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Index des termes

de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, le secret                     Derrida, le secret
Sources (*) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2017, Page créée le 3 janvier 2012 Derrida, inconditionnalités, principes inconditionnels

[Derrida, le secret]

Derrida, inconditionnalités, principes inconditionnels Autres renvois :
   

Derrida, la garde

   

Derrida, la réserve

   

Derrida, l'oubli

Une oeuvre témoigne d'un retrait, un secret Une oeuvre témoigne d'un retrait, un secret

Derrida, une crypte

Le secret de Derrida, indéchiffrable               Le secret de Derrida, indéchiffrable    
                       

1. Le secret, séparé.

Il n'est de secret qu'inavouable. L'avouable seul peut être avoué; l'inavouable reste clandestin, irréductiblement, irrémédiablement crypté. Cela pose la question de la limite entre ce qui est secret, et ce qui ne l'est pas. Dans les langues latines, le secret, c'est la séparation (secernere). Tant que le secret reste séparé, impartageable, il y a de l'autre, il y a de la distance. Tant que le secret reste intact, un espacement est préservé, respecté, mais si le secret était avoué, alors plus rien n'arrêterait le déchaînement du pouvoir, de l'appropriation ou de la violence.

Tout livre, oeuvre, texte - ou même communauté - suppose un double mouvement. Du côté du seuil, du bord, de la frontière ou du cadre, il y a possibilité d'une limite, d'un arrêt, d'une interruption, même si cette marge fait elle aussi partie du livre, de l'oeuvre ou du texte [car il n'y a pas de hors-texte]; de l'autre côté, qui est celui de la croyance, de la foi ou du lieu tout autre, le secret reste vierge et intact, il est inarrêtable et immaîtrisable (comme la différance). Vouloir lire intégralement un écrit ou une oeuvre revient à neutraliser, ou ignorer, ce double mouvement. En la réduisant à l'autorité d'un discours, on élimine ces mots ni visibles, ni audibles, qui y sont mis en oeuvre.

 

2. Silence, responsabilité, secret du secret.

Dans la tradition de l'Ancien Testament, prolongée par le christianisme, le sacrifice (ou ligature d'Isaac) est le lieu où la question du secret est posée. Quand il répond à l'appel de Dieu, Abraham n'en parle à personne : ni ses proches, ni sa femme, ni son serviteur, ni son fils, personne. Il décide de garder secret l'engagement qu'il a pris de donner la mort à ce à quoi il tient le plus (son fils, la promesse d'avenir qu'il porte). L'alliance implique le respect de ce lien absolument singulier, unique, qui le lie à Dieu. Son épreuve, le secret du secret, c'est qu'il doit garder le secret. Son rapport à Dieu se détache de toute communauté, il devient un rapport intérieur.

Le christianisme est l'avènement d'un rapport à l'autre dans lequel un Dieu invisible, caché, voit les secrets du croyant et les évalue : "Ton père, qui voit dans le secret, te le rendra" (Evangile de Matthieu). Ainsi se constitue un lieu pour les secrets : s'il n'y en a plus pour Dieu, il y en a encore plus pour les sujets. Dans l'étrange économie du secret qui s'instaure, moins il y a de secret pour Dieu, plus il y en a dans l'intériorité subjective. C'est l'émergence du sujet dissocié, avec sa part inconnue, inconsciente. Au lieu du secret, ni objectivable ni commensurable, qui n'est là pour personne, s'institue la responsabilité au sens moderne. Son secret, c'est qu'elle refoule et incorpore des mystères plus anciens, un noyau d'irresponsabilité absolue, une possibilité d'hérésie sans laquelle la liberté du moi ou du sujet conscient n'aurait aucun sens. C'est ce mystère toujours retiré, caché, qui garde le dernier mot. S'il se reconnaissait comme tel, la responsabilité s'annulerait aussitôt. Cet invisible absolu, secret au-delà du secret, qui me regarde par la voix d'un autre, ouvre la dimension de la foi. Si tout autre est tout autre comme le dit Derrida à la suite de Lévinas, si tout autre peut être nommé Dieu, alors le secret de tous les secrets, c'est qu'une alliance singulière et dissymétrique, unique, me lie à tout autre. D'un côté, il n'y a plus de distinction possible entre éthique, politique et religion. Mais d'un autre côté, on ne peut rien en partager. Partager le secret, cette aporie, pourrait devenir une figure du mal. C'est pourquoi ce qu'on nomme la théologie négative s'épuise à dénier la possibilité même du partage.

 

3. Parjure, mensonge.

Une oeuvre qui respecterait la promesse de ne trahir aucun secret, ni celui de l'écrivant ni celui du destinataire, serait illisible. Pour être lisible, il faut que de quelque façon elle trahisse les deux, qu'elle s'érige en crime, en parjure. "On devrait toujours demander pardon quand on écrit (on parjure a priori, on perd fatalement la singularité du destinataire dès qu'on envoie un message lisible - et le secret se perd aussitôt)" (Derrida, Tourner les mots, p88). D'un côté, l'auteur devrait demander pardon car il ignore la singularité du destinataire; et d'un autre côté, le destinataire aussi devrait demander pardon, car en lisant, en "comprenant", il ignore le secret de l'auteur. Et quand l'auteur dit "je", il se parjure aussi, car entre la singularité la plus irréductible qui désigne ce "je", et le "je" grammatical du texte, anonyme, substituable et universel, l'abîme est insondable. Au dernier moment, en secret, un "je" peut être substitué à un autre "je", l'adresse peut toujours être changée. Sans que rien n'y paraisse, je peux m'adresser à un autre - voire au tout autre.

A la source de toute croyance, il faut le témoignage d'un "je". Mais ce "je" n'est pas indivisible. Il peut toujours, en secret, mentir.

La toute puissance de la littérature tient à sa capacité à protéger le secret. Elle est le secret même. Aucun interprète ni archiviste ne peut l'interpréter complètement. Il y a toujours de l'avant-oeuvre, du hors l'oeuvre, du hors-la-loi de l'oeuvre, qui resiste à toute lecture, toute compréhension.

 

4. Héritage, le sceau du secret.

Un secret est toujours légué, hérité. Il tient à une injonction, un impératif qui peut se présenter sous une forme douce, persuasive, mais aussi s'imposer par la force, la tyrannie d'une filiation, d'une généalogie. Il tient à la violence, au pouvoir de quelqu'un, d'un "Qui". L'héritier accepte, par serment, de consentir à cet engagement. Il ne devra jamais avouer le secret, même dans l'espoir de réparer un mal. Dès sa naissance, il sera responsable de l'autre, y compris de ses crimes. S'il se confessait, il devrait aussi confesser l'autre. Ainsi Hamlet, par exemple, se sent maudit, bien qu'il n'ait rien fait. Il est simplement né, et du simple fait de cette naissance, il est pris dans une tragédie, il subit les conséquences d'une série de crimes qu'il n'a pas vécus. Ceux qui ont commis ces crimes ne peuvent pas l'avouer, et c'est lui qui devrait se confesser, comme si sa confession pouvait équivaloir à la leur. Il ne peut même pas espérer qu'un jour (messianique) il s'émancipera du poids de l'histoire.

Hériter, c'est reconnaitre que le secret est une réserve qu'on ne pourra jamais entièrement déchiffrer ni interpréter. Tout héritier promet de ne pas y mettre fin, de le préserver pour l'avenir. En disant "Oui", il scelle, par un acte de langage, une alliance qui garde la mémoire de ce lieu qu'il renonce à maîtriser ou limiter. Il prend acte que dans l'héritage qu'il accepte, il y a plus d'un esprit, plus d'un spectre, plus d'une réserve, plus d'un secret, et donc aussi plus d'une responsabilité. Il lui est impossible de prévoir à l'avance jusqu'où cet engagement le conduira.

Ecrire, publier, produire une oeuvre, voyager avec quelqu'un, ce serait partager avec un autre un secret - si c'était possible. Mais entre le secret et la trace qu'il laisse, quelle que soit sa forme, la limite reste incertaine, indécidable. Dès qu'un texte est signé, son secret disparaît sous le sceau. Le porteur ne peut se confier à personne, il est irremplaçable, et s'il témoigne, c'est dans la solitude, comme un hérisson sur une route. En appelant au témoignage de l'autre, il ne peut que susciter une réponse écrite dans un autre idiome, différent du sien. Selon la formule célanienne, Nul ne témoigne pour le témoin. Nul ne peut franchir la limite, la ligne derrière laquelle se garde le secret.

 

5. Crypte : un secret inconditionnel, impossible, (inconscient).

L'un des critères de l'amitié est la capacité à garder un secret. Est-il possible de trouver un ami parfaitement fiable, dont on serait certain qu'il ne trahirait jamais le secret, même à l'égard d'un autre ami? Un tel oiseau rare serait improbable, introuvable (ce serait une sorte de cygne noir). C'est l'une des raison pour lesquelles, entre amis, on ne parle pas du secret. Le silence suffit. Le secret n'est jamais divulgué. En restant inconditionnel, il prévaut sur toute autre loi, y compris la loi de la cité.

Selon Nicolas Abraham et Maria Torok, il arrive qu'un objet soit incorporé dans le moi comme corps étranger, mort, intact, condamné au silence, au fond d'une bouche muette. Enfermé dans une crypte, il se fait caveau, tombeau, monument. Cette garde pathologique du secret, certains psychanalystes l'interprètent comme maladie du deuil. Dans l'analyse derridienne, ce secret se dit : "Je suis mort". Il occupe la place d'un nom propre. Il y a plus d'un nom propre tenu secret, au bord du système de la langue.

On ne connait pas le lieu où le secret est scellé. Il reste énigmatique, indéchiffrable, inviolable. Il arrive que les parois de la crypte où il est enfermé se fissurent, il peut arriver qu'il en sorte quelque chose, mais ce n'est qu'un élément dérivé (un allosème). Le secret lui-même reste hétérogène, inaccessible au savoir comme à l'autorité.

Alors que l'archive peut être constituée en corpus ou en système, alors qu'un code, même entièrement chiffré, peut toujours, en principe, être déchiffré, le secret est structurellement muet. Pour qu'il se manifeste, pour qu'il se montre, pour qu'il apparaisse, il faut du génie. Cela peut arriver n'importe où : dans la fiction, la littérature ou ailleurs.

 

6. Aujourd'hui.

Notre époque est celle où le secret devient un enjeu politique majeur. La frontière entre public et privé est devenue instable, incertaine. Aux menaces policières et aux violences s'ajoutent des formes douces de viol : la technique, l'informatique, l'enregistrement, l'archivage, la transparence. On ne sait plus où commence le secret.

Avec ce qui arrive aujourd'hui, quand les frontières entre public et privé se déplacent, deviennent incertaines, il faut plus que jamais protéger le secret "parce que le secret, ça veut dire ça, c'est la séparation" (Trace et archive, image et art, p108).

 

7. Un lieu voilé, protégé.

On trouve dans le texte biblique un double voile qui, dans le temple, sépare le "Saint" du "Saint des Saints" (le parokhet). Ce voile délimite, pour l'homme du commun, un espace inaccessible, un lieu qu'il doit préserver. En se disant marrane, Jacques Derrida protège un tel lieu. Bien qu'ayant rompu avec la tradition juive, il se proclame son héritier. Il se sent engagé par une élection qui le voue au silence. Il protège au fond de lui ce secret inconnu, infiniment éloigné, exproprié, oublié, crypté. Il le garde, mais il s'en garde, comme une infirmité ou une blessure. Un jour, il a même perdu l'anneau de son père (que sa mère lui avait donné). C'était une façon de jeter dehors ce secret intérieur. Mais l'alliance perdue exige d'être réactivée. A chaque fois qu'il signe, c'est le nom de Dieu qui, en secret, est signé ou signe à sa place - et c'est lui qui doit en répondre.

 

 

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Propositions

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Le secret, c'est qu'on n'avoue jamais, on n'excède jamais l'inavouable - même et surtout quand on avoue

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Il n'est d'alliance que singulière et dissymétrique; il faut qu'elle reste secrète, on ne peut rien en partager, on ne peut partager que le rien

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Il n'y a don - s'il y en a - qu'en un lieu non localisé où le secret est scellé, crypté, indéchiffrable

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Aujourd'hui, la frontière entre public et privé est indécidable, elle se déplace constamment - mais le secret, au-delà, en-deça et en-dehors de cela, doit rester séparé

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Le secret du secret, c'est le respect de l'absolue singularité, la séparation infinie de ce qui me lie à l'unique

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Le secret tient toujours à la violence ou au pouvoir de quelqu'un : il suppose un serment, un engagement devant l'autre qui, en tant que tel, l'exige souverainement

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L'autre est celui qui garde le silence, celui qui, comme un tout autre ou un Dieu, ne partage pas avec nous son secret

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Chaque adresse à l'autre est un témoignage, un testament : seul l'autre peut assurer, par serment, la garde d'un secret qu'il ignore

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Dans l'économie chrétienne du sacrifice, cette étrange économie du secret, un calcul infini prend la relève d'un calcul fini

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"Plus de secret, plus de secret" : dès lors qu'il n'y a plus de secret pour Dieu, s'instaure pour le sujet un lieu de retrait où plus de secret encore, en supplément, peut se loger

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La formule "Tout autre est tout autre", c'est (dans le contexte derridien), le secret de tous les secrets

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Dès la naissance, on porte la responsabilité du crime de l'autre, d'un mal que personne ne saurait avouer, sauf à se confesser en confessant l'autre

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La scène du "Je suis mort" interprète des structures universelles, lisibles, et aussi quelque chose d'absolument illisible, accessible seulement depuis la place de l'autre

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[Pour témoigner d'un secret non dit, inconnu, anéanti, au nom d'un témoin disparu, une oeuvre en appelle au témoignage ou à la réponse de l'autre]

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L'introjection parle, elle nomme, tandis que l'incorporation se tait, elle ne parle que pour taire ou détourner d'un lieu secret

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Dans le fantasme d'incorporation, des forces muettes installent violemment dans le Moi des marques parasitaires, secrètes, encryptées

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L'orifice buccal ne cesse jamais d'être un lieu silencieux du corps; il ne devient parlant que par supplémentarité

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Dans la crypte, il y a plus d'un for - ce lieu externe/interne, secret, où la chose est condamnée au silence

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Dans la crypte, plus d'un nom propre est tenu secret; des mots idiomatiques qui n'appartiennent pas au système de la langue interdisent de signer d'une seule identité

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Une alliance est scellée par un "Oui, oui" qui garde, en secret, une mémoire endeuillée où vient l'autre

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On prend un risque en choisissant d'hériter, car dans tout héritage il y a plus d'un esprit, plus d'un secret et une réserve inconnue

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Promettre, c'est s'engager pour l'avenir à garder un secret

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La substitution du "je" au "je" est la racine du parjure, car je peux toujours, au dernier moment, changer l'adresse en secret

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Toute oeuvre ou écriture est un crime, un parjure - car, pour être lisible, elle perd le secret, trahit la singularité du destinataire

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On ne peut partager ni prouver un secret : le témoin est seul, irremplaçable, nul ne peut témoigner pour lui

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Un ami parfaitement fiable, capable du secret absolu, serait aussi improbable, introuvable, qu'un cygne noir

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L'ami-citoyen, raisonnable et vertueux, est partagé entre la loi de l'amitié, qui commande un secret inconditionnel, et la loi de la cité, qui unit dans la conjuration du secret politique

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Le secret de la responsabilité, c'est qu'elle donne la mort à des mystères plus anciens qu'elle refoule, incorpore, subordonne; elle les veille, elle en porte le deuil

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On ne sait pas ce qu'est un spectre : une chose innommable, immaîtrisable, anachronique et secrète, un autre qui délivre l'injonction, fait la loi et nous regarde sans être vu

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Avec la responsabilité, le moi accède à la possibilité d'un "garder-secret" qui abrite en soi un noyau d'irresponsabilité ou d'inconscience absolue

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La responsabilité, dont la mise en oeuvre est toujours insuffisante par rapport à ce qu'elle doit être, est vouée au secret, à l'hérésie, à la rupture inventive avec la tradition

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Le dernier mot du don responsable, c'est qu'il doit se retirer, se cacher, se donner la mort; il est secret, le secret même, car s'il se reconnaissait comme tel il s'annulerait aussitôt

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On ne peut pas interpréter un poème, mais on peut - sans franchir la limite de la crypte, du secret - témoigner de la puissance, plus puissante que le sens, qui est à l'oeuvre en lui

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Pour ouvrir la dimension de la foi ou de la responsabilité, il faut l'invisible absolu, secret au-delà du secret : ça me regarde, par la voix d'un autre, même là où je ne vois rien

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Ecrire ou publier, c'est voyager avec un inconnu, partager avec lui le secret le plus sacré - comme s'il était possible de partager l'instant de sa naissance ou de sa mort

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Le secret de l'alliance, c'est qu'il n'y a pas de secret comme tel : il ne peut apparaître que par une dénégation essentielle, originaire, du partage

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En tant qu'économie du sacrifice, la responsabilité chrétienne renvoie à une dissymétrie entre les regards : "Ton père qui te voit dans le secret, te le rendra"

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Une "mise en oeuvre" suppose des matériaux déjà disponibles en vue de l'oeuvre, pas encore en elle mais destinés à elle et donc déjà, indécidablement, secrètement, en elle

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Le poème se produit en disant sa signature, son secret, son sceau, de façon auto-déictique ou performative

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La question du secret, des limites de l'archive, est aujourd'hui un enjeu politique majeur

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La responsabilité est temporelle, de l'ordre de l'écoute, tandis que le respect est visuel, de l'ordre de la distance, du secret, d'un espacement dont la rupture entraînerait le mal radical

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A la distinction entre "oeuvre", "avant-oeuvre", "hors-l'oeuvre" et "hors-la-loi de l'oeuvre", l'archive résiste

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Le secret de la Littérature, cette "Toute-puissance-autre", c'est le secret même

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La génialité est l'événement absolu qui assigne une limite indécidable entre le secret comme tel, et son apparaître phénoménal

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L'expérience proprement cinématographique résiste à la loi filmique : ne réduisant pas l'image à l'autorité du discours, elle y laisse entendre les mots invisibles qui l'habitent

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[Aucun code entièrement déterminé n'est structurellement secret, même si son chiffrage ou sa clef est entièrement perdu, oublié]

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Je me sens l'héritier, le dépositaire d'un secret très grave auquel je n'ai pas moi-même accès

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J'ai perdu l'anneau de mon père, cette partie de moi dont le secret est jeté dehors, dans le pli d'un retour sur soi, d'un nouveau départ décisif pour l'alliance

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Ce qui s'appelle Dieu est ce qui, en secret, nécessairement et souverainement, signe à ma place d'un sceau indéchiffrable

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Le judaïsme est une loi révélée, vide de tout contenu, qui n'apporte ni connaissance, ni vérité, dont le secret est séparé, coupé, infiniment éloigné, exproprié

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La parokhet (voile qui séparait le "Saint" du "Saint des Saints") est une oeuvre double : vers le seuil, elle est faite par un artisan; vers le secret, elle est inventée par un artiste

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Le marrane porte un secret plus grand que lui, un secret auquel il n'a pas lui-même accès et qu'il doit garder, respecter, pour résister à la transparence

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Le marrane, ce n'est pas l'exil, c'est la recherche au fond de soi d'un secret eschatologique inconnu, oublié, crypté, d'un messie caché, illisible

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Une élection secrète voue le Juif au silence

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Injonction faite au Juif non communautaire : "Garde le Juif en toi, Garde le secret qui t'a été confié, Garde-toi du judaïsme"

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Le secret de Jacques Derrida, sa crypte, sa folie, c'est que dans sa signature est greffé le nom de Dieu

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