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Derrida, l'amitié                     Derrida, l'amitié
Sources (*) : Derrida, la poésie               Derrida, la poésie
Jacques Derrida - ""Politiques de l'amitié", suivi de "L'oreille de Heidegger"", Ed : Galilée, 1994, pp191-2

 

Poeme de Conrad Weiss (1933) -

Derrida, le mal radical

En secret, intraduisiblement, par une amitié poétique, résonne chez Carl Schmitt l'écho de la loi du pire

Derrida, le mal radical
   
   
   
               
                       

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Carl Schmitt a publié en 1950 un livre où il évoque son emprisonnement du 29 mars au 13 mai 1947, pendant le procès de Nuremberg, sous le titre Ex Captivitate Salus. [Aucun chef d'accusation n'étant retenu contre lui, il ne restera emprisonné que sept semaines à Nuremberg. Rappelons qu'il avait déjà été interné par les Américains dans différents camps, de septembre 1945 à octobre 1946)]. Un des chapitres de ce livre est intitulé Weisheit der Zelle (qu'on peut traduire par "Sagesse de la cellule" - ce chapitre a été écrit pendant son séjour en prison). Carl Schmitt y cite, partiellement, un poème de son ami Konrad Weiss, dont j'ai reproduit ci-contre le texte daté de 1932 et paru en 1933. Dans ce poème, Echo est cité deux fois. Dans ces citations, on ne peut pas distinguer le personnage du mythe (la nymphe Echo) du phénomène physique (l'écho) [le "qui" et le "quoi" se confondent]. Voici une traduction de ces deux passages :

- (lignes 8-10 ci-contre) Sans défense, anéanti pour toujours dans le rien, / le sens est perdu dans l'écho / augmentant le son des tambours (Klang) (...)

- (lignes 14 et 17-18 ci-contre) L'écho grandit avec chaque mot / (...) / comme une tempête de lieux ouverts / martelant à nos portes. Ces trois dernières lignes sont celles que Derrida reproduit énigmatiquement, sans les traduire, à la fin du chapitre (p193).

Dans son commentaire, Jacques Derrida parle d'un double écho qui retentit dans la cellule de prison, ou encore d'un éloge d'Echo [pourquoi "éloge"? Ce n'est pas clair]. Il cite Schmitt qui cite Weiss. Schmitt omet certains vers, et Derrida répète cette omission (sans la signaler). Au final, dans ce qu'il nomme lui-même un épilogue (fin d'un chapitre, fin d'un commentaire sur Schmitt, fin d'un texte de Schmitt, fin du procès que la justice officielle intente à Schmitt), il s'arrête aux consonances. L'amitié entre Conrad Weiss et Carl Schmitt lui donne à lui (Derrida) l'occasion de proposer une interprétation tranchée de la pensée de Carl Schmitt.

On peut analyser de deux façons contradictoires la parole d'Echo :

a. comme invention de l'événement. La ruse d'Echo, c'est de réussir à fabriquer du nouveau avec les syllabes qui lui restent (les dernières syllabes d'une phrase). Plus haut dans ce livre (p42), à propos de Cicéron, ou dans d'autres livres, c'est cette interprétation que retient Derrida. Par la parole d'Echo, le premier sens se perd, c'est un nouveau sens qui va émerger téléiopétiquement.

En choisissant le poème de Konrad Weiss, Schmitt ignore implicitement cette interprétation. Dans le poème de Weiss, l'écho n'est qu'une répétition, une résonance, un martèlement au seuil du langage, et Schmitt d'insister : il ne s'agit pas de n'importe quelle langue, il s'agit de la langue allemande avec ses qualités propres. La nymphe Echo n'est pas un personnage féminin, c'est une tempête dans la langue.

b. comme loi du pire - ou du père [il semble que dans ce contexte particulier il n'y ait guère de différence]. C'est l'interprétation sur laquelle Schmitt insiste. Echo répète mécaniquement les rimes, elle martelle une assonance, un Klang insensé, testamentaire, que Derrida avait déjà cité par ailleurs (dans Glas, à propos de Hegel). Ce Klang, ce martèlement ancré dans la langue allemande, cette répétition est comparée (par Derrida, qui reprend un mot de Schmitt) à "un feu de signalisation" [vert / rouge : le symbole de la répétition du même], à une épitaphe. Schmitt joue un jeu sombre, obscur, sinistre : celui d'une voie mourante (Dying voice) qui "grandit avec chaque mot".

Dans ces deux pages à résonance testamentaire (pp191-193 de Politiques de l'amitié), qui font suite et clôturent provisoirement plusieurs chapitres où il est question de Carl Schmitt, Jacques Derrida évoque la loi du pire. Le pire, dans son vocabulaire, c'est le mal radical. Pour un homme accusé de complicité, emprisonné en attente de jugement par le Tribunal de Nuremberg, la question posée est évidemment celle du nazisme. Le fait pour Derrida d'avoir choisi la citation par Schmitt de ce poème-là, dans ces circonstances, et d'avoir commenté en priorité les références à Echo (ou l'écho), renvoie à l'une des figures du mal radical, une figure qui marque spécifiquement notre temps et nul autre : le mal d'abstraction. Echo, répété comme un feu de signalisation, est la marque de la machine, des technosciences d'aujourd'hui dans leur dimension désertifiante et délocalisante. C'est cette dimension qui résonne chez Carl Schmitt dans son livre sur La théorie du partisan, et aussi à travers ce poème des années 1930. La surenchère d'abstraction (y compris l'abstraction philosophique, celle de Lénine ou Mao Tse Tung quand ils engagent des guerres d'un nouveau type) brise les limites traditionnelles du politique. Mais en même temps c'est un acte fondateur, exceptionnel, qui détermine un ennemi radical, absolu, un ennemi qu'on peut légitimement tuer ou exterminer. Ainsi la question du pire vient-elle percuter la définition schmittienne du politique.

A la recherche d'un ennemi qui n'est que lui-même, Schmitt serait incapable de trouver dans l'autre les ressources que la nymphe Echo y trouve (dans la première interprétation). Il ne pourrait y avoir d'amitié, pour lui, que fraternelle. Mais cette fraternité-là rejouerait, réitérerait la scène d'hostilité pure que toute fraternité tend à conjurer : celle du frère qui, avant toute fiction légale, avant toute alliance et tout serment de fidélité à la mémoire des morts et aux spectres des pères, se mue en ennemi implacable. Schmitt avouerait dans ce choix de poème, l'impossibilité de distinguer entre l'ennemi conventionnel, légal, et l'ennemi intérieur / extérieur, le pharmakon qui vient disloquer, déconstruire, le concept même du politique.

 

 

"Ici, dans son "jeu obscur", oui, dans ce qu'un tel jeu rappelle de plus sombre, telle Echo germanique garde le pouvoir de faire trembler : ceux qui s'entendent à l'entendre et ceux qui préfèrent y rester sourds" - telle est la dernière phrase de cet épilogue derridien (p193). Echo y récupère sa féminité, c'est un personnage qu'on peut, ou non, entendre. Cette Echo est double. D'un côté, il y a celle à laquelle Carl Schmitt donne la parole : une résonance répétitive, un tremblement qui fait peur. Ceux qui l'entendent sont ceux qui s'entendent : les frères. Ils sont d'accord pour entendre cette voix-là, celle du poème de Konrad Weiss. Ceux qui préfèrent rester sourds tremblent aussi (peut-être sans le savoir) : ils prolongent le Klang mortifère. Quant à l'autre Echo, celle des Métamorphoses d'Ovide, Jacques Derrida annonce qu'il dira quelque chose en son honneur une autre fois, en un autre lieu. Ce n'est pas l'Echo schmittienne.

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