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Le récit de l'Orloeuvre                     Le récit de l'Orloeuvre
Sources (*) : Le retour de Danel Qilen               Le retour de Danel Qilen  
Ouzza Kelin - "Les récits idviens", Ed : Guilgal, 1988-2016, Page créée le 28 décembre 1996

Le Cercle de l'Ellipse

   
   
   
                 
                       

Danel Qilen n'eût guère de peine à se faire accepter dans le groupe, même s'il mit longtemps à en percer les buts et les règles de fonctionnement. Au début, il avait l'impression que la cheville centrale était Bendito Sapintza. Mais d'autres chevilles apparurent peu à peu, et le groupe se montra de plus en plus informel. Avait-il d'ailleurs un nom stable? Pour les profanes, on parlait simplement de "Cercle", sans plus de précision. Quand ils demandaient "Quel Cercle?", on répondait : celui de l'Ellipse - car au départ, le cercle fondateur s'était appelé l'Ellipse. Mais l'usage avait conservé d'autres noms proposés à la même époque, qui désignaient à la fois la même chose (des gens qui se réunissaient en un certain lieu) et autre chose : l'Orloeuvre, ou encore le gran'faire, ou encore le Galgal, etc... - ce qui n'empêchait pas les uns et les autres de se servir d'autres noms ou de surnoms provisoires, comme le Cercle de l'Optique, ou le Mouvement, ou le Pas-de-cercle, etc...

Bendito, opticien de profession, s'y connaissait en géométrie. Il savait que pour les Grecs, l'ellipse était un cercle imparfait; et il connaissait la définition du dictionnaire : courbe fermée déterminée par l'intersection d'un cône droit et d'un plan qui n'est pas perpendiculaire à son axe. Tandis qu'un cercle n'a qu'un seul centre, une ellipse en a trois : celui du milieu (dit généralement O) et ses deux foyers symétriques (F1 et F2). Cette dissociation du centre lui plaisait bien, et si la langue l'avait accepté, il aurait aimé parler d'Ellipse de discussion comme on parle d'un Cercle de discussion. Mais c'était trop étrange dans la langue, et Bendito s'est rallié à cette dénomination paradoxale proposée par Jacques Bardoul : le Cercle de l'Ellipse. Dans un tel Cercle, toutes les paroles sont admises, aussi elliptiques soient-elles. Comme il n'est pas obligatoire de tout expliciter, on en sait toujours plus que ce qu'on en dit. On ne marche pas sur ses jambes, mais sur ses roues, dont la forme n'est jamais totalement circulaire, et qui ne conservent pas la mémoire de leur point de départ.

Parfois les gens se trompaient. Au lieu de l'ellipse, ils disaient l'éclipse, ce qui donnait : le Cercle de l'éclipse. Ce lapsus avait fait l'objet de quelques interprétations - car le Cercle, toujours, s'éclipsait, et les deux dénominations avaient fini par coexister.

Ils étaient donc un certain nombre à se retrouver au Cercle - et cette figure du retour, des retrouvailles périodiques (sans doute trompeuse dans la mesure où le Cercle n'étant jamais identique à lui-même, il aurait été plus pertinent de parler de spirale), cette figure donc, constituait sans doute un élément de stabilité qui relativisait l'absence quasi-totale de hiérarchie et d'organisation (sauf peut-être dans la Toile, à partir d'un certain moment). Leur relation était difficile à qualifier. Ce n'étaient ni des amis, ni des disciples et encore moins des membres d’une association ou d'une quelconque fraternité. Pour les qualifier, on se servait parfois du mot Cerclant, parfois aussi du mot Idvien (car le Cercle était logé au 231bis, quai de l'Idve). Mais s'agissant du Cercle de l'Ellipse (ce nom qui avait fini par s'imposer), il serait plus exact de dire que les Cerclants gravitaient dans une orbite dont l'un des foyers aurait été occupé par le vaste local du quai, tandis que l'autre foyer n'aurait pas été un lieu, mais plutôt une construction mentale différente pour chacun des participants. En tous cas le Cercle exerçait une attraction sur un public de taille variable, attraction jamais démentie, mais jamais non plus complètement élucidée. En réfléchissant sur cet autre foyer, quelqu'un, un jour, avait proposé la dénomination Cercle du Quoi?, avec un point d'interrogation. Un autre parlait de gravitation autour d'un double point - mais on ne pouvait attribuer à ce point aucune substance, aucune réalité. Pour ma part, je soutiendrais que s'il tournait autour d'une chose, ç'aurait été plutôt autour de ce qu’on appelait l'Orloeuvre - cette conversation collective, cette controverse ininterrompue, cet ensemble de lignées portées par des personnes.

 

 

Pourquoi revenaient-ils? Quelle force les attachait au Cercle? Pourquoi participaient-ils aux discussions du soir et de la nuit dans cette boutique d’opticien qui n’avait d’optique que la devanture car on n’y vendait rien, on n’y divulguait rien, on n’y offrait rien d’autre qu’un débat sans fin plus ou moins orchestré par l’hôte et l’inspirateur Bendito Sapintza, lequel y était attaché par un ressort invisible, y mangeait y dormait y rédigeait, y servait de moyeu, de grand axe, de petit axe et de médiateur, n’en fermait jamais la porte et n’en sortait que pour visiter quelques rares présentations d’art, assister à des spectacles de danse ou pour faire renouveler sa carte de séjour à la préfecture?

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