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Van Gogh, la loi de l'excès                     Van Gogh, la loi de l'excès
Sources (*) : Van Gogh force un passage               Van Gogh force un passage
Antonin Artaud - "Oeuvres complètes d'Antonin Artaud, tome 13", Ed : Gallimard, 1974, pp20-21

 

Champ de ble au ciel menacant avec corbeaux (Vincent Van Gogh, 1990) -

Telle une inondation de corbeaux noirs dans les fibres de son âme interne, c'est la société qui a suicidé Van Gogh pour le punir de s'être arraché à elle

   
   
   
                 
                       

 

Van Gogh n'est pas mort de son propre délire, mais d'avoir été le champ d'un problème dont débat l'humanité depuis les origines. Prédominance de la chair sur l'esprit? Du corps sur la chair? De l'esprit sur le corps? C'est son corps qui a été le champ du débat (sa main brûlée, son oreille coupée). Avec énergie, il a cherché son moi humain. Et voilà qu'un rite de possession, de succubation ou d'incubation a été organisé. Il venait de parvenir à son but. La conscience générale de la société s'est introduite dans son corps. Dans cette partouze ou cette messe, elle a effacé en lui la conscience surnaturelle, elle l'a submergé, elle a pris sa place. Dans sa logique anatomique - celle d'un possédé - elle l'a tué.

Nul jusqu'à présent n'a demandé sérieusement compte à la société de la mort crapuleuse, particulièrement sinistre et lugubre, de Van Gogh - même si sans lui elle n'aurait rien de vraiment authentique à son actif (à part Cézanne et Gauguin).

Ces corbeaux noirs, excrémentiels, peints deux jours avant sa mort, lui ouvrent la porte d'un au-delà possible, énigmatique et sinistre. Sous le ciel écrasé, violacé, ténébreux, dépourvu des soleils ivres qu'il a peints toute sa vie, sous ces corbeaux noirs, la plaine livide s'affronte éperdument avec le jaune sale des blés. Lancés du bas de la toile, les corbeaux font peser la menace d'une suffocation venue d'en-haut. Inondé de vin et de sang, le paysan va tremper la terre d'une dernière émulsion, joyeuse et ténébreuse, pathétique et passionnée.

 

[Le passage ci-dessus est une paraphrase du texte d'Artaud, abusivement proposée par le scripteur pour la mettre en face d'un tableau de Van Gogh].

Champ de blé au ciel menaçant, avec corbeaux (Vincent Van Gogh, 1890)

 

 

Ce tableau a été peint quelques jours avant le suicide de Van Gogh. Le grand critique Meyer Schapiro y consacre un article (traduit en français dans Style, artiste et société). Vincent sent approcher la fin. Son monde se disloque. Il peint ce grand tableau d'une largeur et d'une forme inaccoutumée. Trois routes partent du spectateur. Elles n'atteignent pas l'horizon mais se perdent dans le champ. Le ciel a une tonalité sombre. Un groupe de corbeaux s'engloutit dans l'obscurité du coin droit. Les lignes convergent vers l'avant-plan, c'est-à-dire le spectateur, qui ne peut pas embrasser tout le tableau d'un seul regard. Toute la composition exprime le désespoir. L'oeil n'est pas entraîné vers le lointain (comme dans les tableaux "heureux" de Van Gogh), il se replie sur lui-même.

D'un côté le point de fuite est disloqué, de l'autre les chemins conduisent vers l'oeil du peintre, d'où semblent partir des corbeaux dont la taille ne diminue pas avec l'éloignement. Ces corbeaux, qui ont la même forme triangulaire que la route, sont des objets d'angoisse qui incarnent l'imminence de la mort. Une profondeur sans fin a été transformée en pure étendue. Elle dépasse le regard de l'individu et finit par l'absorber.

La coexistence de deux accords chromatiques : bleu/jaune (quand ces deux couleurs s'accordent, elles signifient le bonheur, mais ici elles sont complètement séparées) et vert/rouge (violence et mort) fait sentir que la vie est belle, mais qu'il n'y a pas d'issue. L'artiste ne peut pas aller vers un monde qui vient encore vers lui. Il est à l'arrêt. Un destin sinistre s'approche. En peignant ce cosmos tourmenté, il tente encore de résister à la désagrégation.

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Musée national Vincent Van Gogh, Amsterdam.

 

 

 


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