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 DERRIDEX

Index des termes

de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, acquiescement, le "oui"                     Derrida, acquiescement, le "oui"
Sources (*) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2016, Page créée le 17 janvier 2008 Un "oui", source d'oeuvre

[Derrida, l'acquiescement, le "oui"]

Un "oui", source d'oeuvre Autres renvois :
   

Derrida, la religion

   
   
                 
                       

1. Un "oui" archi-originel.

Il y aura eu, avant, ce qu'on peut nommer un Oui originaire. L'usage de ce mot "originaire", peut sembler étrange pour un théoricien qui soutient, par ailleurs, qu'"Il n'y a pas d'origine". Avec ce syntagme, les apories du "oui", à la fois antérieur, plus vieux que le "oui" courant, et incompréhensible, sont posées. Derrida utilise aussi parfois les mots "oui primaire" ou "oui primordial", bien que ces mots soient eux aussi discutables. Cette instabilité ou imprécision des mots résonne avec l'indescriptibilité du "oui". Il est étranger au savoir. Bien qu'aucune connaissance positive ne permette d'y accéder, bien qu'il échappe à la légalité courante, il faut que ce "oui" soit, à chaque moment, confirmé. On l'invoque à chaque souffle, chaque interjection, chaque appel. Il est coextensif à toute parole, double tout énoncé, y compris celui qui vient de moi à moi, ou de moi à l'autre en moi. Antérieur à la langue, même s'il est encore dans la langue, il aura précédé toute croyance, tout lien, toute prise de responsabilité. Sans lui, il n'y aurait eu ni mémoire, ni discours, ni adresse à l'autre, ni héritage, ni confiance, ni foi. Il n'y aurait pas eu d'accueil, ni de la langue, ni de loi. Pour dire "oui" à un autre, il faut que je croie en lui. Devant lui, je m'engage, je promets, je signe ou j'acquiesce.

Mais cela pose une autre question. Si le "oui" est déjà une réponse, alors, à qui répond-il? Y aurait-il, avant lui, une obligation, un appel? Cet appel, selon Derrida, c'est depuis la promesse d'une réponse qu'il s'entend lui-même. Il commande un accueil, un oui "à" l'autre qui présuppose qu'un autre "oui" l'ait déjà accueilli, ait déjà dit "oui". Ce "oui" de l'autre est une marque sans contenu, vide, inarticulée. Il ne dit presque rien, rien d'autre que "oui". Rien ne peut le remplacer. Chaque fois que, dans la langue courante, on engage le "oui" comme tel (le "oui" courant, verbal), on engage aussi cette marque primaire du "oui" qui reste indicible. Ineffaçable, le double oui aura survécu à tous les désaveux, dénégations, négativités.

Ni constatif, ni performatif, il est la condition transcendantale ou quasi transcendantale du constat ou de l'acte de langage. N'ayant pas d'autre fonction, pas d'autre sens que de répondre à, il est au coeur de la religion comme de l'oeuvre d'art.

 

2. Des axiomes.

Un axiome, c'est l'affirmation d' une valeur qui doit rester intacte, donner lieu à un acte de foi. Il y a de la foi, et même double, dans toute religion, mais aussi dans n'importe quelle croyance. Tant que cette croyance est maintenue, l'axiome reste indiscutable. En principe, tout axiome peut être contesté, transformé ou rejeté. Au nom du même axiome, on peut défendre des points de vue différents, critiquer, combattre ou rejeter la même thèse.

Cela pose la question des principes inconditionnels. Sont-ils irréductibles? Il ne faut pas confondre les affirmations non critiques, celles de la métaphysique ou de la tradition, avec ce que Derrida aura nommé le Oui originaire. Dans un cas les présuppositions sont ordonnées par le discours, dans l'autre elles viennent avant, elles sont antérieures au discours. Certains axiomes restent, quoiqu'il arrive, inéliminables. Exemples : une justice indémontrable, qui engage au-delà du droit, de la norme, du temps. Ou encore, pour la déconstruction, l'ouverture de l'avenir. Ou encore : l'irréductibilité de ce qu'on voit au visible (il y a toujours de l'invisible dans le visible). Pourtant ces axiomes ne sont pas constitués en systèmes, il n'y en a pas de liste finie. Contrairement à ce qui arrive en mathématiques, le nombre d'axiomes du discours n'est pas limité, il peut toujours y en avoir plus. Il peut arriver qu'ils s'organisent autrement.

 

3. Ecouter, entendre, répondre.

Avant toute parole, tout discours, j'adresse une demande à l'autre : écoute, réponds, viens. Cette demande est indéterminée. Ces verbes se disent au présent, mais ils sont irréductibles à leur signification usuelle. Il ne s'agit pas seulement d'écouter, d'entendre, de répondre, d'opérer, de fonctionner, d'appeler ou d'ordonner, il s'agit de s'engager, de dire "oui". La demande ne nomme, ne décrit, ne désigne rien, mais elle m'engage, moi aussi, à écouter, entendre, etc.. Sans faire appel à aucune autorité, ni loi, ni hiérarchie, je promets que c'est bien moi qui dis oui, et que la mémoire de ce geste restera.

L'acquiescement à l'autre, comme celui de l'autre, reste tremblant, incertain. Il faut le répéter sans cesse, le redire, le ritualiser. S'il y a répétition, il y a possibilité de rite, que ce soit par la prière (comme avec le Shema Israël des Juifs), par l'accueil ou par n'importe quel acte quotidien comme un coup de téléphone.

Parfois le "oui" exclut la réponse. C'est le cas pour certaines appartenances communautaires, quand les alliés ou les "frères" ne peuvent, sous la menace ou le serment, que s'inscrire dans la communauté (leur accord est extorqué, il n'est qu'un faux acquiescement).

 

4. Alliance.

Il ne suffit pas qu'une alliance soit assignée par un père ou un archonte, encore faut-il qu'on y souscrive (qu'on dise "oui" à cette alliance). Comme un contrat symbolique ou même un héritage, on ne peut la sceller que par une confirmation, qui peut n'être que partielle ou conditionnelle. Exemple : lorsque Derrida choisit de dire Oui, je suis un Juif, sans pour autant faire partie de la communauté, il ne se soumet à aucune nécessité. Il pourrait dire "non", ou dire "oui" autrement, à d'autres conditions. Autre exemple : quand il s'engage vis-à-vis de la philosophie, il n'acquiesce pas à toute la philosophie, il ne partage pas tout avec elle. Une alliance n'est jamais automatique, ni naturelle. Dans tout discours, il y a deux oui (oui oui...) : celui qui s'adresse à l'autre, et l'acquiescement qui vient de l'autre, qui est impliqué dans le premier. Ni l'un ni l'autre n'est absolument garanti à l'avance.

Un "je" qui se cite soi-même disant "oui" ou qui fait le récit de cet acquiescement, c'est aussi une alliance : l'alliance de l'affirmation avec elle-même (oui, oui). La littérature pourrait être une alliance de ce type, et aussi la vie, l'auto-affection de la vie qui s'hétéro-affecte. C'est le chemin ouvert vers une sur-vie qui ne serait pas le dépassement de la mort, mais une victoire triomphale et terrible, qui brouille la distinction du vivre et du mourir (oui, oui, oui).

 

5. Aimance.

Avant toute religion positive, les hommes sont liés entre eux par un sentiment élémentaire de respect, de scrupule. Ils doivent acquiescer à l'obligation de faire halte devant l'autre, avec retenue et pudeur. Ils doivent respecter la vie, s'arrêter, se tenir à distance de ce qui doit rester sain et sauf.

Pour que je puisse entrer en rapport avec l'autre, il faut que nous partagions déjà un espace commun, une amitié d'avant les amitiés. Il faut qu'ait eu lieu un partage de langue ineffaçable, enfoui, secret, oublié, inavouable. C'est ce que Jacques Derrida appelle l'aimance. Répondre à l'autre, cet acquiescement le plus originel, le plus fondamental, le plus inconditionnel, c'est l'aveu de cette archi-amitié qui n'est conditionnée par aucune détermination, aucun autre enjeu que ce rapport.

 

6. Le "oui" d'aujourd'hui.

Dans la modernité, le oui se transforme, il se gramophonise. On le répète, on l'archive, on l'enregistre, il devient une marque déposée, un titre inaliénable, ou encore un phonème avec sa sonorité, un graphème reconnaissable visuellement. Les machines qu'il lance sont comme celle de James Joyce : exposées à un double bind. Car dire oui, c'est signer, et le paradoxe du oui rejoint celui de la signature. D'un côté il lance une machine de production et de reproduction; et d'un autre côté, par sa singularité et son unicité, il implore le "oui" de l'autre, sa contresignature, il la ruine. Il se transforme alors en "oui" au-delà du oui, en oui-rire, qui acquiesce à la circoncision du rire.

 

 

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Propositions

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Un "oui" primaire, incompréhensible et ineffaçable, marque avant la langue et dans la langue qu'il y a de l'adresse à l'autre

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Le mot "oui" a toujours la forme, le sens et la fonction d'une réponse; cette réponse a parfois, peut-être, la portée d'un engagement originaire et inconditionnel

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Un Oui originaire, acquiescement donné à quelque présentation de soi, survit à toutes les négativités

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Un "oui" de l'autre précède toujours déjà, pré-originellement, le "oui" à l'autre - cette réponse qui ouvre à l'infini de l'autre, l'accueille, lui répond

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"Répondre à l'autre", c'est l'acquiescement le plus originel, le plus fondamental, et aussi le plus inconditionnel

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Axiome : nul à-venir sans héritage, possibilité de répéter, itérabilité, alliance à soi, confirmation du oui originaire, mémoire et promesse messianique

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Avant tout autre contrat, une amitié d'avant les amitiés, ineffaçable, inavouable, incommensurable, fondamentale et sans fond, respire dans le partage de la langue

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Un accueil silencieux de la chose ou du visage (fiabilité pré-originaire) est le préalable de tout contrat symbolique

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Il n'y a pas de "premier" oui, le oui est déjà une réponse, un appel qui ne peut s'entendre lui-même que depuis la promesse d'une réponse

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Toute sacralité, croyance, pensée ou autorité - religieuse ou non - reposant sur un axiome peut être critiquée, combattue ou rejetée au nom de ce même axiome

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Les deux sources de la religion présupposent un axiome unique, irréductible mais double, qui doit rester intact et donner lieu à un acte de foi

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Il faut bien, au commencement, quelque coup de téléphone : "Allô, j'écoute, je suis là, présent, prêt à parler et à répondre" - comme dans le "Shema Israel"

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Paradoxe du "oui" : il lance une machine de production et de reproduction dont il ruine le modèle

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"Oui" est la condition transcendantale de tout performatif, de toute écriture, promesse, serment, engagement, qui en appelle au "oui" de l'autre et s'envoie, à soi-même, un "oui"

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La signature requiert un "oui" plus vieux que le savoir, un oui qui, derrière chaque mot et même sans mot, confirme le gage d'une marque laissée

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Signer, c'est affirmer de façon fière, triomphante, quelque chose dont on a déjà fait son deuil

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Le "oui" de l'affirmation ressemble à un acte de langage performatif : il ne décrit ni ne constate rien, il engage en répondant, jusqu'au point où il est débordé par ce qui vient

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Une alliance est scellée par un "Oui, oui" qui garde, en secret, une mémoire endeuillée où vient l'autre

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Une structure universelle de la religiosité est l'arrêt, la halte respectueuse devant ce qui doit rester sain et sauf

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Un lien entre singularités (relegere) fait de scrupule et de respect précède toute religion positive qui lie les hommes entre eux ou avec Dieu (religare)

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En disant "Oui", je m'engage et je signe, je réponds à l'interpellation d'un autre en lequel je crois

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"Oui oui"; tout discours est entre deux "oui", celui qui s'adresse à l'autre pour lui demander de dire oui, et le oui d'un autre, déjà impliqué dans le premier "oui"

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Face à l'université moderne dont le projet terrifiant, intolérable, est d'archiver toute la culture, l'oeuvre implore un "oui" de l'autre, la nouveauté d'une contresignature

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Dans l'Ulysse de Joyce, ce qui fait rire est l'ouverture du cercle qui renvoie de soi à soi : le "oui" affirmé/appelé implique un autre "oui" au-delà du "oui", un "oui-rire"

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La signature de Joyce invite les lecteurs et experts à acquiescer à la circoncision de l'oeuvre, à l'alliance du "oui-rire"

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"Viens" se dit au présent; le citer met à l'oeuvre un autre "Viens" dont le " faire" est irréductible aux verbes usuels : opérer, fonctionner, jouer, ordonner, appeler

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Un "Viens" chaque fois unique, éternellement répété, se soustrait à l'ordre du langage, il s'affirme sans procéder d'aucune autorité, aucune loi, aucune hiérarchie

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Un mot "gramophoné" est à la fois graphème et phonème : comme le YES anglais dans EYES ou le OUI français dans OUÏ-DIRE

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Axiome de la vision : Ce qui rend visible n'est pas visible

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Le "commun" (appartenance communautaire) présuppose un "nous" qui inscrit l'autre dans une alliance à laquelle il ne peut qu'acquiescer

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Un "dire oui à la loi" précède originellement la loi

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Qu'un "je" se cite soi-même, qu'il en fasse le récit, c'est ce qui, dans la vie comme dans la Genèse, donne lieu à l'alliance de l'affirmation avec elle-même : "oui, oui"

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La victoire triomphale de la vie, cette chose terrible, c'est dire "oui, oui, oui" à vie-et-mort, ce "neutre" qui brouille la distinction du vivre et du mourir

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La pensée déconstructrice dit "Oui" à la philosophie, ce qui l'engage envers cet autre, sans partager avec elle aucun autre contenu que ce gage donné

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L'oeuvre [d'art] suppose un acte de confiance, d'accueil du monde, qui engage dans la langue et le discours

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L'axiome de la déconstruction, ce à partir de quoi elle s'est toujours mise en mouvement, c'est l'ouverture de l'avenir

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Axiome de la justice : elle est inconditionnelle et indémontrable, elle engage au-delà du droit, de la norme, du temps

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Il ne suffit pas qu'on m'assigne un "tu es juif" pour que je souscrive un "Oui, je suis un Juif"

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En signant du nom du prophète Elie, Jacques Derrida rit tout bas de la signature, il contresigne par un "oui-rire" le fou rire de l'oeuvre joycienne

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