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Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, la lettre                     Derrida, la lettre
Sources (*) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2016, Page créée le 9 octobre 2006

[Derrida, la lettre]

Autres renvois :
   

Derrida, écriture et archi-écriture

   

Derrida, la marque

   

Derrida, le gramme

Derrida, envois, destinations

                 
                       

Dès son point de départ, la lettre se détache de son expéditeur. Elle n'est qu'une marque dépourvue de lieu, sans trajet propre ni place fixe, sans droit chemin, ni norme, ni vérité. Tant qu'elle n'est pas parvenue à destination [si elle y parvient], elle est dépourvue de sens, inaudible, imprononçable, intraduisible. Comme toute écriture, elle n'est pas propre à son auteur ni même appropriable; soit elle fait trou, soit elle fait loi. On ne peut rien lui associer avec certitude. Dès que son circuit commence, elle rompt le contrat qui l'avait initiée; elle se dérobe, elle n'est plus qu'un reste.

Pour qu'une lettre arrive à destination, il faut qu'elle soit reçue par l'autre, lue, contresignée. Il est possible que cela arrive, mais il est aussi possible que cela n'arrive pas. Elle peut se perdre, ne pas être comprise par son destinataire - ou l'être autrement que ce qui était attendu, ce qui est une sorte de trahison; elle peut aussi (malgré les tentatives de récupération et de réapropriation) errer et rester abandonnée, comme les chaussures de Van Gogh. Quoiqu'il en soit, il n'y a pas de retour possible. La lettre ne revient pas à son point de départ, sa structure est disséminale. Si cette possibilité de dissémination n'avait pas existé, elle n'aurait même pas commencé son trajet.

L'unité d'une lettre n'est pas garantie. Rien ne prouve qu'elle restera unifiée, totale. Elle peut se diviser, donner lieu à d'autres éléments entre lesquels des espaces s'ouvriront, se mettront en mouvement. Elle peut être morcelée comme le corps du mot, jusqu'au gramme (élément irréductible mais inaccessible). Cette possibilité d'espacement la distingue de la lettre lacanienne qui est (comme le signifiant ou le phallus) unique, indivisible, indestructible et identique à elle-même. La lettre derridienne peut se morceler, lâcher ce système du symbolique qui tend à la garder, l'archiver. Le contrat qui la liait à la vérité et au signifiant est déjà rompu.

Si la lettre est à la source, c'est en tant que supplément. Sous cet angle, sa structure ne diffère pas de celle de l'écriture. Dès le commencement, elle s'écarte de son propre, comme la lettre (i). Elle trouble la voix de l'expéditeur, elle brouille sa pureté, elle la parasite.

Dans les arts graphiques, la lettre peut perdre sa dimension phonétique. Elle se donne alors à voir hors langue comme événement qui troue l'espace du tableau, le discours et aussi le langage.

On trouve ce statut de la lettre dans différentes traditions. L'histoire du peuple juif - en tant qu'il s'écarte de son propre - s'ancre en elle. Par la circoncision (milah, qui signifie aussi "le mot") ou la permutation cabalistique des lettres, le non-dit peut s'énoncer, se prononcer.

 

 

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Propositions

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Le gramme est l'élément irréductible, antérieur à tout système et à tout couple d'oppositions du type humain/anhumain

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La structure disséminale, c'est qu'il n'y a pas de retour possible de la lettre

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La structure restante de la lettre, c'est que sans la menace de ne pas arriver à destination, son circuit n'aurait même pas commencé

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La lettre est restante : elle n'a pas de trajet propre et peut toujours manquer à sa destination

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La lettre est toujours volée : elle fait trou car elle n'est jamais propre à son auteur ni à son destinataire

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Le spacieux institue l'espace par espacement de la lettre

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Une lettre parasite la pureté intérieure : elle s'installe pour brouiller l'audibilité de la voix

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L'événement d'écriture de Joyce, c'est que la marque fait loi : son contenu essentiel est la lettre inaudible, imprononçable, intraduisible

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Il est toujours possible qu'une lettre n'arrive pas à destination; et si l'autre ne contresigne pas l'envoi, il y a possibilité de parjure ou de trahison

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À la lettre, on ne peut associer avec certitude ni un destinataire, ni un expéditeur, ni un sens - ni une vérité

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[La lettre derridienne est disséminante, tandis que celle de Lacan est indivisible, toujours identique à elle-même, quels que soient les morcellements de son corps]

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La lettre lacanienne, comme le signifiant, est unique, indivisible et indestructible; son trajet propre la reconduit toujours à son point de départ

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Dans l'écriture universelle de la science (algèbre), le supplément est à la source, il n'est précédé par aucune présence ni aucune voix

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Le (i) est la lettre qui s'écarte de son propre

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Dans un dessin ou une peinture, une lettre - trait ou forme - se donne à voir hors langue

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Il appartient à la structure d'une oeuvre de n'arriver pas toujours à destination : nul ne peut s'ajuster à sa pointure, pas plus qu'à celle des "Souliers" de Van Gogh

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La permutation cabalistique des lettres, logique "intérieure supérieure", coopère à une explication orphique de la terre

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Le Juif se situe au point de l'origine radicale du sens, là où l'histoire s'ente dans la lettre

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Mallarmé ne traite pas le mot comme une unité apaisée (vox), mais comme un jeu d'articulations qui en morcelle le corps, le latéralise

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La lettre, dans le dessin, fait événement : elle troue l'espace du tableau, l'articulation du discours et aussi le langage

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La circoncision, castration simulée, coupe sans retrancher; du point sur le (i), elle fait un élément prononçable

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