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Derrida, la trace                     Derrida, la trace
Sources (*) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2016, Page créée le 14 septembre 2005

[Derrida, la trace]

Autres renvois :
   

Derrida, écriture et archi-écriture

   

Derrida, l'espacement

   

Derrida, la mémoire

                 
                       

1. Archi-trace.

A l'origine de l'origine (avant même l'origine, en un lieu inaccessible, pré-originaire), une trace a disparu. C'est cette disparition qui rend possible l'énigme originelle, la première altérité, la première extériorité, Jacques Derrida la nomme archi-trace ou archi-écriture. Elle ouvre, dans le temps et dans la parole, des intervalles et des espacements.

Toute trace peut toujours s'effacer, s'oublier, se perdre. Cette perte appartient à sa structure. Mais l'archi-trace est déjà effacée. D'une part, elle a déjà disparu dans l'oubli, n'existe plus. Elle n'a jamais existé ou plus exactement elle n'arrive qu'à s'effacer (si elle arrive, c'est seulement dans l'effacement). Son inscription est devenue impensable. Mais d'autre part, nul ne peut garantir qu'une trace puisse être définitivement et radicalement effacée. Elle peut toujours faire retour comme symptôme, comme spectre ou autrement (de manière inattendue, imprévisible, monstrueuse ou inimaginable). Nous sommes toujours hantés par la trace.

De ce "moment" singulier sans lieu, ni sens, ni référent, où la trace est devenue cendre, on ne peut même pas parler. Même la théologie négative ne peut rien en dire. L'oeuvre ne communique avec elle que dans son effacement. Et pourtant on en parle, il aura fallu en parler, même sans rien en dire. Même disparue, elle est à l'oeuvre. Elle reste hétérogène, irréductible, inexpugnable, scellée, innommable. Elle nous confronte à l'angoisse de l'effacement de soi, à la perte de toute présence.

Dès qu'il y a expérience, dès qu'il y a du vivant, dès qu'il y a renvoi à l'autre, il y a trace; c'est le fond sans limite sur lequel s'inscrivent l'écriture, le trait, le don, l'archive, etc.

Dès la première trace (dans l'unité d'un double mouvement de protention et de rétention), le texte est double. En se répétant, se réitérant, la marque (ou la trace) réitère l'événement, la première fois. L'invention, telle qu'elle est définie dans le monde moderne, systématise ce mouvement.

 

2. Sources.

D'où vient le concept derridien de "trace"? Il y a plus d'une source. Mais si l'on examine l'histoire de la pensée derridienne, c'est la date de septembre 1963 qui pourrait être privilégiée, quand Emmanuel Lévinas a publié son texte La trace de l'autre. Derrida avait déjà presque fini d'écrire Violence et métaphysique, il n'a pu modifier ce texte qu'à la marge. Mais la rupture grammatologique était en route. Elle ne cessera jamais de se creuser, jusqu'à la sériature, cette interprétation derridienne de la trace lévinassienne comme série de ratures, re-trait ab-solu qui nous oblige, en ce moment même.

Une autre source de la trace derridienne est la psychanalyse, ou plus exactement le tensions internes à la pensée freudienne. D'une part, Freud rêvait de ressusciter la trace originelle, unique, telle qu'elle était au moment de son impression, comme si l'on pouvait la rendre, à nouveau, vivante (rendre conscient l'inconscient). D'autre part il avait repéré (dès l'Esquisse) que la trace se constituait avec la mémoire comme une résistance, un frayage irréversible. Si elle ne repose que sur des écarts de différences, des moments, sur rien de tangible, rien qui ressemble à une empreinte, alors on ne peut pas la retrouver. Jacques Derrida prolonge cette dernière position : faute de trace mnésique, il n'y a que des espacements, des retards qui travaillent à s'effacer eux-mêmes.

La trace derridienne radicalise donc, à partir de Lévinas, la trace freudienne, encore marquée par la métaphysique. Derrida soutiendra que l'archi-trace n'est ni freudienne, ni heideggerienne. Mais on peut soutenir qu'elle est l'une et l'autre, et qu'en outre elle est nietzschéenne, et qu'en outre elle est aussi marquée par la science moderne et la biologie.

 

3. Réductions.

L'histoire du logocentrisme se confond avec celle de la réduction de la trace : son recouvrement, son remplacement par autre chose qui soit saisissable et descriptible, la bonne écriture ou le signifiant. Face à ce mouvement irrésistible qui tend à l'interpréter, lui donner un sens, l'imiter ou la reproduire (la pulsion d'archive), Jacques Derrida privilégie la trace déposée au-dehors, disséminée dans l'autre écriture, la mauvaise, celle qui est dénoncée comme artificielle ou stérile. La poésie est une écriture de ce type, où la trace est à l'oeuvre comme oeuvre. Avec la déconstruction, cette chose (la trace qui trace) arrive, elle a lieu. C'est un événement [mais un événement qui n'arrive qu'à s'effacer].

La voix réduit l'extériorité de la trace, elle subordonne la lettre au discours, elle abrite le sujet dans la présence, tandis que la trace est incompatible avec la présence. Laisser venir la trace (formule qui pourrait être programmatique), ce pourrait être aussi laisser revenir d'autres voix, au-delà de l'opposition entre le corps vivant et le spectre. Devant cette voix-là, devenue spectrale, l'opposition entre la trace et la voix s'effacerait.

 

4. Institutions.

La trace peut s'instituer, se constituer en système de renvois, en espace-temps. C'est là que nous habitons, dans les limites temporelles du moi, de l'objet : dans la vie. Mais ces systèmes ne sont jamais totalement présents. Il procèdent, eux aussi, de l'extériorisation. Ils renvoient à l'absence, ils annoncent le tout-autre.

Le cinéma est l'une des institutions majeures qui, aujourd'hui, par l'image et la parole, fait survivre la trace.

 

 

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Propositions

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L'archi-trace est la trace originaire : celle qui, à l'origine de l'origine, a disparu

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A l'origine du sens, une archi-écriture de la trace est à l'oeuvre; elle ouvre un espacement, un intervalle dans le temps comme dans la parole

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La trace (pure) est la différance

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On ne peut retrouver la trace singulière, originaire, archivante, celle de l'autre en soi, car à l'instant de son impression, elle ne se distingue pas encore du support

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L'auto-affection laisse une trace de soi dans le monde : un signifiant inexpugnable dans une extériorité irréductible

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On peut interpréter les différences repérées par Freud dans la production de la trace comme moments de la différance

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Le jeu de la trace, qui appartient à l'âge de la différance, est "plus vieux" que la vérité de l'être

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La trace de la différance s'efface elle-même. Disparue dans l'oubli, elle est innommable comme telle, illisible dans la forme de la présence

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La trace elle-même n'existe pas

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Il appartient à la structure d'une trace de pouvoir s'effacer, s'oublier, se perdre; archiver, c'est sélectionner ce qu'on garde

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Penser la trace, c'est accepter son effacement, sa disparition irrémédiable, non par accident mais comme l'horizon qui rend l'inconscient possible

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La pulsion de mort est "anarchivique" : elle travaille à détruire l'archive, y compris ses propres traces

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Il est toujours possible que des traces s'effacent, mais nul ne peut garantir leur destruction définitive

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La trace est l'ouverture énigmatique de la première extériorité

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La dissémination est la préférence pour une trace déposée au-dehors

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Même si l'on parle pour ne rien dire, même si le discours est négatif, s'il n'a ni sens ni référent, s'il est sans lieu : il a lieu, il est la trace d'un événement qui l'aura rendu possible

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Dans la trace, le tout autre s'annonce comme tel dans ce qui n'est pas lui

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Avant nous, "il aura fallu parler"; mais de la trace de cette nécessité, de cette injonction immémoriale qui n'arrive qu'à s'effacer, "il ne faut pas parler"

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Pour toute oeuvre, un événement singulier est présupposé : une trace qui n'advient qu'en s'effaçant, n'arrive irréductiblement, dans son idiome, qu'à devenir cendre

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N'étant jamais présente, n'étant rien, la trace, racine commune de la parole et de l'écriture, est inaccessible au savoir ou à la science

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La textualité intervient dès la première trace, qui déjà se marque de duplication, d'écho, de miroir

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Pour nommer l'homme, le distinguer des autres vivants, c'est à la notion de "programme" qu'il faut recourir : articulation dans l'histoire de la vie des possibilités de la trace

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S'"il y a" du moi ou de l'objet, c'est par restance de la trace - au-delà de toute ontologie

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L'"avoir-lieu" de la déconstruction, c'est l'enregistrement de cette "chose", la trace qui trace, où l'événement affecte l'expérience même du lieu

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La trace est itinérante : elle se fraye un chemin qu'elle ne reconstitue qu'après-coup, elle produit sa route avec retard

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Dès l'origine, la vie est menacée par la mémoire qui la constitue (la trace); elle résiste en différant l'investissement dangereux, en constituant une réserve

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La trace, racine commune de la rétention et de la représentation, introduit le mouvement de la différance dans la pure actualité du maintenant

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Un mouvement irrésistible pousse à garder, maîtriser, interpréter les traces : la pulsion d'archive

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Le concept de trace est coextensif à l'expérience du vivant en général : dès qu'il y a renvoi à l'autre ou à autre chose, il y a trace

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La différance, qui n'est rien, constitue l'essence de la vie, et la vie, pensée comme trace, avant toute présence, est la mort

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Il n'y a de problématique du don qu'à partir de la trace et du texte

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La dissémination ouvre un lieu où aucune forme de présence n'agraphe plus la trace, où aucun point n'arrête l'écriture au nom de la loi

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J'ai élargi la notion de trace jusqu'à y inclure la voix elle-même

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Freud voudrait ressusciter la trace originelle et unique, à l'instant même de son impression, à même le subjectile

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La trace instituée est rétention de la différence - c'est une structure de renvoi où la différence apparaît comme telle

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L'invention est comme une marque ou une trace : un mouvement de différance et d'envoi, dans lequel se loge la possibilité d'une récurrence

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La "trace à l'oeuvre", ou la "trace comme oeuvre" : telle est la loi du poème qui entraîne toujours vers une toute autre lecture, une contre-lecture

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La pensée déconstructrice de la trace se porte au-delà de l'opposition entre le travail vivant et le spectre

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La thématique du fantôme ou plutôt du revenant n'est pas loin de se confondre avec celle de la trace même

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En pensant le temps sous le mode de la présence, on introduit aussi un cercle, une limite à partir de laquelle peuvent être pensés le gramme et la possibilité de la trace

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Nous habitons a priori l'espace-temps de la trace

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Dans le texte sans voix de la métaphysique, la trace est scellée, innommable; on ne peut que l'affirmer dans un certain rire, partout et toujours

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La trace au cinéma est le "ça a eu lieu là" du film, la survivance de l'oubli, du sans-trace

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Au fond, la seule et ultime proposition de Jacques Derrida, c'est de "laisser venir la trace"

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Déclaration de Jacques Derrida : "Je dois, à Jérusalem, parler de la trace dans son rapport à la théologie négative - mais sans rien dire du plus proche : le Juif, l'Arabe"

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Il faut radicaliser la pensée freudienne de la trace

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L'histoire de la métaphysique, qui se confond avec celle du logocentrisme, se produit tout entière comme réduction de la trace

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Les concepts d'archi-trace et de différance ne sont ni freudiens ni heideggeriens

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Les machines électroniques procèdent de l'extériorisation de la trace qui élargit la différance et la possibilité de la mise en réserve

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Derrida emprunte son concept de "trace" à Lévinas, Heidegger, Nietzsche, Freud

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La sériature derridienne, définie à partir de la pensée de la trace chez Lévinas, renvoie au re-trait ab-solu du nom révélé de Dieu

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"Manger la loi écrite" est la figure biblique où l'écriture se garde en s'effaçant, où sa trace séparée de la chair remplit la bouche

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