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Derrida, le sacrifice                     Derrida, le sacrifice
Sources (*) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2016, Page créée le 27 juillet 2015 Il faut à l'oeuvre un sacrifice, un retrait

[Derrida, le sacrifice]

Il faut à l'oeuvre un sacrifice, un retrait
   
   
   
                 
                       

1. Inscription dans une circularité.

Alors que le don ouvre la possibilité d'une pure dépense, d'une dissipation inutile, le sacrifice implique toujours un échange. Prescrit par la loi, programmé, obligé, il déclenche une circulation contractuelle, une justice distributive, un bénéfice, une protection ou un statut. En échangeant des objets, des choses ou des symboles, le sacrifiant est en attente d'une gratification, d'une maîtrise, d'une domination. Il prend acte de l'impossibilité d'un don pur. Cela vaut même quand la dimension d'échange est dissimulée ou inapparente. Un mendiant par exemple, ou un fou, ne semble avoir aucun rôle dans la production ni la circulation des richesses. Mais cela ne change rien au fait qu'il occupe une place déterminée dans l'espace social. S'il appelle l'empathie ou la charité, c'est en tant qu'exclu ou que sacrifié. Comme figure de la demande de l'autre, sa fonction est symbolique. L'aumône n'est pas un don pur. Elle est réglée par des rites, des calculs, elle appelle la promesse d'une contrepartie.

Cette structure sacrificielle ne concerne pas que les humains. On sacrifie les animaux et aussi le vivant en général. Cela explique les divergences de "responsabilité". Il est interdit de tuer les hommes, mais, dans la vie courante, on peut manger, incorporer les bêtes et les végétaux. Dans le rapport à ces vivants, il n'est jamais question de crime, mais seulement de calcul.

 

2. Religion, communauté.

Le paradoxe du sacrifice, c'est qu'il est à la fois une violence et une quête de pureté. Pour protéger la communauté des infections et des contaminations, pour préserver le vivant, l'indemne, le sain et le sauf, il faut détruire ce qui pourrait les menacer. C'est une injonction, une exigence : tuer pour sauver l'interdiction de tuer, prescrire le meurtre pour sauver l'intégrité du vivant. Le bouc émissaire, comme le pharmakon grec, est nourri par la Cité. Par son sacrifice, c'est la pureté de la Cité qu'on croit sauver. Mais avec ce sacrifice, la pulsion de mort travaille, en silence, la communauté. Tout héritage, toute "authenticité" commune occupe cette place du bouc émissaire : pour survivre, il faut protéger ce qui met la survie en danger, afin de l'éliminer.

Dans l'Ancien Testament, il suffit d'un acte de nomination pour faire entrer le vivant dans l'échange sacrificiel. Après cet acte, accompli par Adam sur l'ordre de Dieu, l'humain proclame sa supériorité et sa propriété sur la vie animale. Quand le nommé reçoit la nomination, il est déjà mourant, remplacé par un nom. Chacun, homme ou bête, doit se soumettre à ce sacrifice. Alors qu'Abel accepte de sacrifier un animal pour Dieu, Caïn ne peut laisser que les végétaux qu'il cultive. Dieu interprète ce comportement comme un rejet du sacrifice animal. Pour punir cette faute, il refuse le don de Caïn, ce qui paradoxalement précipite le végétarien dans le meurtre. Et quand le sacrifice animal (korban, un mot qui signifie proximité) devient impossible pour des raisons politiques, il est remplacé par la prière. On comprend alors que Caïn a été puni pour avoir refusé de se rapprocher du pur (ou de Dieu) en éliminant ou en excluant ce qui faisait obstacle à ce rapprochement. L'opération sacrificielle entretient la circularité, elle garantit le pérennité de l'échange, de l'alliance entre visible et invisible.

 

3. Le sacrifice dans l'oeuvre derridienne.

On ne peut comprendre la place du sacrifice dans l'oeuvre derridienne qu'à partir de ce qu'il dit sur le sacrifice de peau par lequel il a été, lui-même, corporellement affecté. La circoncision, dit-il, "je n'ai jamais parlé que de ça" (Circonfession p70) (v. aussi ici). Quand il parlait de limites, de marges, de marques, de marches, de clôture, d'anneau, d'alliance, de don, de sacrifice, de couture, etc., il ne parlait que de ça, de circoncision. Pourquoi? Notamment parce que la circoncision, elle, elle est inscrite dans son corps, à lui. C'est ainsi que dans son oeuvre à lui, le sacrifice s'inscrit : circoncision. L'entrée dans la communauté, dans l'échange, a pour corrélat le rejet du prépuce, ce petit morceau qu'on jette, qu'on perd, et qui n'entre pas dans l'échange. Il faut qu'il y ait les deux : la dimension sacrificielle avec la série des incarnations de la dette (bénédictions, transmissions, citations, échos, figures, représentations, substitutions), et le deuil absolu, l'exclusion radicale. S'il faut éliminer, supprimer, jeter, c'est pour respecter la loi (car on ne peut pas tout dire), mais c'est aussi pour la ruine, l'apocalypse, qui échappe à tout sacrifice organisé. Il n'est d'oeuvre que prise dans cet intervalle, dans cette transition impossible.

 

4. Au-delà du sacrifice.

Depuis deux siècles, avec l'évolution de la biologie, de la zoologie, etc., le rapport à l'animal s'est transformé. D'une part, par l'industrie ou l'expérimentation animale, on sacrifie le vivant, mais d'autre part, la vie reste une valeur transcendantale, divine, sacro-sainte. D'une part, la souffrance animale s'est aggravée dans des proportions inimaginables, mais d'autre part les frontières qui permettaient à l'homme de s'auto-définir sont de plus en plus fragiles. Cette contradiction conduit à s'interroger sur ce qui, au-delà de la vie, vaudrait plus que la vie. C'est une mutation inouïe, sans précédent qui s'annonce, dont le résultat est imprévisible.

 

 

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Propositions

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Le sacrifice se distinguera toujours du don pur : la destruction s'y échange contre un bénéfice, une protection ou un statut

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Le pharmakon est un "bouc émissaire" nourri par la cité, puis sacrifié pour la purifier d'une infection après une crise

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Toute communauté est une "commune auto-immunité" : témoignant de l'héritage pour lequel elle se sacrifie, elle est travaillée en silence par la pulsion de mort

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Tous les discours des cultures occidentales concernant les animaux ont une structure sacrificielle

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Dans sa duplicité, son ellipse originaire, la religion exige et exclut le sacrifice et la prière

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Donner le nom, c'est encore sacrifier du vivant à Dieu

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Il y a, à l'origine du dessin, deux logiques de l'aveuglement : transcendantale (sa condition de possibilité) et sacrificielle (son économie)

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En se faisant, une oeuvre s'endeuille elle-même : il faut jeter, sacrifier, exclure

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Il n'y a pas un péché originel, mais deux : pour Caïn, ne pas avoir préféré le sacrifice animal, ne pas avoir offert la chair sacrificielle

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Le talith est comme le vivant : c'est la possibilité de l'auto-affection

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Les hommes sont engagés dans une mutation inouïe, sans précédent, de leur rapport aux animaux et aux limites entre biologie, zoologie, anthropologie, vie/mort, technique, histoire

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La dignité de l'homme, c'est que, en témoignant du non-vivant qui l'excède (loi, Dieu, transcendance), la vie ne vaut qu'à valoir plus qu'elle même

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