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TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

 
   
Le "care" et l'étranger désirant                     Le "care" et l'étranger désirant
Sources (*) : Penser à partir du "care"               Penser à partir du "care"
Maria Ramos - "Redevable envers l'autre", Ed : Galgal, 2007, Page créée le 1er avril 2011

[Il faut prendre en considération le "care" en préservant l'étrangeté de l'autre, par-delà ce qui peut satisfaire ses besoins]

   
   
   
                 
                       

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Si Emmanuel Lévinas avait entendu parler du "care", qu'en aurait-il pensé? Peut-être dans un premier temps aurait-il été frappé ou séduit par certaines ressemblances avec sa pensée; mais dans un second temps, il aurait insisté sur les limites de cette proximité.

 

1. L'attention au prochain.

Pour Lévinas, il suffit que je sois en présence du visage de l'autre et, du simple fait de cette présence, même si l'autre ne demande rien et n'a besoin de rien, j'ai la responsabilité d'accueillir ce visage. Il y a entre nous une relation qui n'est pas d'égalité abstraite, mais de révélation : nous sommes, l'un et l'autre, une individualité impossible à classer dans un genre ou une catégorie. On peut mettre en parallèle cette priorité donnée à l'autre à la façon dont l'éthique du "care" se construit sur l'"autre que soi". Il suffit que je sois en présence d'un autre affaibli, vulnérable, pour que je ressente l'obligation concrète de le prendre en charge. Certes, pour Lévinas, l'accueil du visage vaut pour tout visage, quels que soient ses besoins. Mais lui aussi insiste sur la vulnérabilité de l'autre, sa faiblesse, sa fragilité. Il m'est impossible de fuir la souffrance d'autrui. Devant cette douleur, l'autre me saisit, m'affecte, touche ma volonté. Il devient une sorte de tyran : même ma liberté et ma subjectivité peuvent s'effacer devant son exigence.

Pourtant, ni l'éthique du "care" ni celle de Lévinas ne supposent un sacrifice de soi. Pour Joan Tronto, il s'agit d'un retrait, d'une suspension provisoire de ses objectifs personnels. Être attentif aux besoins de l'autre n'implique pas de renoncer pour lui à la satisfaction de ses propres besoins, mais de dégager un espace spécifique, une "libre disponibilité". Chez Lévinas, le moi existe pour soi, solitairement, dans l'égoïsme du bonheur. La présence de l'autre n'est pas (ou pas seulement) en-dehors de moi, mais (aussi) en moi; c'est sa pensée même qui résiste à la totalité et me sépare du Même. Pour qu'il y ait rapport entre le Même et l'Autre, il faut d'abord qu'ils soient concrètement séparés.

L'éthique du "care" suppose une disponibilité, une capacité d'écoute, une méfiance devant les préjugés courants qui conduisent à l'indifférence, l'inattention ou l'effacement de la réalité de l'autre. On trouve chez Lévinas un thème analogue : quand, depuis sa misère et sa nudité, un être s'exprime, son visage perce la forme sensible. Il résiste aux pouvoirs. Il en appelle à moi. Je lui réponds dans la droiture du face à face, sans l'intermédiaire d'aucune image ni d'aucune institution. Je m'expose à la fois à sa question et à sa réponse : c'est lui qui promeut ma liberté.

 

2. Du destinataire du "care" à l'absolument autre.

Mais Lévinas va beaucoup plus loin que la pensée du "care". Selon lui, le visage d'autrui me regarde de haut. S'il y a un fait originel de la fraternité, il ne tient pas à la proximité entre lui et moi, mais à son étrangeté absolue. Sous cet angle, la critique féministe du concept de fraternité n'est pas pertinente, car quel que soit le genre, un visage n'est pas en relation avec moi comme un prochain (un "frère" ou une "soeur" avec lequel ou laquelle je serais dans une relation d'équivalence), mais dans son extériorité radicale. Pour Lévinas, l'éthique est transcendante, et le désir qui m'attire vers l'autre est métaphysique. Il ne repose sur aucune parenté ni familiarité. Il présuppose l'éloignement de l'autre. Le droit d'autrui ne peut pas se réduire à une demande de soins : il est infini. Mes obligations à l'égard de l'autre étant elles aussi infinies, je ne pourrai jamais les remplir, et si j'entre dans une relation contractuelle avec l'autre, ce n'est pas pour instituer mes devoirs, c'est pour les limiter.

L'éthique du "care", comme celle de Lévinas, conteste la relation d'égalité abstraite entre les individus présupposée par la pensée libérale. Nous ne sommes pas égaux devant les difficultés de la vie, et c'est à partir de cette inégalité concrète qu'il faut agir. Mais entre ces deux théories de l'éthique, le sens de l'inégalité est inversé. Le soignant du "care" aide le destinataire, qui est aussi (quelles que soient les précautions de vocabulaire) le bénéficiaire de cette aide. La dissymétrie va de l'aidant à l'aidé - elle est comparable à une forme de compassion ou de charité. Au contraire, Lévinas insiste sur l'inégalité inverse. Quand je rencontre le visage d'autrui, il me met en question, il m'enseigne. Sa force m'entraîne dans une nouvelle dimension, celle du langage. La force pacifique vient de lui; il m'arrache à la possession, il m'offre le monde. Mais dans cette relation, nous ne nous rejoignons pas. Le moi et l'autre restent disjoints, et le pluralisme reste multiple.

 

3. De l'autre étranger à celui du désir.

Ceci conduit à attirer l'attention sur une autre dimension du "care" qui ne le différencie pas seulement de la pensée lévinassienne, mais aussi d'autres courants qui ont eu une influence notable au 20ème siècle, comme la psychanalyse.

Chez Lévinas, le questionnement part de l'étrangeté et de l'extériorité de l'autre. Le désir de (ou pour) l'autre [ou désir d'autrui] ne prend sa source ni dans ce qui lui manque, ni dans ce qui peut le satisfaire. Le désirant ne vit pas dans l'insuffisance. Au contraire, s'il désire, c'est justement parce qu'il ne manque de rien - il se place au-delà de la plénitude, de la satisfaction ou de l'insatisfaction. Ce n'est pas son besoin ou sa dépendance qui déterminent son être. Ces observations peuvent sembler abstraites devant la réalité de la dépendance ou du handicap. On dira qu'elles sont, par leur abstraction même, typiquement masculines - la morale féminine telle que la définit Carol Gilligan n'entre pas dans ces considérations. Elle fait le constat d'une demande ou d'un besoin, et considère que la priorité est d'y répondre. Elle agit, dira-t-on, comme une mère : heureuse de satisfaire consciemment un besoin, elle répond inconsciemment à un désir. Mais en raisonnant ainsi, on se rapproche encore de Lévinas, qui affirme qu'en pensant le désirable, on pense toujours plus qu'on ne pense. L'idée de l'extériorité n'étant pas à la mesure du penseur, elle ne peut s'éprouver que dans la séparation ou dans l'inadéquation.

On trouvera des observations analogues dans la psychanalyse. Il est étrange de remarquer que, quand les auteures (féminines) qui écrivent sur le "care" citent Freud, elles évitent soigneusement la question du désir. Carol Gilligan évoque Malaise dans la civilisation sans faire une seule allusion à la pulsion de mort (peu compatible avec l'éthique du "care"), et Carole Paterman évoque le même livre en insistant sur le patriarcat sous-jacent, mais en refusant catégoriquement de se servir du mot "phallocentrisme", qui contient une allusion à l'idée de la castration, comme si le "contrat sexuel" ne concernait que l'exploitation d'un genre par un autre, sans avoir aucun rapport avec ce que Freud appelle la "vie sexuelle".

Quant à Jacques Lacan, il distingue le manque réel, de l'imaginaire et du symbolique. Le premier renvoie au besoin, le second à la rivalité et le troisième au désir. Dans le vocabulaire lacanien, on dira que le "care" ne s'exerce qu'au niveau de la réalité et pas même à celui du réel : il ne s'intéresse au manque que de façon pragmatique, dans la mesure où il est possible à combler.

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Propositions

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Le "care" comporte deux dimensions indispensables : tendre vers quelque chose d'autre que soi; entreprendre une action concrète visant à la prise en charge de cet "autre"

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Il est impossible de fuir la souffrance : elle accule au présent, elle est l'épreuve suprême de la liberté et de la volonté, à la limite de leur abdication

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Dans l'éthique du "care", le souci de l'autre et l'attention à autrui impliquent la suspension de ses objectifs personnels, le retrait devant l'autre

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Le désir de l'autre (ou désir d'autrui) naît dans un être par-delà tout ce qui peut lui manquer ou le satisfaire

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Le désir est l'aspiration de celui qui ne manque de rien, tandis que le besoin atteste le vide et le manque dans le besogneux

 

 

 


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