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TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

                     
                     
Babel, mot polysémique                     Babel, mot polysémique
Derrida, la tour de Babel               Derrida, la tour de Babel
Pierre Bouretz - "La Tour de Babel", Ed : Desclée de Brouwer, 2003, p37

 

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[Aucune traduction ne peut réduire la polysémie du mot "Babel"; on ne peut enfermer son étrangeté dans une étymologie]

   
   
   
                 
                       

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En hébreu, Babel s'écrit בבל : beth - beth - lamed. Selon le dernier verset du chapitre 11 de la Genèse, qui raconte l'histoire de la tour de Babel (on trouvera ici une traduction de ce chapitre), ce nom aurait été donné à la ville de Babylone au moment où tous les langages ont été confondus "C'est pourquoi on la nomma Babel - car l'Eternel y confondit le langage de tous les habitants de la terre" (Gn 11,9). Cela suppose qu'on rapproche la racine balal, qu'on peut traduire en français par "il confond" (car c'est un verbe d'action), du nom propre Babel. Il ne s'agit pas vraiment d'une étymologie, mais d'un rapprochement, d'une association. Une autre étymologie semble plus crédible. En assyrien, on aurait babilu ou Bab-El (porte du Dieu), ou encore babili (porte des Dieux).

En français, le mot Babel, qui a donné quelques dérivés (babelesque, babélique, babélisme), peut être rapproché de babil, de babillage ou de babiller, qui sont des onomatopées (en anglais to babble, en néerlandais babbelen, en allemand babbeln). On peut aussi le rapprocher de l'italien bambino ou du syriaque babion, qui signifient tous deux "enfant".

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Les interprétations traditionnelles du récit partent de la définition d'une faute : une collectivité qui parle d'une seule voix, affirmant une unité sans faille, un avenir clos, une volonté de se faire un nom, un pacte avec la matière ou avec la chose scellée, une perte de la capacité de nomination, etc.... Elles supposent que Dieu a un but à atteindre par le biais d'une sanction : il faut ouvrir pour chacun le temps d'une histoire, inventer la parole, multiplier les bords du monde, etc...

Mais le texte opère d'abord par la langue. Le nom propre Babel, qui est aussi un nom commun, invite à l'intertextualité. Pour parler, il faut recourir à des tropes et des métaphores; on ne peut pas rester dans un système unique. En clamant le nom de Babel, Dieu déconstruit la tour, interrompt la lignée des Sémites et il impose aussi la loi de la traduction. Ce n'est pas seulement la tour qui est divisée, c'est son nom.

 

 

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Propositions

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Avant même que ne débute l'épisode de Babel, les nations étaient distinctes, les langues différenciées et les peuples dispersés

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En la qualifiant de "balal" (confusion en hébreu), les juifs babyloniens se moquaient de Babel et de sa tour (Bâb-Ilou, la "porte de Dieu" en akkadien)

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En portant atteinte à la pureté du nom, qui est le fondement commun de l'esprit linguistique, les hommes ont abandonné les choses; alors est né le projet de la tour de Babel

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La faute de Babel, c'est de vouloir se faire un nom; Dieu punit en affectant le pouvoir de nommer

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La faute de la génération de Babel, c'est qu'ils n'étaient pas préoccupés de l'avenir : ils imaginaient que leurs descendants poursuivraient jusqu'à la fin leur rêve de progrès

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Si les langues de la génération de Babel ont été dispersées, c'est parce qu'en construisant la tour, les hommes voulaient à tout prix rester unis

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La transgression de Babel tient à son caractère collectif : elle veut unifier l'humanité en une seule voix, sans tenir compte des individus ni des peuples

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A l'époque de la tour de Babel, l'univers n'avait qu'un seul bord, c'est-à-dire une seule langue

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A l'époque de Babel, le monde entier était un ensemble de paroles scellées et de choses fermées

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L'homme de la tour de Babel accède à l'artifice et à l'art, mais il met cette invention au service d'un pacte avec la matière

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À l'époque de Babel, chaque famille humaine et chaque peuple parlait son dialecte; mais la langue sacrée avait été oubliée

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En construisant la tour de Babel, les hommes se réunissent pour monter à la conquête du ciel; tandis que Yhvh descend pour donner à chacun le temps de son histoire

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Refusant la chose inerte et inventant la parole, Abraham, contemporain des bâtisseurs de Babel, a été le seul homme à refuser de prêter la main à l'entreprise

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Le texte sur la tour de Babel n'est pas un récit comme un autre : c'est le mythe de l'origine du mythe, qui dit la nécessité de suppléer par des tropes à l'impossible système

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La performance de Babel instaure, d'un coup de nom propre, la loi de la traduction : nécessaire et impossible, elle instaure une dette dont on ne peut plus s'acquitter

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Babel, c'est à la fois le nom propre de l'unicité (une langue), et un nom commun semant la confusion (plus d'une langue)

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La confusion babélienne se joue entre la parole et l'écriture : la différence phonétique s'entend par la voix, mais la graphie ou la lettre passent l'entendement

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En clamant son nom divisé, Dieu-Yhvh-Babel déconstruit la tour et (inter-)rompt la lignée des Sémites

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Le récit de la tour de Babel est la trace d'une crise : la fin de l'ère mythologique, qui donne lieu à la discussion savante d'un noyau textuel condensé et codé

 

 

 


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