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Index des termes

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de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, communauté                     Derrida, communauté
Sources (*) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2016, Page créée le 7 nov 2014

[Derrida, communauté (sans communauté)]

Autres renvois :
   

Derrida, alliance

   

Derrida, judaïsme, judéités

   

Démocratie, politique

                 
                       

1. Sur la communauté (en général).

La communauté idéale, à l'époque grecque comme à celle de Jean-Jacques Rousseau, est celle qui réunit des personnes à portée de voix. Dans cette relation de voisinage, tout le monde connaît tout le monde, le peuple est assemblé, la parole éloquente des leaders peut se faire entendre.

Dans les communautés de naissance (famille, ethnie, pays, nation), les frères sont unis par un lien testamentaire : une promesse de fidélité à la mémoire des morts, aux spectres des pères. Elles ont pour patrimoine commun un deuil politique qu'il faut sceller, monumentaliser. C'est la fonction des oraisons funèbres, des épitaphes. S'il faut insister sur le serment, la foi, c'est parce que le lien de naissance comme tel n'a rien de naturel. C'est une croyance, une fiction légale, un fantasme. Un frère est toujours un frère d'adoption, et l'égalité de droits, fondée sur cette égalité de naissance, n'est qu'un lien obscur, mystique. On retrouve ce schème généalogique de la démocratie dans le mot allemand "Geschlecht" (souvent utilisé par Heidegger), dont le champ sémantique regroupe les appartenances de sexe, de genre, de race, d'espèce, de souche, de famille, de génération, et (donc) aussi de communauté. Une alliance dissymétrique s'y impose sur un mode affectif, symbolique, voire corporel (circoncision). Cette alliance présuppose un "nous" auquel on ne peut qu'acquiescer - sauf à refuser l'héritage.

Mais la fraternité est ambiguë. Elle peut, à tout moment, dedans ou dehors, se retourner en hostilité absolue.

La question de la communauté est aussi celle du politique. Elle présuppose une décision relative à la question : "Qui est l'ennemi?" Que celui-ci soit réel, virtuel ou seulement possible, ou qu'il ne soit qu'une construction abstraite, un concept, il répond à la structure du "peut-être". L'intégrité de la communauté n'est jamais garantie. Il faut qu'elle garde en elle un héritage, une "authenticité" qu'elle reproduit mécaniquement et qui a plus de valeur que sa propre vie. Ansi se déploie une "commune auto-immunité". Pour qu'elle survive, c'est la pulsion de mort qui doit travailler en silence.

 

2. La mutation d'aujourd'hui.

Vers la fin du 19ème siècle, une mutation majeure a touché les communautés, ce mot étant pris dans sa signification la plus large (y compris religieuses, de genre, etc.). On a contesté, voire renversé des concepts essentiels, organisateurs, de la communauté politique (par exemple, pour Nietzsche, ami / ennemi, fort / faible, dominant / opprimé). Les appartenances s'en sont trouvé décalées, menacées. De réelles, effectives, elles sont devenues virtuelles. Peu à peu, chacun finit par se dire : "Est-ce que j'appartiens à cette communauté? Peut-être". On entre dans la culture du "peut-être".

Avec les nouvelles technologies, la virtualisation franchit une nouvelle étape. Tous les lieux sont désorganisés, y compris ceux du savoir et de l'université (lieux de discussion, de communication, d'archivage, etc.), ce qui met en question la possibilité même du "commun".

 

3. Appartenance sans appartenance.

Pour Jacques Derrida, la question de l'appartenance a toujours été sensible. A quelle tradition, à quelle communauté, à quel groupe, à quelle institution, accepterait-il d'être rattaché? Tout se passe comme si le thème du "X sans X", de l'appartenance sans appartenance ou de la communauté sans communauté avait été inventé, développé et déployé, pour répondre à cette question - y répondre sans qu'aucune réponse ne l'enferme dans une fraternité ou une solidarité dont il serait redevable. Tout se passe comme si la dimension du Geschlecht le repoussait, comme s'il y avait pour lui dans ces rassemblements quelque chose d'insupportable ou d'inacceptable.

Comment rester fidèle à son héritage juif, tout en se tenant à l'écart de toutes les institutions de cette communauté? Il ne récuse pas cette appartenance. Elle est pour lui incroyable, inouïe, ineffaçable. Il s'en garde, et pourtant il la garde en lui, comme un secret qui lui a été confié.

 

4. Politique de l'amitié.

Il suffit d'énoncer une phrase, de chercher à convaincre, à démontrer, à produire un effet, pour qu'un lien s'instaure avec un destinataire, et virtuellement plus d'un. Promettre l'amitié, c'est déjà appeler à un projet de communauté politique - même si ce projet est suspendu à un peut-être, même si c'est une folie. Cette communauté, selon Derrida, ne supporterait ni réciprocité ni ressemblance. Elle ne rapprocherait que des amis "tout autres", des amis de la solitude, sans lien, ni reconnaissance, ni égalité, ni proximité, ni parenté. Ces amis d'une communauté impossible, anachorétique, pourraient se conjoindre sans renoncer à leur singularité. Ils resteraient séparés tout en riant ensemble, ils partageraient silencieusement des jouissances disjointes, dissociées, hétérogènes.

Une communauté qui mettrait en avant le juste mot d'amitié romprait avec le principe d'équivalence, avec tout calcul et toute appropriation amoureuse.

 

5. Pour un "nous" sans communauté.

Devant les échecs de la démocratie libérale, Jacques Derrida préconise une "nouvelle Internationale" : une alliance sans institution, ni communauté, ni appartenance. De nouvelles Lumières, pour les siècles à venir, pourraient concevoir un tel lieu intempestif, sans statut, sans titre, sans nom, sans rassemblement assuré, sans intersubjectivité, sans réciprocité, un lieu discret, presque secret. Ce lieu (peut-être) ressemble à la communauté sans communauté... des lecteurs de Jacques Derrida.

 

 

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Propositions

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Le "commun" (appartenance communautaire) présuppose un "nous" qui inscrit l'autre dans une alliance à laquelle il ne peut qu'acquiescer

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L'éthique de la parole vive entretient un leurre : celui d'une présence maîtrisée à portée de voix, dans la proximité immédiate d'un voisinage

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Il n'y a rien de naturel dans la parenté ou la fraternité; le lien de naissance est un fantasme, qui engage dans l'ordre du serment, de la croyance et de la foi

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Unis par un lien testamentaire (fidélité à la mémoire des morts et aux spectres des pères), les frères ne peuvent penser une vérité qu'en oubliant le "peut-être"

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Dans la fraternité ou la citoyenneté, un lien mystique, obscur, fonde en nécessité l'égalité de droits sur l'égalité de naissance - ce qui peut justifier la pire xénophobie

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"Geschlecht" est un mot intraduisible dont le champ sémantique recouvre les appartenances de sexe, race, espèce, genre, souche, famille, génération, généalogie, communauté, ...

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Il suffit que soit présupposée une décision relative à la question "Qui est l'ennemi?" pour que le politique envahisse et surdétermine toutes les strates de la communauté

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La modalité du "peut-être" est quasi-transcendantale : il suffit de construire le concept politique de l'ennemi pour que, virtuellement, la communauté soit instituée

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Toute communauté est une "commune auto-immunité" : témoignant de l'héritage pour lequel elle se sacrifie, elle est travaillée en silence par la pulsion de mort

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On ne peut se protéger du mal radical par la fraternité, car la fraternité peut, elle aussi, se retourner en hostilité absolue

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Vers la fin du 19ème siècle, dans un monde qui ne tient plus ensemble, une mutation livre à la folie, au chaos, les concepts organisateurs de la communauté politique

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Aujourd'hui, une nouvelle étape de la virtualisation déstabilise la communauté universitaire et désorganise ses lieux

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Je ne peux m'interroger sur l'époque contemporaine, "la nôtre", qu'en m'adressant à un destinataire pour lequel je suppose à l'avance, par fiction, qu'il appartient à ce "nous"

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Jacques Derrida élabore, dès ses premiers textes, une topologie paradoxale de l'appartenance

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Toute promesse d'amitié laisse entendre un projet de communauté politique, qui appelle plus d'un destinataire à se lier

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Une justice qui romprait avec le principe d'équivalence ferait signe vers une équité dont le juste nom serait "amitié", au-delà de tout calcul et de toute appropriation amoureuse

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Il vaut mieux qu'entre amis l'alliance soit silencieuse; ensemble mais séparés, conjoints et dissociés, ils se taisent pour garder leur amitié

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Séparés l'un de l'autre, irrémédiablement solitaires, les amis se taisent ensemble, dans le rire éclatant de leurs deux jouissances partagées, disjointes, hétérogènes

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Dans la "communauté" des amis, l'ami est tout autre : c'est un ami de la solitude - sans lien ni reconnaissance, ni réciprocité, ni égalité, ni proximité, ni ressemblance, ni parenté

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En déconstruisant le schème généalogique de la démocratie, on réaffirme la force inconditionnelle qui, ici et maintenant, prend en compte les singularités anonymes et irréductibles

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Derrida préconise une "nouvelle Internationale" : alliance sans coordination, sans communauté, sans appartenance et sans institution, dans la fidélité à l'esprit de Marx

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Appartenir sans appartenir à la communauté sans communauté des lecteurs de Derrida, c'est une expérience politique de dissidence, contre-culture, résistance

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La promesse du Démiurge laisse place à un "nous" indérivable, sans rassemblement assuré ni intersubjectivité, sans communauté ni réciprocité

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La circoncision est une alliance dissymétrique, sans contrat, à laquelle le nouveau-né souscrit avant même qu'il ne parle

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Injonction faite au Juif non communautaire : "Garde le Juif en toi, Garde le secret qui t'a été confié, Garde-toi du judaïsme"

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Appartenir au judaïsme est incroyable, inouï et ineffaçable

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