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 DERRIDEX

Index des termes

de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, la tour de Babel                     Derrida, la tour de Babel
Sources (*) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2016, Page créée le 1er juillet 2010 Derrida, la tora

[Derrida, la tour de Babel]

Derrida, la tora Autres renvois :
   

Derrida, la traduction

   

Derrida, la torah

   

Derrida, la colonne

Derrida, sa Cabale cachée Derrida, sa Cabale cachée
Tu traduiras dans ton idiome               Tu traduiras dans ton idiome    
Derrida, la traduction                     Derrida, la traduction    

1. Babel, un texte unique.

Ce court texte (reproduit ici), qui ne dépasse pas dans la bible les neuf premiers versets du chapitre XI de la Genèse, est étrangement placé au milieu de la généalogie des Sémites qu'il interrompt brutalement. Il occupe, selon Derrida, une place singulière et unique non seulement dans la bible, mais aussi dans l'ensemble des textes sacrés; et j'ajouterai : il occupe aussi une place singulière, unique, dans les écrits derridiens.

cf : Dans le texte de la Genèse, le statut et l'événement de Babel, comme texte sacré, est unique.

cf : Le texte sur la tour de Babel n'est pas un récit comme un autre : c'est le mythe de l'origine du mythe, qui dit la nécessité de suppléer par des tropes à l'impossible système.

Le récit de la tour de Babel, le plus sacré, le plus poétique, le plus originaire des récits bibliques, énonce la limite, le modèle pur de toute écriture. Il renvoie à l'essence de ce qu'est un texte sacré : appeler à un "à-traduire" qui reste, malgré les traductions, infiniment éloigné; maintenir la confusion (babel) pour que perdurent à la fois la dette et le devoir de traduire.

Que ce texte interrompe l'énumération généalogique des Shem (Sémites) n'est pas sans importance pour Derrida, y compris au regard de sa généalogie personnelle. Un récit qui est aussi un acte de langage (Sur quoi il crie son nom, Babel, oui, là, Yhvh a mêlé la lèvre de toute la terre, et de là Yhvh les a dispersés sur les faces de toute la terre, Gen 11:9 traduit par Chouraqui) peut toujours venir interrompre la plus précise des généalogies. Les mentions de Babel (ou de Nemrod) coupent ainsi parfois le texte de Derrida (La Dissémination pp414-415, Glas pp48a-49s, La Carte postale p13, D'un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie p10, Schibboleth pp52-4, Ulysse gramophone en de nombreux endroits, etc.).

 

2. Un rapport à la langue.

Traduction et déconstruction sont étroitement liées dans le modus operandi derridien. Aucun système, aucune construction cohérente, unitaire, ne peut être achevée [y compris dans le champ philosophique], car tout système est une traduction, et une traduction exige toujours d'autres figures, d'autres tropes, d'autres métaphores. Construire, c'est traduire; et traduire, c'est déconstruire.

Les paradoxes de la pensée derridienne de l'idiome sont étroitement liés au récit de Babel : (1) Pour donner du sens aux mots, chacun doit traduire les langues qu'il entend en une langue unique, son idiome singulier; (2) Pratiquer une langue, c'est s'ouvrir à l'altérité, à d'autres langues. Il y a toujours plus d'une langue.

 

3. Un Dieu déconstructeur.

Dans le récit de la Genèse, Dieu choisit pour la ville où la tour est construite un nom, Babel, qu'on peut traduire par "confusion", ou "il confond". Il clame son nom (Babel), et en le clamant, c'est son propre nom (Yhvh) qu'il divise et déconstruit. Dieu-Yhvh-Babel ne reste pas intact. En imposant l'arrêt de la construction, il laisse jouer, en son nom (imprononçable), la différance. Le propre ne se distingue plus de l'impropre, ni le nom commun du nom propre. La confusion contamine tous les noms. Le Dieu de Babel [Yhvh] vous le dit : la place du père qui aurait voulu imposer une seule langue, une métalangue formelle et cohérente, est intenable. En tous cas ce n'est pas la sienne. En donnant un nom unique mais confus, paradoxal, polysémique, à l'invitation qu'il lance aux Sémites de laisser venir en eux plus d'une langue, il conjure le risque qu'une langue unique ne vienne effacer son nom. Ce que dit ce nom, c'est qu'une traduction qui efface l'étranger en soi ne peut qu'échouer. En laissant la lettre se diviser, se disséminer, il ne lui fixe aucun destin. Il instaure un nouveau genre de contrat.

 

4. La tour et les colonnes.

La tour a aussi une dimension phallique, ou plutôt : le concept derridien du phallus est affecté par la tour. Il y a chez Derrida une colonne de langues, comme il y a des colonnes d'air, de souffle, de chiffres, de lettres ou de paroles. Elles tournent sur elles-mêmes. Autour de leur verticalité phallique se tisse et se dissémine le texte et ses marges.

 

5. L'oeuvre de Jacques Derrida, singulièrement babélienne.

James Joyce, a voulu prendre cette place. Lui aussi, il a clamé son nom. En écrivant un texte illisible, indicible, inaudible, il a abattu les nouvelles tours. Il a déconstruit par avance la légitimité de toutes les machines de lecture. Sous cet angle, l'oeuvre derridienne est joycienne. Elle clame un nom.

cf : Jacques Derrida se donne pour tâche de mettre en oeuvre le retrait inouï qui exige, inconditionnellement, d'être traduit.

 

 

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Propositions

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Le texte sur la tour de Babel n'est pas un récit comme un autre : c'est le mythe de l'origine du mythe, qui dit la nécessité de suppléer par des tropes à l'impossible système

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Dans le texte de la Genèse, le statut et l'événement de Babel, comme texte sacré, est unique

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L'évenement du texte sacré, c'est qu'en commandant une traduction sans laquelle il ne serait rien, il se fait modèle et limite de toute écriture, se confond avec l'acte de langage

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Babel, c'est à la fois le nom propre de l'unicité (une langue), et un nom commun semant la confusion (plus d'une langue)

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Avec le nom de son choix, Babel, Yhvh donne à traduire et à ne pas traduire

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En clamant son nom divisé, Dieu-Yhvh-Babel déconstruit la tour et (inter-)rompt la lignée des Sémites

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[En condamnant la tour de Babel, Yhvh conjure le risque qu'une langue unique ne vienne effacer son nom]

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La dissémination passe par une colonne transparente, réfléchissante - phallus vidé de lui-même ou tour de Babel - où se joue le déplacement des marges

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[Aucune traduction ne peut réduire la polysémie du mot "Babel"; on ne peut enfermer son étrangeté dans une étymologie]

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La traduction (deux fois une langue) ne peut qu'échouer, car elle efface l'étranger en soi (au moins deux langues)

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La traduction est un contrat absolument singulier, quasi-transcendantal, qui, en engageant des noms, exhibe l'affinité a priori entre les langues

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La confusion babélienne se joue entre la parole et l'écriture : la différence phonétique s'entend par la voix, mais la graphie ou la lettre passent l'entendement

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L'essence de la maternité tient à la langue maternelle, tandis que le père occupe la place intenable d'une langue formelle ou d'un métalangage, impossible et monstrueux

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Par ses mots écrits en plusieurs langues, James Joyce joue de la lettre inaudible comme du nom de Dieu : il déclare et déconstruit le commencement (Yahwé/he war)

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James Joyce a tout fait pour que des experts travaillent pendant des siècles sur son nom; mais, comme le Dieu de Babel, il en a déconstruit par avance la légitimité

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[Jacques Derrida se donne pour tâche de mettre en oeuvre le retrait inouï qui exige, inconditionnellement, d'être traduit]

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