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Alexandra Darcansse - "Du limon de nos oeuvres", Ed : Galgal, 2007, Page créée le 21 juin 2012

 

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Dans "Le cheval de Turin", film de Béla Tarr (2011), le monde qui s'efface ouvre sur un néant inconnu, absolument indéterminé

   
   
   
                 
                       

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Ce film est partagé en six jours, numérotés de 1 à 6, et composé, paraît-il, de 30 plans-séquences de 5 minutes chacun. Des panneaux affichent Premier jour, Deuxième jour, Troisième jour, etc... jusqu'au Sixième jour, mais au lieu de progresser, le récit semble régresser, comme s'il s'agissait non pas de création, mais de dé-création; non pas de faire émerger un monde de plus en plus diversifié, mais d'effacer la diversité du monde, de le restreindre de plus en plus en attendant le néant dont on suppose qu'il arrivera le jour suivant, l'ultime, le septième, après la fin du film (quand nous sortirons du cinéma).

Mais pourquoi cet effacement progressif, cette lente disparition? Tout commence par un refus et une rencontre. Le refus vient du cheval : il ne veut plus avancer, il s'arrête. C'est un événement qui pourrait paraître banal mais qui a, dans le contexte du film, une importance capitale. La rencontre est certainement la plus improbable qui soit : elle réunit un philosophe génial, Nietzsche, et ce cheval qui refuse d'avancer. Transcription du récit qui inaugure le film : Le 3 janvier 1889 à Turin, Friedrich Nietzsche franchit le portail du numéro 6 de la Via Carlo Alberto, peut-être pour aller se promener, peut-être pour aller à la poste chercher son courrier. Non loin de là, ou peut-être très éloigné de lui, un cocher a des difficultés avec un cheval obstiné. Malgré son insistance, le cheval refuse de bouger. Quel que soit le nom du cocher - Giusepe? Carlo? Ettore? -, il perd patience et lance son fouet sur l'animal. Nietzsche fend la foule et cela met fin à la scène brutale avec le cocher, qui brûle de colère. Nietzsche, qui est solidement bâti, avec ses grosses moustaches, saute soudain dans la calèche. Il met ses bras autour du cou du cheval en sanglotant. Son voisin le ramène à la maison où il reste couché sur un divan, silencieux, pendant deux jours, jusqu'à ce qu'il prononce les derniers mots fatals : "Mère, je suis fou". Il vivra encore dix ans, doux et dément, soigné par sa mère et ses soeurs. Mais ce qu'il est advenu du cheval, on n'en sait rien.

C'est donc le cheval qui est à l'origine de l'histoire, c'est lui le premier à perturber l'ordre immuable qui réglait le comportement du cocher et celui du philosophe, c'est lui qui tire les conséquences de cette situation absolument unique en refusant de manger. Quelle est la place et la fonction exacte du cheval? N'est-il qu'un symptôme, révélant aux humains des événements qui se produisent ailleurs - ou bien a-t-il lui-même une part active dans l'histoire? Au fond, cela n'a aucune importance. Ce qui compte est l'effacement d'un monde déjà fragile, peu substantiel, et ce à quoi cet effacement conduit.

Béla Tarr a annoncé que ce film-là serait son dernier. Le cinéma, pour lui, s'arrête tout net - comme le cheval. Un matin, un soir, sixième jour - mais pas le dernier, car il en reste encore un. Cet homme de 57 ans n'est pas désespéré, il a d'autres projets. Son shabat cinématographique ne signifie pas sa mort (à lui), mais la fin d'un certain travail qu'il s'était imposé et pour lequel il pense qu'il n'a rien de plus à apporter. Mon oeuvre, dans le cinéma, est achevée - dit-il, Je ne mangerai plus de ce pain-là. Je ne porterai plus le poids d'un nouveau film, ce qui ne m'empêche pas de rester, encore aujourd'hui, bien vivant. Ce n'est pas la fin du monde, c'est l'épuisement d'un projet qui n'avait plus rien à dire, dans la Hongrie de Viktor Orban qui se moque du cinéma. A aucun prix Béla Tarr ne veut partir en exil, mais il sait qu'il ne tirera plus la charette du cinéma dans ce pays-là. Circulez.

 

 

Mais la signification du film ne peut s'arrêter là. On peut la lire par comparaison avec Melancholia, de Lars Von Trier, film sorti la même année. Melancholia met en scène un processus naturel : une planète s'écrase sur la terre, y détruisant toute vie. Certes, la civilisation avait largement entamé son autodestruction, mais c'est tout de même cette planète exogène, ce processus physique, qui détruit irrémédiablement la terre. Le monde de Von Trier est absolument dépourvu d'avenir. Aucun survivant n'est possible, aucun jour supplémentaire. Le cinéaste danois, qui s'était présenté comme un ami d'Hitler, n'a aucune empathie pour ses semblables, aucun désir de préserver qui que ce soit. Le cinéaste hongrois, au contraire, nous montre un cocher et sa fille. Il est pauvre, handicapé, mais digne. Le film ne décrit pas la fin du monde, mais la fin d'un monde, celui que Nietzsche a déclaré insupportable. Par sa folie, Nietzsche se retire de ce monde-là - mais il lui reste encore dix ans à vivre dans ce qu'il qualifie lui-même de folie - et qui est un autre monde à lui, un contre-monde. La terre s'obscurcit, elle devient opaque, on n'éclaire plus rien, même avec des lampes artificielles, mais au-delà des limites du cinéma, dans ce qui apparaît comme un néant mais qui est d'abord un univers inconnu, absolument indéterminé, tout espoir ne disparaît pas. Il reste encore le septième jour.

 

 

 


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