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La Vierge, lieu du mystère                     La Vierge, lieu du mystère
Sources (*) : Psychè, étendue               Psychè, étendue
Jean-Luc Nancy - "Les Muses", Ed : Galilée, 2001, pp103-116

 

La mort de la vierge (Le Caravage, 1605-1606) -

La Vierge du Caravage, morte, est encore si présente qu'elle n'est presque pas morte ("L'Assomption de Marie" par le Caravage, 1605-06)

   
   
   
                 
                       

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Nous sommes sur le seuil de la scène, ni dedans, ni dehors. Nous observons ces personnages qui sont indifférents à notre présence. Dans une pièce close, la lumière oblique se répand sur les yeux clos de la Vierge, sur son menton et sa bouche fermée et aussi sur ses mains. Elle éclaire violemment la nuque d'une pleureuse : Marie-Madeleine, la prostituée. La Vierge a été portée puis jetée sur le lit. Elle était déjà morte, mais sa bouche est restée scellée. Son corps et son visage sont gonflés. Ceux des personnages sont baignés de larmes. Voici donc une morte exposée, étendue, mais encore si présente qu'elle n'est presque pas morte. Dans cette peinture, il n'y a ni en-deça, ni au-delà de la mort. Nous n'avons accès qu'à sa visibilité enveloppée par une multitude d'étoffes défaites, délacées.

La salle est vide, pauvre, sans aucun autre mobilier qu'un grabat, une méchante chaise et une bassine. On n'y trouve aucune décoration sauf un drap rouge accroché au plafond qui forme comme un étrange dais. L'ensemble donne une impression de dénuement, de pauvreté, qui renforce l'impression de tristesse. L'espace est clos, sans issue. La main droite de la Vierge occupe dans le tableau un point remarquable : le point d'or. En mesurant le rapport des distances de ce point aux côtés opposés, aussi bien horizontalement que verticalement, on obtient approximativement 1,618 (le nombre d'or).

Les onze hommes sont âgés, immobiles, dans l'ombre, sauf un jeune, l'apôtre Jean (qui évoque l'Assomption dans son Apocalypse), à l'aplomb de la face de Marie. Il est plongé dans ses pensées. Les hommes observent la scène, comme nous. Ils sont habillés à l'antique, ils viennent du passé. Ils n'ont plus de message à porter. Derrière eux, le mur est vide.

Le tableau témoigne d'une spiritualité nouvelle en son temps, qui salue dans Marie l'existence la plus humble. Son ventre gonflé a laissé passer le Christ, et ses pieds sont lavés. On a dit que le Caravage avait pris pour modèle une prostituée; à côté d'elle, Marie-Madeleine, elle-même prostituée, Pécheresse et Pénitente, qui a lavé les pieds du Christ, est son double. Elle laisse voir des cheveux soigneusement tressés. Qui est la mère de Dieu? Qui est la fille de joie? Eve-Marie se pleure elle-même, sans autre ornement que cette tresse. Elle est, en même temps, le plaisir et la peine, la naissance et la chute.

La figure de la Vierge est la seule du tableau qui soit dessinée. On voit sa bouche, minuscule verticale, entame et trace de toute la peinture. Ce n'est pas une bouche idéale, c'est une bouche singulière, individuelle, abandonnée entre les narines et le menton, comme le corps. Silencieuse, elle est sans mystère. Il n'y a ni salut, ni rédemption, ni idolâtrie, ni religion, ni service divin de la peinture. La bouche de Marie est au présent. Elle n'est pas exemplaire, elle est ce qu'elle est, une carnation entre des textures. Il n'y aura pas de résurrection.

Une nouvelle Eve pleure auprès d'une autre, qui s'absente et qui jouit. Les lèvres de l'autre baisent cette surface dont nous formons le seuil. Rien d'autre n'est peint que la mort, l'altération infinie. Nous y touchons de très près, les pieds nus, sans y toucher - et nous sommes touchés.

La position des mains et de la tête de la Vierge, l’expression des personnages qui semble mêler l’étonnement à l’affliction, la douleur à la résignation, indique que la vie vient juste de quitter son corps, ou s’apprête à le faire de façon imminente. Tout nous ramène à ce corps (déjà ou bientôt) sans vie. Une femme se meurt, elle n'est plus très jeune ni très svelte mais elle est visiblement aimée et admirée, ses compagnons l’assistent dans son dernier souffle. Rien de magique, rien de surnaturel. A peine si le Caravage suggère une très légère auréole en train de s’éteindre. Seul ce mince cercle nous rappelle que cette femme est bien la Vierge.

 

 

En 1601, le juriste Laerzio Cherubini, possédant des droits sur une chapelle de Santa Maria della Scala, à Rome, commande au Caravage un tableau sur l'Assomption de la Vierge. Ce grand tableau d’environ 3,5 mètres sur 2,5 est achevé vers 1605, accepté par Cherubini puis placé sur l’autel de la chapelle. Après cela, les récits divergent. Soit il est très vite décroché, rejeté par le clergé. « Il avait peint la Madone avec peu de dignité, enflée et les jambes découvertes » explique l’un des ecclésiastiques, « comme une prostituée crasseuse des faubourgs ». Les moines soupçonnaient Le Caravage d’avoir « représenté Notre Dame sous les traits d’une courtisane aimée de lui ». Certains avancent qu’effectivement Caravage est allé à la morgue, prendre modèle sur une prostituée retrouvée noyée. Dans ce récit qui était autrefois le plus répandu, le tableau est finalement acheté par le duc de Mantoue sur les conseils de Rubens. Mais les recherches récentes conduisent à d'autres conclusions. Les moines, eux-mêmes Carmes Déchaussés, ne voyaient aucun inconvénient à ce qu'elle ait les pieds nus. Le tableau n'aurait été décroché qu'à l'initiative du collectionneur, qui aurait offert un bon prix.

Quoiqu'il en soit, le tableau avait déjà tellement fait parler de lui, qu’il fut exposé à Rome, avant son départ pour l’Espagne. Aujourd’hui, il est l’une des représentations les plus connues de l’Assomption de Marie.

 

 

 


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