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                            NIVEAUX DE SENS :

                     
                     
Manger la loi                     Manger la loi
Sources (*) : Derrida, l'animal               Derrida, l'animal
Pierre Delain - "Croisements", Ed : Galgal, 2004-2016, Page créée le 23 avril 2013

 

Homme mangeant des ecrevisses (Roman Kramsztyk, 1919) -

[Il faut bien, pour un vivant, apprendre à manger la loi]

   
   
   
                 
                       

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J'ai déduit cette formulation d'un entretien qu'a eu Jacques Derrida en 1988 avec Jean-Luc Nancy ("Il faut bien manger" ou le calcul du sujet, reproduit dans Points de suspension, p296) autour de la question du sujet. Si la limite entre l'humain et l'animal est contestable, fragile, métaphysique, alors les interdits qui s'adressent à l'homme ne doivent-ils pas s'adresser aussi à l'animal, voire au végétal? Le commandement "Tu ne tueras point" ne doit-il pas être interprété de façon élargie : "Tu ne mettras pas à mort le vivant en général"? Et s'il faut déconstruire la figure virile, dominante, du "carno-phallogocentrisme", alors ne faut-il pas devenir végétarien, refuser de manger cet autre qu'est l'animal? La réponse derridienne prend la forme d'une phrase ambiguë : "Il faut bien manger", qu'on peut lire de plusieurs manières :

1. Il faut bien manger au sens le plus trivial, c'est : Il faut bien manger pour vivre. Nul ne peut vivre sans manger, c'est-à-dire incorporer de l'autre, de l'hétérogène. Cela vaut pour les végétariens comme pour tous les êtres vivants. Malgré toutes les dénégations, on ne peut survivre sans incorporation physique et aussi symbolique. C'est une loi, la loi de la faim et de la soif, vis-à-vis de laquelle la distinction besoin/désir est fragile.

2. Il faut bien manger, en mettant l'accent sur le bien. Que veut dire bien manger? Il ne s'agit pas ici de diététique ni d'équilibre naturel. Il s'agit d'hospitalité, d'une loi d'hospitalité infinie. Bien manger, c'est s'adresser à l'autre, manger avec lui, c'est apprendre-à-donner-à-manger-à-l'autre, c'est le respecter, mais c'est aussi s'identifier à lui [tenir compte de sa souffrance, son rapport au monde], l'assimiler, l'intérioriser. Dans le rapport à l'autre, on ne peut séparer ce qui passe par la bouche, l'oreille et la vue.

3. Dans Il faut bien manger, il y a l'idée que la façon dont on mange n'est pas spontanée, elle se construit, s'apprend. Sous cet angle, on peut rapprocher cette formule d'une autre phrase avancée à peu près à la même époque (en 1989, publiée en 1993 dans Spectres de Marx) : "Apprendre à vivre, enfin", n'est-ce pas, pour un vivant, l'impossible? C'est pourtant l'éthique même. D'un côté, vivre ne s'apprend pas. On peut apprendre à marcher, à parler, à écrire, mais la vie nous est donnée sans apprentissage. Elle s'accepte comme la mort. Sans rien savoir de la vie, l'enfant vit, il doit vivre. Mais d'un autre côté, pour vivre, il faut plus que la vie : Il faut l'autre avec sa loi et son héritage. Pour mûrir, il faut un apprentissage, une éducation. Vivre, c'est hériter, c'est recevoir d'un autre une sagesse, une éthique, une sentence. Enseigner la vie, c'est comme enseigner l'éthique : c'est à la fois impossible et nécessaire.

4. Dire qu'il ne faut pas seulement manger pour vivre, mais manger la loi, c'est faire un pas de plus. On ne mange pas seulement des aliments. On mange l'autre, on mange le Bien - voire le Mal. Manger, c'est accepter la greffe, la prothèse, l'hétérogène en soi, c'est le prolongement du processus d'auto-affection qui affecte nécessairement tout vivant. Il y a toujours dans ce processus un double bind, une injonction paradoxale : il faut à la fois s'incorporer l'autre, le faire soi, et le garder comme autre, dans son altérité irréductible.

5. 20 ans avant cet entretien intitulé "Il faut bien manger", Jacques Derrida avait abordé le thème "manger la loi", par le biais de deux citations bibliques. Son article La scène de l'écriture. publié en 1967 dans L'Ecriture et la différence se termine de la façon suivante : "Comment faire communiquer, sur la scène de l'histoire, l'écriture comme excrément séparé de la chair vivante et du corps sacré de l'hiéroglyphe (Artaud) et ce qu'il est dit dans les Nombres de la femme assoiffée buvant la poussière d'encre de la loi; ou dans Ezéchiel de ce fils de l'homme qui remplit ses entrailles du rouleau de la loi devenu dans sa bouche aussi doux que du miel"?

La citation de Nombres (5.23-24) est connue dans la tradition biblique sous le nom de "loi de Sota" : pour prouver son innocence, la femme doit boire une eau amère contenant une malédiction proférée par le mari. La citation d'Ezéquiel (3.1-3) est une des deux citations bibliques (avec Jérémie (15-16)) où un prophète recommande de manger la loi écrite. Que viennent faire ces citations dans un texte sur Freud, la trace et le bloc magique? C'est souligner un impossible. D'une part, la loi de l'autre (ici du tout autre) ne peut pas être introjectée, incorporée. Elle reste irréductiblement étrangère. Mais d'autre part, il faut l'introjecter, l'incorporer. La réponse à la question posée, Pour bien manger, que faut-il manger?, ne peut pas être factuelle car elle est, elle aussi, irréductiblement aporétique. A la question : "Faut-il ou non généraliser l'interdit de tuer à tout être vivant?", Jacques Derrida répond : la réponse ne peut que prendre la forme d'une maxime éthique, c'est-à-dire d'un impossible.

 

 

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Propositions

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La question posée par la loi d'hospitalité infinie : "Il faut bien manger", c'est : "Quelle est la meilleure manière, la plus respectueuse et donnante, de se rapporter à l'autre?"

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"Apprendre à vivre, enfin", n'est-ce pas, pour un vivant, l'impossible? C'est pourtant l'éthique même

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"Manger la loi écrite" est la figure biblique où l'écriture se garde en s'effaçant, où sa trace séparée de la chair remplit la bouche

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Et il me dit : "Fils de l'homme, mange ce que tu trouves là, mange ce rouleau, et va parler à la maison d'Israël". J'ouvris la bouche, et il me fit manger le rouleau

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Le pontife écrira ces malédictions sur un bulletin, et les effacera dans les eaux amères; et il fera boire à la femme les eaux amères de la malédiction

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Ezéquiel et Jérémie éprouvent tous deux la joie de la parole divine au moment où ils la mangent

 

 

 


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