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                            NIVEAUX DE SENS :

 

 
     
La Chose se dérobe                     La Chose se dérobe
Sources (*) : La limite se dissémine               La limite se dissémine  
Elena Terblom - "L'ourlet de la Chose", Ed : Galgal, 2007, Page créée le 21 janvier 1995

La voix borde la chose

   
   
   
                 
                       

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Beaucoup de traits humains sont au bord de la voix. Prenez le langage, le rire, les pleurs, le culte des morts (prière, appel et invocation), la musique, la pensée, tous ont rapport à la voix. Ils sont de la voix plus quelque chose, mais sans la voix ils ne seraient pas. La voix est la bordure humaine de l’humanité. Au-delà de la voix commence l’anhumain, l’informe, l’affect, l’anéantissement.

Dans la voix, il y a la Voix. La Voix témoigne d’une origine non-perdue c’est-à-dire d’une présence de la Chose. Je l’appelle l’objet (u) : (u) comme la dernière voyelle, (u) comme Ur, comme objet-dépourvu (de désir), (u) comme non-su.

Un bord est la partie d’un objet où cet objet s’arrête. Si je dis que ma voix est un bord de mon corps, alors ma voix fait partie de mon corps, et elle est aussi l’endroit où mon corps s’arrête. J’admets que le bord de mon corps, qui est ma voix, peut s’étendre. Pour un bord, c’est une étrange particularité, mais ce n’est pas la seule car, en plus, il se trouve que lorsque ce bord atteint autrui, lorsqu’autrui l’entend par l’oreille, il est le corps d’autrui. Pourtant, il reste un bord de mon corps.

Un bord éloigne deux corps l’un de l’autre, comme un mur de Berlin. Deux corps peuvent avoir le même bord sans communiquer d’aucune façon. C’est possible. La voix est un bord de ce genre. Elle appartient à deux corps : à celui qui l’émet (C’est : «sa voix»), mais aussi à celui qui la reçoit car ce dernier a l’obligation de l’incorporer pour l’entendre (elle pénètre réellement dans son oreille et devient son propre organe). Ce qui fait bord entre deux corps et qui est un organe, c’est cela, la voix. C’est un lieu par lequel deux corps se touchent. En soi, ça n’implique pas de communication. Parler d’un côté, entendre d’un autre côté, sont deux activités foncièrement différentes entre lesquelles rien ne passe. On comprend à partir de là l’éloignement radical de l’autre qui caractérise l’être humain. Ce qui devrait le rapprocher d’autrui, son seul moyen de communication, est ce qui l’en sépare le plus radicalement.

Ce n’est pas qu’une question de bordure externe. Dans le corps même de la voix subsiste quelque chose d’infranchissable. En véhiculant à la fois une certaine vibration physique (issue du larynx, des cordes vocales ou du palais) et une certaine vibration mentale (sens et langage), la voix est un bord interminable et extensible aussi loin que peut l’être la pensée. C’est sa nature. Le bord-voix semble séparer deux objets de nature différente : l’organe et l’esprit, mais ne les sépare pas, au contraire, la voix-bord les unit. Elle est un précipice auprès duquel on prend plaisir à se tenir (parce que soudain, à proximité du mot, ça fait sens), et dans lequel on se jette. Mais il est impossible de le franchir, parce qu’elle est tout à la fois. Elle est une vallée et une montagne, elle est la rivière qui remonte son cours, elle est la comète et sa queue, elle est suffisamment ambigue pour arrêter en nous toute velléité rassurante d’opposer absurdement le corps et l’esprit.

Le fondement corporel de l’esprit n’est ni le cerveau ni aucun mécanisme biochimique : c’est la voix. Toutes les surfaces corticales possibles et imaginables n’auraient abouti à rien si elles ne s’étaient extériorisées sous cette forme physique et organique, sous cette forme matérielle qui fait de l’esprit un produit matérialiste d’une excrétion du corps humain.

La voix est bordée de toutes parts. C’est pourquoi on n’y accède pas. Elle nous est étrangère.

Toute voix entretient une certain affinité avec l’énigme. Avant même de véhiculer un quelconque message, chaque voix est celle du Sphynx ou de la Pythie. Qui sait ce qui en sortira? Même quand l’énoncé est parfaitement clair, il transmet une interrogation métaphysique. Cette voix vient-elle d’autrui ou de moi? De la part de moi-même en autrui? Ou de la part d’autrui en moi-même? C’est le b - a - ba de l’ambiguité. A ce bord là s’attache toujours une question sans réponse : le bord de quoi?

C’est le bord du silence. Qu’est-ce qui répond à la voix? Ce n’est jamais la voix. Une réponse de la voix par la voix serait tautologique. Seul le silence peut répondre à la voix, mais il n’y répond pas dans le cadre du langage, il y répond dans un autre lieu : un lieu de douleur (comme le montre le dessin de Brauner sur la corne du regard), un lieu indialoguable. [cf aussi le “Sans Titre” de Brauner en forme de poisson].

Pour que l’objet-voix fonctionne en tant que voix, il faut qu’il soit non seulement capable de faire bord, mais aussi capable d’évoquer l’au-delà du bord.

En général, la voix invite au partage, le partage est indissociable de la voix. Mais ce partage peut prendre la forme d’une clôture mutuelle, comme le partage de la Yougoslavie [la séparation sanglante et insensée des Serbes, des Croates et des Bosniaques (partagés entre eux-mêmes), de chaque Serbe, de chaque Croate et de chaque Bosniaque (chacun partagé en lui-même)]. Il se pourrait qu’aujourd’hui quelque chose de ce genre se produise dans l’espace même de la voix. Et si l’espace vocal se fermait? Et s’il se compartimentait comme l’espace mental de quelques ex-Yougoslaves? C’est un risque qui, malheureusement, a quelques fondements dans l’être même de la voix, son être-bord.

Avez-vous remarqué ce phénomène étrange? Pour que l’oreille soit ouverte, il faut que le tympan soit fermé (tendu). Inversement, si le tympan est percé (ouvert), il ne sert plus à l’audition, c’est-à-dire qu’il est fermé. En somme, une oreille ouverte nécessité un bord fermé, et une oreille est fermée parce que son bord s’est ouvert.

Le fantasme d’enfermement d’une voix dans la vulve ne date pas d’hier. Diderot s’en était fait l’écho. Il s’était réjoui de la libération de cette pauvre voix mise au supplice. Avec lui les “bijoux indiscrets” prenaient leur indépendance. Pouvait-il imaginer que deux siècles plus tard, on enfermerait à nouveau les voix dans les vulves? C’est pourtant le principe même de la pornographie, et celui d’une prodigieuse imagerie où toutes les bouches sont encloses. Parlez de ces magazines, vous verrez, votre voix sera rapidement emprisonnée dans un con.

Le fantasme inavoué de ce genre de voix serait de rester vierge. Il y a, depuis les débuts du christianisme, une relation particulière entre la voix et la virginité. Comme en témoignent des milliers d’images représentant l’Annonciation, la voix est la condition de la virginité, puisqu’elle permet d’enfanter en restant vierge. Cette voix-là qui cause l’enfantement par l’oreille, est-elle aussi vierge que la créature qu’elle féconde? Je crains que oui, et je crains qu’on ait un peu trop affaire à ce genre de voix, des voix vierges. Elle me font peur. Pour être vivante en nous, une voix doit être souillée. Comment s’accommoder d’une voix vierge?

La voix est un élément de clôture, mais elle secrète aussi ses anticorps. A la limite, tout l’espace vocal (c’est-à-dire l’espace empoisonné par la voix) est un tel anticorps.

Et pourtant la fonction médiatrice de la voix existe bel et bien. Non seulement elle est bord, mais elle est aussi l’au-delà radical du bord. C’est l’endroit où l’on peut fort bien se perdre. Car la signification se trouve déjà dans la voix, et la signification entraîne bien au-delà de la voix. Si elle pouvait faire un choix : soit rester enclose à l’intérieur du vase, soit au contraire se répandre à l’extérieur, elle serait plus proche de nous, plus humaine en quelque sorte. Mais la voix ne sait pas faire ce genre de choix. C’est le plus inhumain des objets. Elle est capable de border hermétiquement la Chose, et en même temps de faire son travail de médiatrice, lequel travail est antinomique avec l’essence même de la Chose, qui est d’être inaccessible. Elle est capable de nous isoler radicalement d’autrui et aussi de nous rapprocher intimement d’autrui. C’est une magicienne, une déesse, une harpie, une séductrice et une peste.

On ne peut donner forme au manque de voix.

A un certain moment, la relation de bord inhérente à la voix fabrique quelque chose de différent, qui est la Chose. La Chose est l’autre versant du mur de Berlin, celui où l’on n’accède pas parce qu’on est du mauvais côté (ou du bon côté, ce qui revient au même). Il y a une relation de réciprocité où d’une part la voix se mue en bordure de la Chose, et d’autre part la Chose se sert de la voix pour rester obstinément ce qu’elle est, la Chose, un être muet du genre poisson ou vulve, un être inaudible qui dans son coin obscur parle peut-être, mais ne nous fait rien partager. On a l’impression que depuis quelques décennies la peinture moderne s’est ingéniée à prendre cette place, la place de la Chose, ce qui n’est pas spécialement agréable pour nous ni pour qui que ce soit d’ailleurs, me semble-t-il. Et pourtant ça marche. Notre voix se pétrifie devant ce genre d’objet, notre voix se tait et se fait complice d’un bien étrange retrait. Pour moi, rien de tout cela ne provient du hasard. On le représente parce que, déjà, l’espace vocal le contient.

Longtemps la Joconde fut la représentation privilégiée et séduisante de cette Chose, et le sfumato était son gardien, son image et son bord. L’ensemble, qui faisait système, a été relayé par un système plus large encore : le musée, un des lieux les plus redoutablement efficaces pour produire le même résultat, faire taire, ce qui est exactement la fonction de la Chose.

Résumons : tu restes sans voix devant la Chose, devant la Joconde ou devant le musée en général. Où est passée ta voix? Elle est là, enfermée dans la Chose même, comme un génie des mille et une nuits, mais un génie qui ne sortirait jamais et ne réaliserait aucun voeu de qui que ce soit. Comment piéger la voix? Tous les dictateurs du monde se le sont demandé, et l’art moderne y réussit de manière exemplaire. Enfin! les musées sont des lieux où plus une parole ne s’entend. Les sourds et les muets peuvent y faire tranquillement leurs visites.

Donc la question se pose, avec plus d’acuité que jamais, de la libération de la voix. Et cette question se résoud tous les jours. Il n’y a pas de quoi être pessimiste. La voix a de la ressource. Elle se dissémine là où on ne l’attend pas, et notamment dans le coeur même de la Chose, qu’elle vivifie, comme en témoigne la peinture.

Cette musique, on l’appelle bizarrement “contemporaine”. Comment se fait-il qu’on n’ait pas trouvé d’autre nom? Y a-t-il derrière cette dénomination dépourvue de tout caractère descriptif un innommable, une gène quelconque? Moi, cette musique, je l’appelle la musique de la Chose. C’est celle qui représente la voix en tant qu’elle borde la Chose (comme on borde un petit enfant dans son lit). Des musiciens rendent compte avec leur propre génie (qui est prodigieux, c’est le cas de le dire) de ce dont je ne sais qu’écrire (et parfois parler, mais c’est rare, j’en ai peu l’occasion).

Dubuffet ou Kandinsky ont tenté sous divers noms l’expérience de l’ouverture de la voix. l’art brut (qui n’était autre que la propre voix de Dubuffet encadenassée dans sa pensée de la Chose et secouée d’une agitation paroxystique) ou la nécessité intérieure.

 

 

 


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