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de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, le pardon                     Derrida, le pardon
Sources (*) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2016, Page créée le 26 janvier 2008 Derrida, inconditionnalités, principes inconditionnels

[Derrida, le pardon]

Derrida, inconditionnalités, principes inconditionnels
   
   
   
Réparation par l'oeuvre Réparation par l'oeuvre
                 
                       

1. Pardon pur et pardon transactionnel.

Derrida distingue deux pôles du pardon :

- le pur pardon, concept exceptionnel et extraordinaire, qui n'est prescrit par aucune norme ni pratique sociale. Inconditionnel, irrationnel, il ne suppose ni calcul, ni transaction, ni obligation, ni excuses, ni demande. C'est une sorte de folie qui pardonne l'impardonnable, sans justification ni en tirer aucun avantage.

- le pardon transactionnel, qui fait l'objet d'une décision ou d'une négociation - pour quelque raison que ce soit. Les scènes d'aveu ou de repentir, qui visent une réconciliation ou l'expression d'un regret, sont transactionnelles.

Même si, en pratique, un pardon effectif n'est décidé que sur la base d'un compromis ou d'une négociation, il suppose toujours l'horizon du pardon pur. Les deux pôles du pardon sont indissociables. Dans les deux cas, la dette n'est jamais annulée, le coupable reste un coupable.

Le droit de grâce dont dispose le monarque souverain est le modèle exemplaire du pardon pur. Mais il n'est jamais complètement inconditionnel. S'il l'était, il serait porteur d'une aporie : le souverain devrait renoncer au pouvoir dans le moment même où il l'exerce.

On peut rapprocher le pur pardon de la pure hospitalité, elle aussi absolument désintéressée, illimitée et inconditionnelle.

 

2. Un acte.

En se présentant comme un point final ou un dernier mot, le pardon ressemble à un verdict. Mais il ne juge pas, ne solde pas les comptes. Il ne peut ni mettre fin aux remords du coupable, ni le rendre innocent. C'est un engagement, un acte performatif, qui ne peut être décidé par aucune institution mais seulement par la victime, dans la singularité d'un face-à-face avec le coupable.

 

3. Un pardon élémentaire.

Pour que je puisse m'adresser à l'autre, il faut qu'il reconnaisse mon témoignage, qu'il ait foi en moi. Mais je ne peux jamais lui garantir, de manière certaine ni absolue, que je ne me trompe pas moi-même, que je ne mens pas, que je ne suis pas de mauvais foi. Je dois donc, avant toute adresse, lui demander pardon.

 

4. Le pardon par l'oeuvre.

Analysant deux écrits célèbres intitulés Confessions - signés J-J Rousseau et Saint-Augustin, Derrida observe que l'un et l'autre ont commis à un certain âge (16 ans) une faute, un vol, un larcin, qui pourrait avoir contribué à déclencher, plus tard, leur engagement dans l'écriture. Ils reconnaissent le mal qu'ils ont commis, ils acceptent la sanction, mais ils ne peuvent s'empêcher d'en jouir encore. C'est pourquoi ils demandent pardon sous cette modalité singulière, une oeuvre. Car un acte de parole n'est pas suffisant pour s'excuser. Il faut, en plus, une blessure, une interruption, une rupture dans l'ordre du temps, un événement qui fasse date. Une scène de pardon qui serait réduite à l'automaticité d'un "Je m'excuse" ou à l'évidence d'un savoir serait dangereuse, terrifiante. S'excuser sans se transformer, sans risquer un basculement, sans oeuvre, ce serait un blasphème, un parjure.

Si l'oeuvre avait le dernier mot, elle pourrait innocenter, mais le dernier mot n'existe pas. Il y a toujours d'autres destinataires, d'autres interprétations.

 

 

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Propositions

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Le pur pardon est sans limite, sans norme, sans modération ni finalité : il est exceptionnel et extraordinaire, à l'épreuve de l'impossible

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Le pardon pardonne seulement l'impardonnable

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Le pardon inconditionnel est fou : c'est une surprise, une révolution, un événement hétérogène à la politique et au droit, une éthique au-delà de l'éthique

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Pour qu'arrive le pardon, l'excuse ou le parjure, un performatif ne suffit pas, il faut une oeuvre : une blessure, une interruption, une rupture dans l'ordre du temps

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Ni l'Etat, ni aucune institution ne peut pardonner : seule une victime le peut

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L'essence du pardon exige un face-à-face personnel qui n'engage que des singularités absolues

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Un pardon se pose dans la figure du "dernier mot", comme un verdict, mais il ne juge pas, ne met pas fin à la dette

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Etant exposée à une violence ou un abus toujours possibles (faux témoignage, mensonge, parjure, trahison, etc...), toute adresse à l'autre commence par une demande de pardon

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Une confession n'est pas de l'ordre du savoir ou du faire-savoir, elle se fait sur le mode du repentir, de la reconnaissance, de l'excuse, de la demande de pardon

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La prolifération mondiale et l'universalisation de scènes de repentance ou d'excuses tend à effacer la dimension du pur pardon qui n'est ni politique, ni social

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L'authenticité du pardon ou de l'excuse seraient menacés s'ils se réalisaient automatiquement, sans oeuvre - alors la scène de confession serait terrifiante, la justice serait injuste

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Faire une oeuvre, c'est voler l'acte qui la produit, le confesser, en jouir tout en demandant pardon, s'en exonérer tout en reconnaissant le mal et en en acceptant la sanction

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Pour qu'arrive un pardon effectif, concret, il faut que reste irréductible l'idée d'un pardon pur, inconditionnel, dépourvu de sens, de finalité et d'intelligibilité

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A la "survivante éternelle", ce blasphème, ce parjure, cette figure du savoir absolu pour laquelle aucune surprise n'est possible, il faut répondre par l'aveu, la demande de pardon

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Le droit de grâce, modèle exemplaire du pardon pur, incarne le principe transcendantal de la souveraineté

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Entre un pardon effectif, qui suppose quelque pouvoir souverain, et un pardon digne de ce nom, inconditionnel, sans pouvoir ni souveraineté, l'aporie est irréductible

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