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Avec la mort de la civilisation du livre, ce qui s'annonce est une nouvelle situation de la parole : sa subordination dans une structure dont elle ne sera plus l'archonte

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Pour que les racines parlent, il faut qu'elles soient blessées

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Un rabbin est un sage investi du droit de circoncire la parole

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Le simple fait de parler nous installe d'entrée de jeu dans l'alliance de la circoncision

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Pour Dieu seul, la franchise de l'expression est du côté de la parole vive

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