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Index des termes

de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Séparer "oeuvre" et "art"                     Séparer "oeuvre" et "art"
Sources (*) : Un concept d'oeuvre de Jacques Derrida               Un concept d'oeuvre de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Pour une œuvrance à venir", Ed : Guilgal, 2011-2016, Page créée le 16 février 2011 L'oeuvre derridienne, vaccin contre le pire

[Pour définir un concept d'oeuvre, il faut rompre la circularité qui unit "oeuvre" et "art"]

L'oeuvre derridienne, vaccin contre le pire
   
   
   
                 
                       

Dans «œuvre d’art», peut-on distinguer entre les deux mots, «œuvre» et «art»? Dans leurs ouvrages d'esthétique, les grands philosophes (dont Hegel, Kant, Heidegger) ont tous présupposé l'existence de l'oeuvre d'art. Aucun d'entre eux n'a pensé à dissocier les deux termes. Tout se passait pour eux comme si, entre "oeuvre" et "art", il y avait une équivalence évidente, une circularité. Il leur est arrivé de s'interroger sur le sens du mot latin "ars" ou du grec "technè", mais tous se sont engagés dans le cercle qui associe l'art, l'artiste et l'oeuvre, l'ont parcouru et en ont attendu la récompense prévue : une fête de la pensée. Jacques Derrida propose le chemin inverse : rompre violemment ce cercle, ne pas l’assumer, ne se fier ni à l'évidence de l'oeuvre, ni au sens supposé un et nu du mot "art".

Si l'on suit la position derridienne en se tenant à l'écart du cercle, quelle différence peut-on faire entre "oeuvre" d'une part et "oeuvre dite d'art" d'autre part? Disons que l'art se situerait du côté de la métaphysique et du logocentrisme, tandis que l’œuvre tout court, dans son unicité, sa singularité irréductible, se situerait «par essence» du côté de la déconstruction et de la dissémination. Cette opposition, qui vaut pour l'oeuvre dite d'"art" comme pour l'oeuvre dite "de l'esprit" ne distingue pas entre des objets différents, elle opère dans le concept lui-même, qui perd son unité et son indivisibilité.

On peut la travailler dans différentes directions :

1. L’œuvre dite d’art se rattache à des systèmes, des genres, des styles que les experts ou les savants peuvent classer selon des grandes catégories correspondant à des espaces ou des époques déterminés --- tandis que l’œuvre fait irruption, elle est imprévisible, incalculable, c’est un événement que n’annonce aucun horizon d’attente. L'oeuvre survient, elle fraye une voie, elle fait effraction. La différance en elle est inarrêtable.

2. L’œuvre dite d’art se présente sur un support stable et identifié, elle est mise en ordre, entreposée et/ou exhibée en un lieu reconnu et légitime (le musée, la galerie, la demeure du collectionneur), elle est inscrite dans de multiples parerga (le titre, le cadre, la légende, le commentaire, la préface, la signature, etc…) --- tandis que l’œuvre est inséparable d’un «subjectile» lui-même en mouvement (comme la feuille brûlée d'Artaud), on ne peut jamais arrêter sa marche, elle est coupée de son référent d’origine.

3. L’œuvre dite d’art est inséparable d’un accès aux archives, d'une mémoire, de la documentation et du savoir qui l’accompagne --- tandis que ce qui nous éblouit dans l’œuvre est une obscurité, un non-savoir, une énigme, un secret.

4. L’œuvre dite d’art obéit aux postulats humanistes, elle appartient au champ de la culture --- tandis que l’œuvre garde la discordance, elle contribue à détruire toute forme établie, à délégitimer toutes les partitions du discours.

5. L’œuvre dite d’art reflète la «vérité» de son époque, elle repose sur la sécurité d’une parole investie d’autorité et de crédibilité, elle commente le monde --- tandis que l’œuvre a été abandonnée, laissée sans destinataire, elle n’a plus aucun rapport avec l’intention de son auteur, elle est orpheline.

6. L’œuvre dite d’art est idéalisée, exposée, reproduite, expliquée, justifiée, instrumentalisée par les pouvoirs --- tandis que l’œuvre exhibe son inutilité, son désœuvrement.

7. L’œuvre dite d’art est indivisible, suffisante, autonome --- tandis que l’œuvre se rapporte à une date unique, indéchiffrable comme telle, elle peut être analysée, décomposée, divisée, suppléée.

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Bien sûr cette opposition conceptuelle entre œuvre et art laisse ouvertes des possibilités infinies de coexistence et de compromis. Entre œuvre et art, il y a rencontre. Certaines oeuvres ignorent le champ de l'art et tout ce qui va avec (la culture, l'institution, le marché); pour d'autres, la rencontre arrive dans des lieux spécialisés : le musée, la galerie, la collection (déjà cités), ou encore le livre d'art, le magazine, le site Internet où les oeuvres sont reproduites. Pour d'autres encore, la rencontre se fait dans la langue. L'oeuvre au sens strict peut "faire sens" pour quelqu'un qui se définit comme un amateur d'art ou un spécialiste. Elle peut trouver sa place dans la culture, les médias, le commentaire critique ou la pensée théorique.

Pour penser le rapport entre "oeuvre" et "art", Jacques Derrida a avancé la figure du cercle ouvert, infini. C'est une image équivoque, aporétique. Par essence, un cercle est fermé [l'oeuvre achevée, le système de l'art], mais il peut aussi s'ouvrir, s'auto-affecter, laisser venir la différance. Dans l'art, l'oeuvre travaille.

Quand la conjonction entre "oeuvre" et "art" s'effectue, elle produit un effet de légitimation. L'"oeuvre d'art" existe. Existe-t-il pour autant un champ homogène, un discours institué qui pourrait unifier l'ensemble de ce qui est couramment désigné par ce syntagme "oeuvre d'art"? On peut en douter. Chaque oeuvre est singulière, unique. Elle peut s'inscrire dans un style, un genre ou un champ déterminés de l'histoire de l'art, mais cette inscription ne correspond à aucune nécessité. Il arrive aussi qu'elle ne s'y inscrive pas.

 

 

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Propositions

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[Devant une oeuvre, tout savoir est suspendu]

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[Ce qu'on appelle l'"art et la culture" est l'unique et ultime instance susceptible de légitimer la qualification d'artiste]

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[Derrida, le musée]

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Un titre est le nom propre d'une oeuvre ou d'un texte qui, en étant dedans et dehors, garantit conventionnellement son identité

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Pour dire la vérité de l'oeuvre, le savoir académique se l'approprie, s'y identifie, la restitue au code en excluant son extériorité

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Le cartouche (texte accompagnant une oeuvre) inscrit performativement le récit selon lequel l'oeuvre a un père et une généalogie

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Rendre une oeuvre accessible, c'est soumettre une interprétation à une interprétation

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L'historien de l'art fait revenir le tableau comme reste ou mémoire d'un mort, comme s'il pouvait faire revivre son légitime propriétaire afin de lui restituer l'oeuvre

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Quand on s'interroge sur l'art, on ne peut pas échapper à une circularité : l'art existe par les oeuvres, et les oeuvres par l'art

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[L'oeuvre "digne de ce nom" menace les systèmes de l'art et de l'édition qui l'archivent, elle ruine l'autorité légitime qui la garde]

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Le Musée est chose de la mère, il tient lieu de mère, lieu intact et intangible de l'Immaculée Conception

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[Dans l'art se révèle, par auto-affection, le cercle ouvert, infini, de la différance]

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[Toute oeuvre "digne de ce nom" entretient un rapport ambigu à l'institution qui l'accueille]

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Ce qui va par deux n'est pas nécessairement une paire : comme les chaussures de Van Gogh, ça ne marche pas, ça boîte

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[Il faut, pour exposer une oeuvre, un lieu qui, malgré la mise en ordre, ne la restitue à aucun savoir ni aucune appropriation]

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L'histoire de l'art laisse entendre que le mot "art" a un sens unique et nu - comme s'il y avait un "vouloir-dire" dans toute oeuvre dite d'"art"

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