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de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
L'oeuvre porte le monde de l'autre                     L'oeuvre porte le monde de l'autre
Sources (*) : En s'auto - affectant, l'oeuvre ouvre un monde               En s'auto - affectant, l'oeuvre ouvre un monde
Jacques Derrida - "Béliers. Le dialogue ininterrompu : entre deux infinis, le poème", Ed : Galilée, 2004, p55

[En portant le monde de l'autre, sans condition - comme on porte le deuil ou comme on porte un enfant - l'oeuvre conduit à repenser la pensée même du monde]

   
   
   
                 
                       

1. Repenser le monde.

Le poème de Paul Celan, Grande Voûte Incandescente (voir ici), se termine par une phrase qui peut être lue en tant que telle, comme simple aphorisme :

"Le monde est parti, il faut que je te porte".

Mais la lire ainsi, isolée, extraite du poème, ce serait laisser de côté ce qui est encrypté ou enchiffré en lui, ce qui reste incalculable au lecteur, irréductible à la logique ou à l'analyse, ce serait perdre la complexité infinie du poème, en proposer un dernier mot - alors que la lecture d'un poème va inarrêtablement de sens en sens, de vérité en vérité. L'analyse proposée par Derrida porte cette ambiguité : elle fourmille d'éléments apportés par l'ensemble du poème, mais elle reste axée, dans sa chute, sur cette phrase. Une résonance s'établit entre le dernier chapitre du livre Béliers, le dernier vers du poème, et la dernière question posée dans Béliers :

"N'est-ce pas la pensée même du monde qu'on devrait alors re-penser depuis ce fort, et lui-même depuis le ich muss dich tragen?" (Derrida, Béliers, p79).

Ce poème (voire tout poème) conduirait à repenser la pensée même du monde. Même présentée comme question ou comme une hypothèse, voilà une formulation qui va loin.

 

2. Porter l'autre.

Que signifie porter l'autre? Nulle part, dans ce texte, Jacques Derrida n'évoque une notion d'empathie ou de sensibilité à la vulnérabilité d'autrui. Il n'y a aucun pathos dans sa problématique, mais une logique du deuil. Quand l'autre disparaît et avec lui son monde, quand il ne peut plus témoigner de son oeuvre, le survivant reste seul. Il arrive alors ce qui arrive : la loi du poème. La trace à l'oeuvre produit un reste, un excédent qui noue le "Quoi" au "Qui" en se soustrayant à tout rassemblement herméneutique. La responsabilité de porter seul le sans monde de l'autre n'est pas un choix, elle résulte de cette loi ni morale, ni intentionnelle.

"L'abandon de la trace laissée, c'est aussi le don du poème à tous les lecteurs et contre-signataires qui, toujours sous sa loi, celle de la trace à l'oeuvre, de la trace comme oeuvre, entraîneront ou se laisseront entraîner vers une tout autre lecture ou contre-lecture" (Derrida, Béliers, pp66-67).

Porter l'autre, c'est la laisser, cette trace, produire un monde. Ne pas le porter, abandonner l'oeuvre à sa solitude, c'est le chemin du mal radical. En laissant l'oeuvre sans monde, on l'enferme et on s'enferme soi-même dans des limites, des frontières intangibles, tandis qu'en déployant une relation interprétative, lisante, à l'oeuvre de l'autre, on se vaccine soi-même contre cet enfermement.

"Pour nous orienter dans la pensée, pour nous aider dans cette tâche redoutable, j'aurais commencé par rappeler combien nous avons besoin de l'autre et combien nous aurons encore besoin de lui, de le porter, d'être par lui portés, là où il parle en nous avant nous" (Derrida, Béliers, p80).

 

3. Entre l'enfantement et le deuil.

Derrida associe au poème, y adjoint, y accole, deux usages courants du mot "porter" : porter un enfant, et porter le deuil.

"C'est peut-être là que, seul dans l'éloignement du monde, le poème salue ou bénit, porte (trägt) l'autre, je veux dire "toi", à la fois comme on porte la deuil et comme on porte l'enfant, de la conception à la gestation à la mise au monde. En gestation. Ce poème est le "toi" et le "je" qui s'adresse à "toi" mais aussi à tout autre" (Derrida, Béliers p55).

En "parlant lui-même de lui-même" (p40), le "je" du poème, à la fois subjectum et subjectile, exige, ordonne, appelle. C'est lui l'autorité souveraine qui détient le droit (le pouvoir) d'interpeller l'autre, l'apostropher, le transformer. Mais ce pouvoir est absolument indéterminé. Il s'agit de porter l'autre, mais sans fondement, sans sol, sans médiation, sans garant, sans assurance, le porter en attendant de lui qu'il vous sauve, qu'il vous porte. Qui porte l'autre? Peut-être le poème est-il le seul à ne pas pouvoir se dérober. Il tutoie l'autre, salue l'autre, le porte et le bénit, s'engage envers lui, le soutient. C'est lui la bouche parlante dont les lèvres ne se ferment ou ne se rassemblent jamais (p54). Mais l'acte spécifique du poème, son oeuvrance, ne garantit pas sa survie. Le poème lui-même, comment est-il porté? Qui le porte? Derrida répond : tous les protagonistes, signataires et contresignataires éventuels (p69). Avec le poème, c'est le principe d'hospitalité, dans son extrême radicalité, qui est mis en oeuvre entre la naissance et la mort. La gestation qui laisse s'ouvrir un monde nouveau se confond avec le deuil qui commande, dans ce monde nouveau, la réitération des traces de l'autre disparu. C'est ainsi que survit le poème.

 

4. Un "nous".

Dans les dernières lignes de Béliers, Derrida introduit la première personne du pluriel, un "nous" absent du texte de la Grande voûte incandescente (malgré la prolifération des pronoms personnels dans ce poème). Ce "nous", personnage supplémentaire du texte derridien, qui récuse toute communauté et toute appartenance, est quand même porteur du "sans condition" auquel l'autre appelle (p54). "Nous" devons repenser la pensée même du monde, c'est notre responsabilité, à nous qui travaillons à lire l'oeuvre de Celan, à nous qui ne pouvons lire cette oeuvre qu'en produisant nous-mêmes une oeuvre. C'est nous qui devons répondre à la bénédiction du poème, dont nous ne pouvons jamais être sûrs qu'elle nous ait été adressée. Comment concilier ce "nous", s'il est distinct du "je" du poème, avec la solitude absolue du lecteur? D'un côté, seule une singularité peut faire écho au poème, réinventer ce qu'il lègue, mais d'un autre côté, l'injonction de repenser le monde est indissociable de l'espace public. Toute oeuvre doit jouer dans cette tension, dans ce paradoxe insurmontable.

 

 

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Propositions

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Dans l'expérience de l'art, c'est l'oeuvre qui, par son "subjectum", est l'autorité souveraine qui exige, ordonne, appelle réponse, responsabilité, transformation

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Une mort n'est pas que la fin d'un monde, c'est la fin "du" monde; il reste à l'endeuillé la responsabilité de porter seul et son monde, et le "sans monde" de l'autre

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Quand un monde disparaît, ou quand il se retire, ou avant même qu'il ne soit apparu - je dois m'engager envers toi, cet autre, te porter

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Le poème, qui survit dans la solitude, se confie à la garde d'un autre qu'aucun monde ne peut plus soutenir, un autre responsable mais lui aussi absolument solitaire

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La "trace à l'oeuvre", ou la "trace comme oeuvre" : telle est la loi du poème qui entraîne toujours vers une toute autre lecture, une contre-lecture

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Dans une oeuvre poétique, un reste ou un excédent irréductible se soustrait à tout rassemblement herméneutique

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Le poème se produit en disant sa signature, son secret, son sceau, de façon auto-déictique ou performative

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Autour d'une bouche parlante, le poème salue l'autre, il le bénit, il le porte

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Jamais une bénédiction n'est acquise d'avance; on ne peut pas compter sur elle, elle reste toujours improbable, retenue

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