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Au - delà du souverain, un concept "unheimlich"                     Au - delà du souverain, un concept "unheimlich"
Sources (*) :              
Ozzy Gorgo - "L'écranophile", Ed : Galgal, 1988-2007, Page créée le 2 mai 2014, Texte écrit le 11 juillet 1992

 

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"La belle Noiseuse" (film de Jacques Rivette, 1991) démontre l'impossibilité de l'art, et creuse son tombeau

   
   
   
                 
                       

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Edouard Frenhofer est un vieil artiste connu, Nicolas un jeune artiste (encore?) inconnu. Ils sont soutenus financièrement par le même amateur (Porbus) : un type assez naïf, chimiste, épileptique et apparemment juif (lehaïm!) [Pourquoi cette allusion, à quoi sert-elle?]. La femme d'Edouard s'appelle Liz (Jane Birkin). Elle fut son modèle préféré, voire unique, pendant longtemps. Mais Edouard ne peint plus depuis dix ans, depuis qu'il a abandonné "la belle Noiseuse", un tableau dont il espérait qu'il pourrait, enfin, dire le vrai (le vrai sur quoi? Sur sa peinture? Sur la peinture en général? Sur le vrai en peinture? Sur lui-même?) Edouard ne peut pas peindre sans modèle. Il lui faut des femmes, des corps féminins, des personnes avec lesquelles entrer en relation. Ce pourrait être de la manipulation si cette relation n'était pas à double sens : un peu de manipulation perverse de son côté, un peu de sado-masochisme, une certaine fascination, et aussi un peu d'ouverture à l'inattendu, à ce qui pourrait arriver [c'est toujours cette relation qui, dix ans plus tard, fait tenir son couple avec Liz].

Nicolas est amoureux de Marianne, qu'il a sauvée du suicide trois ans auparavant. Marianne (Emmanuelle Béart) est belle ou, disons, ce qu'on peut appeler une jolie fille.

Les choses démarrent par un contrat entre hommes : si Edouard réalise la belle Noiseuse en prenant Marianne pour modèle, Porbus l'achètera et Nicolas pourra le voir. Au départ le contrat semble clos, fermé sur lui-même. Marianne se trouve engagée à son corps défendant, sans avoir rien dit. Elle accepte pourtant cet engagement, ce qui veut dire qu'elle accepte sa position de femme. Mais quelle est cette position? C'est tout le problème du film.

Marianne est l'objet du contrat initial. Elle est aussi ce drôle d'objet qui s'appelle un modèle. Qu'est-ce qu'un modèle? Est-ce encore une femme? Un modèle est un corps qui pose, un corps généralement sans visage, sans vêtements, sans histoire, sans passé. Une modèle est une chose, un prétexte pour que le sujet, le peintre, accouche de la vérité, vérité qui peut être celle du peintre ou de n'importe quel spectateur. La femme qui sert de modèle accepte par construction une désubjectivation radicale. Sa récompense est généralement de l'argent, ce qui est le plus neutre et le plus supportable. Pour Liz, la récompense était de vivre avec l'homme qu'elle aimait, Edouard, et c'était déjà presque insupportable. Pour Marianne, la récompense est un cadeau emploisonné : dans le chef-d'oeuvre inconnu elle se verra telle qu'elle est, dénarcissisée, désubjectivée. C'est insupportable. Elle courra se réfugier aux chiottes, à la limite du suicide, et abandonnera Nicolas qui l'a rendue à la vie. Marianne est d'une certaine façon sacrifiée. A quoi? Moins à l'art qu'à l'expérimentation masculine. Elle a accepté les termes d'un contrat léonin dans lequel la femme est l'objet d'un contrat entre hommes, et doit en payer le prix.

Marianne, le modèle, découvre le tableau (achevé ou non, avant qu'il ne soit soustrait aux regards).

 

 

Edouard fabrique en quelques minutes une fausse Belle Noiseuse qu'il montre à Porbus, Nicolas, au public, et emmure la vraie. Il la scelle dans une crypte, un tombeau. Il faut la refouler, la cacher, la rendre invisible, la transformer en souvenir. Plus personne n'en parlera, ni lui, ni Liz, ni Marianne (qui ne lui adresse plus la parole). C'est un secret dit-il à Magali. Peux-tu garder un secret. Magali ne s'engage pas vraiment, mais tant pis. Avec son tableau est enterré son personnage d'artiste et peut-être aussi tout ce qui faisait le sel de sa vie, son désir. Liz comprend cela parfaitement : elle inscrit une croix derrière le tableau, et désormais, s'ils couchent ensemble, ce sera dans un cercueil.

Edouard renonce à tout prestige, considération, reconnaissance par autrui. Il ne cherche même pas à recouvrer l'estime de Liz, et ne rend à Marianne le goût de vivre que par accident. Grâce à lui, Marianne comprend que la pseudo-vie que lui propose Nicolas (la vie que Liz à vécue) est une tromperie. Vivre pour l'art, c'est vivre pour rien. Pour que la Marianne vivante puisse exister, il fallait qu'une autre Marianne, plus vraie, soit emmurée. Voilà qui est fait. Merci Edouard!

Le tableau restera caché pour le cinéspectateur et aussi pour le public, pour la postérité. Trois personnes l'ont vu : Edouard, Liz et Marianne (+ Magali, l'enfant, qui ne compte pas vraiment, comme le prouve le fait qu'elle, et elle seule, a trouvé le tableau beau). Trois personnes qui savent. (auxquelles il faut ajouter Nicolas, qui n'a pas vu mais a deviné que le tableau qu'on a montré n'est pas le vrai et qui, lui aussi, à son façon, sait). Qui savent quoi? Que l'art de Frenhofer était une supercherie, que l'art véritable n'est pas montrable et accessoirement l'horreur du corps féminin (ce que démontre aussi à sa façon l'art moderne).

Edouard Frenhofer a trouvé le moyen d'honorer le contrat sans respecter sa fermeture. Le tableau est livré (bien que ce soit un faux tableau), Nicolas le voit (il ne voit qu'un simulacre), et Marianne est sacrifiée à ce simulacre (mais c'est une renaissance). Pour Edouard, le bénéfice est double : il s'est prouvé à lui-même qu'il pouvait encore peindre la belle noiseuse, et il a retrouvé l'amour de Liz. Pour Nicolas c'est une double perte : il perd l'idée qu'il avait de Frenhofer et il perd Marianne. Nicolas est donc celui qui paie le prix de la création. Il a accepté de sacrifier la femme qu'il aimait. Il a prononcé ce oui qu'il n'avait pas le droit d'engager. Il a tout misé sur Edouard et Marianne, et les perd l'un et l'autre.

La femme, devenue l'égale de l'homme, est irréductible à la position de modèle. La peinture n'a plus d'inspiratrice ni de muse. A désarticuler le modèle dans tous les sens, on finit par ne plus montrer que la division du sujet comme telle, c'est-à-dire par ne plus rien montrer du tout.

 

 

 


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Films
CelanSouverain

YN.LLK

zm.Rivette.1991

Rang = WDelartNoiseuse
Genre = MH - NP