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 DERRIDEX

Index des termes

de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Et il faut œuvrer, c'est l'éthique même                     Et il faut œuvrer, c'est l'éthique même
Sources (*) : Derrida, l'éthique               Derrida, l'éthique
Pierre Delain - "Pour une œuvrance à venir", Ed : Guilgal, 2011-2016, Page créée le 4 janvier 2016 La stratégie politique de la vaccination

[Et il faut œuvrer, c'est l'éthique même]

La stratégie politique de la vaccination
   
   
   
                 
                       

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1. De Lévinas à Derrida.

J'ai trouvé quatre fois l'expression "C'est l'éthique même" dans les ouvrages de Jacques Derrida (ce qui n'exclut pas qu'il y en ait d'autres) :

- en 1980, dans un texte consacré à Lévinas, En ce moment même dans cet ouvrage me voici (texte publié en 1987 dans sa version définitive dans Psyché I, p192),

- en 1993 dans Spectres de Marx, p14, à propos de la formule "Apprendre à vivre, enfin", n'est-ce pas, pour un vivant, l'impossible?

- dans une conférence prononcée en décembre 1996 et publiée en 1997 sous le titre Adieu à Emmanuel Lévinas (p94, sous une forme légèrement différente : l'éthicité même),

- dans une conférence prononcée en février 2003 autour d'un poème de Paul Celan, Grosse, glühende Wöhlbung, traduit en français par Grande voûte incandescente, conférence publiée en livre sous le titre Béliers, Le dialogue interrompu : entre deux infinis, le poème, en 2003, page 74.

Pour éclairer ces quatre citations réparties sur un quart de siècle, avant et après le supposé "tournant éthique" de 1990, il faut en outre citer :

- les deux textes où Emmanuel Lévinas introduit cette formule, C'est l'éthique même, dans les mêmes termes, La trace de l'autre (1963, publié dans En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger, p266), et La signification et le sens (texte de 1964 publié dans Humanisme de l'autre homme, p44). Dans la première page de Violence et métaphysique, texte écrit en 1963, publié en 1967 dans L'écriture et la différence, Jacques Derrida fait remarquer que "cet essai était écrit lorsque parurent deux importants textes d'Emmanuel Lévinas", et il cite justement ces deux textes-là, auxquels il n'a pu, écrit-il en 1967, faire que de brèves allusions dans son texte de 1963. Il est probable que la lecture de "La trace de l'autre" a contribué au "tournant grammatologique" de Jacques Derrida, qui est, selon ce qu'il a affirmé lui-même dans Points de suspension, le seul véritable tournant de son œuvre, intervenu en 1964 ou 1965.

- le tout dernier entretien de Jacques Derrida, avec Jean Birnbaum, daté du 19 août 2004, publié dans Le Monde sous le titre Je suis en guerre contre moi-même et dans un livre posthume sous le titre Apprendre à vivre enfin (2005). On ne retrouve pas, dans ce texte, la phrase C'est l'éthique même, mais c'est un prolongement direct de la problématique de Spectres de Marx. Cette toute dernière prise de parole derridienne, qui ne doit certainement rien au hasard, peut donc être mise en rapport avec notre formule.

- une conférence prononcée par Marc Crépon le 3 avril 2004, très peu de temps après la parution de Béliers, intitulée "C'est l'éthique même", Note sur l'idiome du deuil (conférence reprise en 2005 dans Langues sans demeure). Cette conférence encadre d'une certaine façon le décès de Jacques Derrida, puisqu'elle a été prononcée avant, en octobre 2004, et publiée après.

En soulignant ce membre de phrase, C'est l'éthique même, c'est donc à l'ensemble de l'œuvre derridienne, depuis ses débuts jusqu'à sa fin, que nous renvoyons.

Je vais reprendre un à un ces éléments dans l'ordre chronologique, en ne retenant que ce qui permettra d'éclairer ce que j'appelle le principe de l'œuvre.

 

1a. Lévinas, 1963-64 : liturgie et principe de l'œuvre.

Il est remarquable que la première mention de cette formulation, l'éthique même, la mention séminale, soit introduite par Lévinas par rapport à la question de l'Œuvre.

CITATION : "L'oeuvre du Même en tant que mouvement sans retour du Même vers l'Autre, je voudrais la fixer par un terme grec qui dans sa signification première indique l'exercice d'un office non seulement totalement gratuit, mais requérant, de la part de celui qui l'exerce, une mise de fonds à perte. Je voudrais le fixer par le terme de liturgie. Il faut éloigner pour le moment de ce terme toute signification religieuse, même si une certaine idée de Dieu devait se montrer comme une trace à la fin de notre analyse. D'autre part, action absolument patiente, la liturgie ne se range pas comme culte à côté des oeuvres et de l'éthique. Elle est l'éthique même" ("La trace de l'autre", dans En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger, pp 268; les italiques sont de Lévinas).

Lévinas s'interroge sur l'au-delà de l'être, cet absolument autre qui reste Autre et ne peut pas se transmuter en Même (p265). Comment cette chose étrange, absolument extérieure, hétéronome, qu'on ne peut pas récupérer par identification, peut-elle être expérimentée? Et il répond : [cette expérience] "ne nous est-elle pas fournie par ce qu'on appelle tout platement la bonté et par l'œuvre, sans laquelle la bonté n'est qu'un rêve sans transcendance, un pur vœu?" Il passe alors du œ minuscule au Œ majuscule. Comment penser l'Œuvre? Pour qu'elle ne revienne pas au même, il faut une "générosité radicale du Même qui dans l'Œuvre va vers l'Autre. Elle exige par conséquent une ingratitude de l'Autre" (p267). L'Œuvre est une relation à l'Autre, qui se caractérise par sa gratuité. Une œuvre qui aurait pour tâche de rembourser une dette à l'égard de l'autre perdrait sa bonté absolue. La liturgie ici n'a rien à voir avec un acte charitable. Elle n'implique "aucun calcul des déficits et des compensations, en opérations comptables". Et c'est cela, cette anéconomie qui est aussi indifférence à la mort, que Lévinas nomme : l'éthique même. Il faut, dit-il, renoncer à être le contemporain du triomphe de son œuvre. Ce qui caractérise selon lui la liturgie, c'est sa gratuité absolue. On a peut-être ici, chez Lévinas, une des premières formulations du principe de l'œuvre, dans un texte que Derrida, en 1964, pour Violence et métaphysique, regrette de n'avoir pas eu le temps de lire suffisamment, et sur lequel il reviendra longement en 1980, comme je vais maintenant le montrer.

 

1b. Derrida, 1980 : "Il aura obligé", ou l'inconditionnalité comme telle (En ce moment dans cet ouvrage me voici).

CITATION : "L'Œuvre, telle qu'elle est à l'oeuvre, oeuvrée, dans l'oeuvre d'E.L. et telle qu'il faut la lire si l'on doit lire "son" oeuvre, ne revient pas - à l'origine - au Même. Cela n'entraîne pas qu'elle signifie dépense et pure perte dans un jeu. Un tel jeu serait encore déterminé, en dépense, par l'économie. La gratuité de cette oeuvre, ce qu'il appelle encore liturgie, "mise de fonds à perte" ou "oeuvre sans rémunération" ressemble au jeu mais n'est pas le jeu, "elle est l'éthique même", au-delà même de la pensée et du pensable. Car la liturgie de l'oeuvre ne doit même pas se subordonner à la pensée. Une oeuvre qui "se subordonnerait à la pensée" encore entendue comme calcul économique, ne ferait pas Œuvre."

Ce texte de 1980 paraphrase le texte de Lévinas que je viens de citer. Quand Derrida écrit "elle est l'éthique même", c'est entre guillemets, pour bien marquer qu'il s'agit d'une citation. Mais on ne peut comprendre la signification de cette paraphrase et la raison pour laquelle Derrida reprend cette formule à son compte qu'en lisant les pages 189 à 194 de Psyché I, où ce texte est reproduit, pages que je vais à mon tour paraphraser car il est impossible de les citer intégralement. Jacques Derrida produit, sur ces cinq pages, une analyse en abyme du concept d'oeuvre d'Emmanuel Lévinas. Je dis "en abyme", car il mêle l'analyse détaillée de ce que dit Lévinas dans La trace de l'autre, et de ce que fait Lévinas dans l'opération performative de son oeuvre. Tout tourne autour d'un néologisme, sériature, qu'on peut traduire comme une série de ratures. Il aura fallu que celui qu'il nomme E.L. (les initiales d'Emmanuel Lévinas), ou "il", abandonne toute autorité, qu'il ne soit ni sujet, ni auteur, ni signataire, ni propriétaire de l'ouvrage, pour que ce "il", plus passif que la passivité, laisse oeuvrer l'oeuvre. C'est ainsi, en laissant oeuvrer l'oeuvre, que Lévinas nous aura obligés. La sériature, c'est que cette série de retraits nous entraîne vers une trace passée, qui n'a jamais été présente, mais qui nous oblige. C'est en tant qu'elle se retire que la trace fait oeuvre, et alors, bien que personne ne contraigne personne, l'oeuvre ne peut plus revenir au Même. Si la liturgie de l'oeuvre est l'éthique même, c'est à cause de cette surenchère dans la rature que Derrida nomme sériature et qui conduit à rien de moins qu'au nom de Dieu, El, c'est-à-dire à l'inconditionnalité comme telle. Quand j'écris le principe de l'oeuvre : "Ce qui a lieu dans une oeuvre s'affirme inconditionnellement en-dehors de tout calcul, de toute finalité et de toute transaction", je laisse entendre que cette affirmation gratuite porte elle aussi en elle le mouvement d'une sériature.

 

1c. Derrida, 1993, Spectres de Marx : Apprendre à vivre, enfin, et Derrida, 2004 : Je suis en guerre contre moi-même, ou la vie plus que la vie.

CITATION : "Mais apprendre à vivre, l'apprendre de soi-même, tout seul, s'apprendre soi-même à vivre ("je voudrais apprendre à vivre enfin") n'est-ce pas, pour un vivant, l'impossible? N'est-ce pas ce que la logique elle-même interdit? Vivre, par définition, cela ne s'apprend pas. Pas de soi-même, de la vie par la vie. Seulement de l'autre et par la mort. En tout cas de l'autre au bord de la vie. Au bord interne ou au bord externe, c'est une hétérodidactique entre vie et mort. Rien n'est plus nécessaire pourtant que cette sagesse. C'est l'éthique même : apprendre à vivre - seul, de soi-même. La vie ne sait pas vivre autrement" (Spectres de Marx, p14).

Notre formule C'est l'éthique même, Jacques Derrida l'introduit dès les premières pages du livre, dans l'introduction, quand il avance la phrase : Je voudrais apprendre à vivre, enfin. Et après avoir expliqué que cette question, apprendre à vivre, ne se posait pas pour un vivant car on n'a pas besoin de savoir pour vivre, le voilà qui explique que si apprentissage il y a, il ne porte pas sur la vie mais sur la sur-vie, "à savoir une trace dont la vie et la mort ne seraient elles-mêmes que des traces et des traces de traces, une survie dont la possibilité vient d'avance disjoindre ou désajuster l'identité à soi du présent vivant comme de toute effectivité" (pp17-18). On retrouve dans ce commentaire certains mots, comme trace, et l'orientation générale, vers la sériature, de la source lévinassienne. Dans Spectres de Marx, c'est la justice qui se substitue à l'oeuvre. Lévinas est d'ailleurs cité une fois (pp48-49) pour rappeler cette formule : "La relation avec autrui - c'est-à-dire la justice". Si Apprendre à vivre enfin, c'est l'éthique même, alors c'est bien l'éthique même qu'il a convoquée lors de sa dernière interview, le 19 août 2004, sous le nom de sur-vie. Quelle relation y a-t-il entre le principe de l'oeuvre, tel que je l'ai défini, et la sur-vie? A propos de la génération de penseurs à laquelle il se rattache, Derrida parle dans cette interview d'"un ethos d'écriture et de pensée intransigeant, voire incorruptible, sans concession même à l'égard de la philosophie, et qui ne se laisse pas effrayer par ce que l'opinion publique, les médias, ou le fantasme d'un lectorat intimidant, pourraient nous obliger à simplifier, ou à refouler" (p28). L'idée d'un refus de tout calcul, finalité ou transaction est associée dans son texte à celle de la survie, de la trace et du spectre. Céder à ces tentations serait, dit-il, une obscénité, un asservissement, une bêtise (p31). A une époque où la question de la transmission est plus fragile et imprévisible que jamais, il faut trouver une réponse à la tentation mélancolique du "Je suis mort", "Je suis déjà mort", qui ne soit pas le simple retournement maniaque de la mélancolie. Cette réponse, pour Derrida, ne réside pas dans la vie car celle-ci ne peut pas, en tant que telle, déborder l'auto-affection. L'apprentissage y est impossible. La réponse au "Je suis mort" réside dans une vie plus intense encore que le cycle courant de la vie, une vie tournée vers le "oui" aux fantômes et aux spectres. Or la leçon de Marx, c'est que les spectres exigent la justice. Ils sont porteurs d'une exigence indémontrable, indéconstructible. Oeuvrer, c'est choisir d'hériter de ces spectres, de ces signatures plus grandes que la vie. L'éthique même, dans Spectres de Marx, ce n'est pas de survivre soi-même, c'est de faire survivre l'oeuvre d'un revenant, sa trace. On ne peut pas prévoir ce qui aura lieu dans une oeuvre, mais on peut affirmer, inconditionnellement, la nécessité de cet "avoir-lieu".

 

1d. Derrida, 1996, Adieu à Emmanuel Levinas : l'hospitalité, le tout et le principe de l'éthique.

Deuxième commentaire de Lévinas autour de l'ambivalence du nom Sinaï, comme principe de l'éthique.

CITATION : "L'intentionnalité est hospitalité, dit donc littéralement Lévinas. La force de cette copule porte l'hospitalité très loin. Il n'y a pas une expérience intentionnelle qui, ici ou là, ferait - ou non - l'expérience circonscrite de quelque chose qu'on viendrait appeler, de façon déterminante et déterminable, hospitalité. Non, l'intentionnalité s'ouvre, dès le seuil d'elle-même, dans sa structure la plus générale, comme hospitalité, accueil du visage, éthique de l'hospitalité, donc éthique en général. Car l'hospitalité n'est pas davantage une région de l'éthique, voire, nous y viendrons, le nom d'un problème de droit ou de politique : elle est l'éthicité même, le tout et le principe de l'éthique" (Derrida, Adieu à Emmanuel Lévinas, p94).

Il faut, pour interpréter ce passage, le situer dans la logique générale du texte dont il est prélevé, qui commence par cette phrase: ”L'a-t-on déjà remarqué? Bien que le mot n'y soit ni fréquent ni souligné, Totalité et Infini nous lègue un immense traité de l'hospitalité” (Derrida, Adieu à Emmanuel Lévinas, p49). Il a sans doute raison, mais s'il y a un traité de l'hospitalité dans l'œuvre, c'est ce texte, Adieu à Emmanuel Lévinas, dont le thème est l'hospitalité du début jusqu'à la fin.

Un traité de l'hospitalité, c'est un traité d'éthique. Or, dans ce texte, Derrida se demande comment penser ensemble éthique et politique. Il s'appuie pour cela sur l'ambivalence du nom Sinaï, qui renvoie d'une part au chapitre 33 de l'Exode (Moïse et le don de la loi), et d'autre part à une zone géographique qui fut rendue à l'Egypte à la suite du voyage de Sadate à Jérusalem. Ce nom appartient à plusieurs temps disjoints, à plusieurs instances (p116) entre lesquelles il y a à la fois conjonction et hiatus, ContraDiction (p203). On pourrait, dit Derrida dans sa conclusion (p205), considérer le mot Visage de la même façon: pas comme un nom commun mais comme un nom propre, un nom introduit par Lévinas dans la langue française et qui a pour particularité, comme la liturgie et, justement, l'Œuvre, d'envelopper deux éléments hétérogènes: le visible et l'invisible, l'intentionnalité et l'hospitalité. Ce serait cela l'éthicité même: pas seulement l'éthique présentée dans un traité philosophique, mais un rapport à l'autre infini dans la finitude.

 

1e. Derrida, 2003, Béliers : Porter le monde de l'autre : le deuil au-delà du deuil.

Dans Béliers, Derrida analyse le poème de Paul Celan, Grosse, Glühende Wölbung (Grande Voûte incandescente, selon la traduction de Jean-Pierre Lefebvre). Il s'attarde particulièrement sur le dernier vers "Die Welt ist fort, ich muss dich tragen" ("Le monde est parti, il faut que je te porte"). Vers la fin du livre, voici ce qu'il écrit :

CITATION : "Selon Freud, le deuil consiste à porter l'autre en soi. Il n'y a plus de monde, c'est la fin du monde pour l'autre à sa mort, et j'accueille en moi cette fin du monde, je dois porter l'autre et son monde, le monde en moi : introjection, intériorisation du souvenir (Erinnerung), idéalisation. La mélancolie accueillerait l'échec et la pathologie de ce deuil. Mais si je dois (c'est l'éthique même) porter l'autre en moi pour lui être fidèle, pour en respecter l'altérité singulière, une certaine mélancolie doit protester encore contre le deuil normal. Elle ne doit jamais se résigner à l'introjection idéalisante. Elle doit s'emporter contre ce que Freud en dit avec une tranquille assurance, comme pour confirmer la norme de la normalité. La "norme" n'est autre que la bonne conscience d'une amnésie. Elle nous permet d'oublier que garder l'autre au-dedans de soi, comme soi, c'est déjà l'oublier." (Béliers, pp73-74).

cf : Pour être fidèle à l'autre disparu, je dois porter en moi son monde sans l'intérioriser ni l'idéaliser, en respectant son altérité singulière : c'est l'éthique même.

 

1f. Marc Crépon, 2004 : Langues sans demeure : traduction, idiome, singularité.

J'en viens à cette conférence de Marc Crépon qui présente la particularité d'avoir été prononcée le 3 avril 2004, peu après la parution de Béliers et peu avant la mort de Derrida, sous le titre : "C'est l'éthique même" Note sur l'idiome du deuil et publiée peu de temps après sa mort. Marc Crépon y commente la citation de Béliers de la façon suivante :

"Ce que je retiens dans cette longue citation, c'est d'abord la parenthèse si elliptique, "(c'est l'éthique même)". Dans la langue de Derrida, l'usage du terme "éthique" est suffisamment rare et rempli de précautions pour qu'on s'y arrête. Davantage que sa présence, c'est son absence ou son contournement qui se laissent plus souvent remarquer - comme, par exemple, dans Le Monolinguisme de l'autre. Et de fait, ni la politique de l'idiome, ni celle du deuil, ni celle de l'amitié ne peuvent être confondues avec elle. Elles ne se laissent pas replier sur une éthique. Que désigne alors cette assertion à la fois soulignée et détachée par les parenthèses : "(c'est l'éthique même)"? A quoi se réfère-t-elle? Dans son usage le plus courant et le plus large, l'éthique désigne l'ensemble des règles nécessaires à l'instauration d'une relation juste entre des êtres vivants. Et elle se spécifie selon la diversité des êtres qui entrent dans cette relation. La surprise de l'ellipse - "(c'est l'éthique même)" - est que, excédant toute spécification de l'éthique, elle renvoie son essence à une relation qui ne se fait plus entre des êtres vivants, mais entre chacun d'eux singulièrement et celui, ou ceux, dont le monde doit être porté. Dans la relation juste qui lie les uns aux autres des êtres vivants, intervient ainsi, de façon essentielle et sans doute première, la mémoire que chacun garde, veut garder et sait garder (qu'il se promet de garder) des êtres disparus - et même, au bord de la folie, l'anticipation de ces disparitions" (Langues sans demeure, pp83-84).

Avec cette citation, on semble revenir à la question du deuil, telle qu'elle est posée dans Spectres de Marx. Mais Marc Crépon introduit, en plus, de nouvelles expressions qui ne sont pas développées comme telles chez Derrida : l'idiome du deuil, la politique du deuil, et aussi la politique de l'idiome, la traduction. Or ces notions sont toutes en rapport étroit avec l'oeuvre.

cf "L'éthique même" de Derrida renvoie à une politique du deuil qui ne peut se dire que dans un idiome singulier, l'idiome du deuil.

Je dois intérioriser, dans mon œuvre, l'idiome de l'autre, c'est-à-dire son œuvre. Or un tel retrait de soi, pour accueillir l'autre, n'est possible que par ce que j'appelle le principe de l'œuvre.

 

A travers ces quatre citations de Derrida, j'ai voyagé dans l'œuvrance derridienne, et aussi dans l'obligation qu'elle suscite, celle d'œuvrer pour porter son monde. Il s'agit maintenant d'aller plus loin, et pour cela, je vais vous proposer une phrase, une seule, susceptible de résumer, brièvement, ce que j'ai eu à dire. Cette phrase est la suivante : Et il faut œuvrer, c'est l'éthique même. Cette courte formulation, encore plus courte que celle que j'ai retenue comme titre de ma "thèse", Le concept d'œuvre de Jacques Derrida, un vaccin contre la loi du pire, est cependant encore plus complexe, et même redoutable. Elle associe deux mots qui sont particulièrement difficiles à manier, œuvre et éthique, et elle fait précéder ces deux mots par la conjonction "et" : Et il faut œuvrer, c'est l'éthique même. Nous avons déjà examné la troisième composante, c'est l'éthique même, voyons maintenant les deux autres.

 

2. Il faut œuvrer.

J'en viens à la deuxième composante de la formulation. Il faut œuvrer. Comme pour toutes les injonctions du type "Il faut", qu'il s'agisse de responsabilité, de liberté, d'amour, d'hospitalité ou autre, Il faut œuvrer est double.

2a. On peut œuvrer par ambition, par souci de réussite ou même par appât du gain. Cette dimension économique, conditionnelle, je la nomme œuvrage, le suffixe -age désignant soit une action, soit le sujet, l'objet, le résultat ou le lieu de l'action, comme dans usage, usinage, pesage ou partage.

2b. Mais l'œuvre derridienne, prise dans son ensemble, renvoie aussi à la seconde dimension du "Il faut œuvrer", celle qui serait gratuite, anéconomique, inconditionnelle. Cette deuxième dimension, qui est parfois oubliée, effacée, mais qui peut aussi envahir la quasi-totalité de ce qu'on appelle l'existence jusqu'à écraser ou détruire les autres dimensions de la vie, je la nomme œuvrance. Œuvrance est un néologisme qui s'inscrit dans une série de mots de la langue comme engeance, prestance ou élégance, et aussi dans une autre série de mots inventés par des philosophes, comme par exemple différance, aimance, mouvance, sentance, essance (avec un a) etc. Rien ne dit ni ne certifie qu'une œuvrance s'engage, et le fait de la nommer, de la signaler comme telle, ne suffit pas pour la définir. Le mot ne fait sens que performativement, dans le mouvement d'une mise en œuvre, dont le contenu ou la consistance sont autre chose que ce que ce mot désigne. L'œuvre comme telle est aussi indéfinissable que la déconstruction. En proposant ce mot singulier, œuvrance, je ne prétends pas définir ce qu'est une œuvre, je prends au contraire le parti de rendre compte de cette incertitude. L'œuvrance est un mouvement, une performance qui ne se traduit pas nécessairement dans une œuvre constituée, instituée et indivisible. La signification du mot reste indéterminée, imprévisible. Elle peut fragmenter, défaire ce qui se présente comme "une" œuvre, elle peut désœuvrer, fragiliser encore plus les limites de l'œuvre.

2c. Tout désir d'œuvrer participe de ces deux dimensions : d'une part, un souci de reconnaissance, de position sociale, et d'autre part un autre souci énigmatique, difficile à définir, qui renvoie à la pure injonction d'œuvrer. La phrase "Il faut œuvrer", qui se situe à la fois sur les deux plans, est donc ambiguë. Elle se présente comme une exigence, un commandement auquel il faudrait obéir, mais qui se heurte, comme tout commandement, à des obstacles qui reflètent cette ambiguité. Premier exemple : il est impossible de dire, de façon simple et compréhensible, ce qu'est une œuvre. C'est à la fois un objet de la vie courante, et une chose qui obéit à ses propres lois, extérieure à tout critère de la vie usuelle. Deuxième exemple : Cette injonction, il faut œuvrer, conduit chacun à se demander pourquoi. Pourquoi tant de personnes se sentent-elles obligées de laisser après elles une œuvre? Quelle est la force qui nous pousse à agir ainsi? Quelle est la force qui nous conduit à généraliser cette exigence, imaginer qu'elle puisse se transformer en commandement universel? C'est pour répondre à ces questions que j'ai introduit, dans ma formulation, la conjonction "et".

 

3. Et...

Le troisième élément est la conjonction Et. Jacques Derrida explique, dans son texte titré Et cetera... (and so on, und so weiter, and so forth, et ainsi de suite, und so überall, etc...) paru en 2004 dans le Cahier de l'Herne, que la conjonction Et est celle du commencement. En la plaçant au début, je ne fais donc que suivre son exemple, j'introduis subrepticement les très nombreuses analyses qu'il propose autour de l'origine, de l'originel ou de ce qui en tient lieu. Au commencement de la phrase, le "et" est à la fois accueil de l'autre (croyance), et supplémentarité. Il est à la fois principiel (les principes) et ouverture sur l'imprévisible avsolu.

L'œuvrance telle qu'elle se produit dans l'œuvre derridienne n'est pas seulement déconstructrice, elle est aussi le lieu où viennent se mettre en œuvre ce qu'il appelle des principes inconditionnels. D'un côté, l'œuvrance est un mouvement qu'aucune règle ne vient limiter a priori, mais d'un autre côté, œuvrer suppose de prendre en considération certains principes. J'ai repéré, dans l'œuvre derridienne, cinq de ces principes. Même s'ils commencent tous par "Et il faut", ce ne sont pas des principes fixes et éternels. On peut en ajouter d'autres, ils pourraient être remplacés par d'autres.

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Propositions

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Pour être fidèle à l'autre disparu, je dois porter en moi son monde sans l'intérioriser ni l'idéaliser, en respectant son altérité singulière : c'est l'éthique même

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"Apprendre à vivre, enfin", n'est-ce pas, pour un vivant, l'impossible? C'est pourtant l'éthique même

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"L'Oeuvre pensée radicalement est un mouvement du Même vers l'Autre qui ne retourne jamais au Même"; c'est une liturgie non religieuse, "l'éthique même"

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L'oeuvre d'Emmanuel Lévinas, par sa gratuité, au-delà même de la pensée et du pensable, c'est l'éthique même

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L'hospitalité infinie, inconditionnelle, c'est l'éthicité même, le tout et le principe de l'éthique

-

"L'éthique même" de Derrida renvoie à une politique du deuil qui ne peut se dire que dans un idiome singulier, l'idiome du deuil

 

 

 


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