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Sources (*) : Singularité de la Shoah               Singularité de la Shoah
Pierre Delain - "La mise à nu des exils", Ed : Galgal, 1988-2016, Page créée le 24 juillet 2008

 

Klein Markus et sa femme Eszter (vers 1939) -

Récit de la déportation d'Esther et Michel Klein, nés respectivement le 11 juin 1876 et le 11 novembre 1872 (convoi n°53 du 25 mars 1943), par leur fils Willy Klein

   
   
   
                 
                       

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Mars 1943, rue du fbg Poissonnière à Paris dans un petit logement de deux pièces cuisine, une entrée donnant sur la salle à manger, une jeune femme au visage las et tendu se penche sur un enfant d'environ quatre ans assis sur ses genoux. L'enfant observe le visage de sa mère avec une interrogation muette dans ses yeux; sa mère comprend soudain qu'elle communique sa peur à son enfant. Mon pauvre petit, muremure-t-elle en carressant le visage de l'enfant, tu es encore trop petit pour comprendre ma frayeur. Elle repensait à l'instant où ce matin était venu l'avertir qu'un employé de la préfecture qu'il connaîssait l'avait prévenu qu'il y aurait une rafle cette nuit pour arrêter les juifs, surtout les hommes. Selon les informations de ce brave homme, il valait mieux trouver un refuge sûr pour ces pauvres gens dans un autre quartier chez des amis non juifs. Son regard douloureux s'arrêta sur une porte close en face d'elle : Mon Dieu, que puis-je faire pour eux? Ma pauvre mère alitée dans cette chambre, mon père ne voudrait surtout pas la quitter, il y a aussi la pauvre vieille, la belle-mère de François mon frère, qui, voulant partir avec sa femme pour passer en zone (soi-disant) libre, a confié la pauvre femme à ma mince protection de veuve de guerre. Son mari, Louis, a été tué devant Arras en 1940 en défendant le sol français contre l'envahisseur allemand. Il avait trente-deux ans. Incorporé au 22ème régiment étranger presque entièrement détruit en défendant la ville d'Arras, il a laissé une veuve et un bambin de dix-huit mois. Il y avait un gouvernement légal à Vichy mais ce gouvernement si soumis à "l'Allemagne nazie" pourrait-il permettre à la police de s'introduire dans le foyer d'un soldat mort pour la France? Surtout pour arracher de ce foyer des vieillards inoffensifs? Pourtant je sais par expérience que le mot HONNEUR existe majoritairement dans la population de cette Nation. J'ai vu beaucoup d'exemples de générosité et de bonté de coeur de sa part depuis notre installation en France. Hélas, qu'est devenue la fière devise : LIBERTÉ - ÉGALITÉ - FRATERNITÉ ?

Les larmes brûlantes de la jeune femme tombent sur l'enfant endormi. Elle continue machinalement à le bercer sur ses genoux et l'attente terrible continue. Elle a le sentiment que derrière la porte close les trois pauvres vieux sont aussi glacés de terreur. Dans cette chambre à coucher à la porte fermée justement, un vieillard aux cheveux blancs, avec une résignation de fatalisme au fond de ses yeux bleus d'azur, regarde le visage fatigué et visiblement enfièvré de sa femme. Curieusement son visage paraît serein et il pense en deviner la cause malgré la terrible tension pesant sur eux-mêmes. Hélène leur a parlé de l'avertissement sérieux de l'éventualité d'une rafle pour cette nuit et aussi qu'elle a réussi à joindre leurs deux fils demeurant dans la même maison du treizième arrondissement, les suppliant de s'éloigner de chez eux au moins pour cette nuit. Mes deux fils, Eugène et Guillaume, sont pourtant tous les deux naturalisés français, Guillaume a fait son service militaire régulier en 1933-34 à Versailles, troisième Génie. Mobilisé et parti au front début septembre, libéré de l'armée à l'armistice en 1940, mais, hélas!, je les connais, ils resteront avec leurs femmes et leurs enfants. J'ai bien peur qu'ils gardent encore leur confiance dans la protection du gouvernement à leur égard. Dieu veuille qu'ils ne payent pas trop cher leur crédulité, mes pauvres fils. Les yeux de ma femme me cherchent, on dirait qu'ils lisent tout sur mon visage, j'ai le sentiment qu'elle veut me communiquer son courage jamais défaillant. Quelle femme extraordinaire! Nous l'avons toujours adorée, moi, mes enfants, nos belles-filles, gendres et petits-enfants. Depuis près d'un demi-siècle qu'elle est ma femme, elle a connu toutes les malédictions sur cette terre. L'horrible guerre de 1914-18 et ses terribles conséquences, neuf enfans à élever dans une misère totale, son mari et trois de ses garçons mobilisés dans l'armée d'Autriche-Hongrie. Envoyés au front successivement dès l'âge de dix-sept et puis dix-huit ans, elle resta seule avec six enfants affamés. Elle a toujours lutté avec acharnement pour la survie de ses enfants. Ses yeux me supplient encore : garde ton calme vieux compagnon de ma vie, de toute façon nous ne pouvons rien contre le destin. Dieu sait que je n'ai pas peur pour moi-même, c'est pour elle que j'ai vraiment peur.

Elle est affaiblie par la maladie, si vulnérable, et puis j'avoue que je ne possédais pas non plus son immense courage et abnégation. Il est minuit, le vieillard sait qu'il ne pourra pas dormir, il continue donc de revoir quelques épisodes importants de sa vie. Il est né dans un petit village de Hongrie [Ermihalyfàlva] en 1872. L'antisémitisme sauvage et inhumain des populations, surtout en Russie et en Pologne, existait toujours. A Budapest ou plus tard il a réussi à installer sa famille, ils étaient relativement mieux protégés. Il y a longtemps qu'il a compris que sa naissance, hélas, son appartenance à la religion juive ne l'a pas beaucoup favorisé, car en lui donnant la vie ses parents lui ont transmis l'insigne honneur d'être partie intégrante du peuple "élu de Dieu" mais aussi, et surtout, l'inconvénient presque permanent d'être mis à l'index, méprisé, parfois même lapidé par ces mêmes braves chrétiens de l'Europe centrale qui, invariablement, crachant sur ces sales juifs, adoraient la "Vierge Marie et son fils Jésus" qui pourtant eux aussi étaient d'authentiques juifs. Continuant son monologue intérieur, en lui-même, il reconnaissait que malgré tout il restait croyant et que le jour de l'An Juif ainsi que le jour du Grand Pardon (Yom Kippour) il allait toujours prier à la synagogue en traînant littéralement avec lui ses enfants qui, eux, y allaient sans beaucoup de conviction religieuse. Mais lui, le Père, prenait part sincèrement aux lamentations de ses coreligionnaires, tout en glissant parmi les habituels rituels en hébreu quelques prières en bon hongrois comme par exemple : "Seigneur, aide-moi à trouver une vraie Patrie où mes enfants puissent se considérer d'égal à égal avec les autres citoyens, où mes enfants ne connaîtront plus l'humiliation et l'avilissement. Je servirai ce pays avec ferveur et mes enfans aussi". La tête du vieillard tombe sur sa poitrine, il s'assoupit. Soudain, il se redresse, on entend des coups répétés très fort sur la porte d'entrée, tous trois frémissent d'épouvante. On entend : Ouvrez! Police!

Leur fille, la main sur la bouche pour ne pas hurler de peur, ouvre la porte. Cinq hommes en civil entrent dans la pièce.

- Vos parents habitent avec vous? demande celui qui paraît être le chef. Par ordre de la préfecture, nous avons l'ordre de les emmener avec nous.

Ils entendent la voix hystérique de leur fille : Non! Ce n'est pas possible. Vous ne pouvez pas me les enlever dans l'état où ils sont. Ma mère couchée avec la fièvre, deux pauvres vieillards inoffensifs, je vous en supplie, mon mari a été tué, il est mort pour la France, ça ne vous suffit pas? Nous sommes venus en France pleins d'espoir, pensant que c'est le pays de la liberté et de la fraternité.

Les inspecteurs, blêmes, se regardèrent. Leur chef a jeté un regard sur un cinquième homme se tenant un peu à l'écart. Elle pensait (un Allemand, peut-être, la Gestapo?). L'homme restait impassible, visage de pierre. Il a compris, il s'approche de la jeune femme et lui dit doucement mais fermement : Ne criez pas Madame, nous avons reçu l'ordre d'emmener vos parents, mais si vous continuez à crier vous nous obligerez à vous emmener avec eux, ainsi que votre enfant.

La porte d'en face s'ouvre soudain, la mère chancelante mais toute habillée sort de la chambre et dit à son mari qui l'a soutenu : Ferme la porte mon chéri. Puis elle s'adresse très dignement aux policiers : Nous avons compris, Messieurs, n'accablez plus ma pauvre fille, nous vous suivrons.

La belle-mère de leur fils cachée dans la chambre était sauvée. La merveilleuse dame, grelottante de fièvre, est partie accompagnée de son mari, pour être livrée par les dignes représentants des autorités françaises dirigées par le gouvernement de Vichy, aux éliminations immédiates dans les chambres à gaz de l'immonde Allemagne nazie.

Tel est le dramatique récit que j'ai entendu de la bouche même de ma soeur Hélène. Je le remets au jugement, en leur âme et conscience, de mes compatriotes français.

En 1939, six de leurs fils, deux de leurs gendres ont été mobilisés sous le drapeau français. Un des leurs est mort pour la France. Le plus jeune, après deux années de service militaire régulier (1937-39), a fait cinq années comme prisonnier de guerre à Nuremberg. Un autre fils a été décoré de la Croix de guerre, plus trois citations à l'armée pour faits de guerre. D'où leur immense amertume peuplée de cauchemars.

Deux mois après la déportation des parents, Eugène leur fils, sa femme et leur fils de quatorze ans, étaient déportés à leur tour. Le petit Georges est mort à Auschwitz de sinistre mémoire.

En 1985, six de leurs fils et Hélène sont encore vivants. Ils continuent à ne pas pouvoir oublier, et surtout à ne pas pardonner aux autorités Vichyssoises qui ont contribué à ces abominations.

LA FRANCE ÉTAIT LE PAYS FONDATEUR DES DROITS DE L'HOMME, LE GOUVERNEMENT D'UN PAYS NOBLE NE DEVAIT PAR AUCUNE CONTRAINTE ETRANGÈRE OUBLIER LE RESPECT DE L'HOMME.

 

L'auteur de ce récit est Guillaume W. Klein [âgé en 1985 de 76 ans].

Esther (née Grosz) et Michel Klein sont les grands-parents paternels du scripteur. Willy Klein est son oncle.

 

 

Cette photo a probablement été prise vers 1939.

Il est étrange de remarquer que, dans son texte Dialogue sur la montagne où il fait dialoguer deux Juifs "au nom imprononçable", Paul Celan les appelle justement : le Juif Klein et le Juif Gross.

 

 

 


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