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 DERRIDEX

Index des termes

de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, le deuil                     Derrida, le deuil
Sources (*) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2016, Page créée le 13 décembre 2006

[Derrida, le deuil]

Autres renvois :
   

Derrida, la remémoration

   

Derrida, l'héritage

   

Derrida, la mort

Derrida, la crypte

                 
                       

1. La théorie de l'écriture, une pensée du deuil.

Jacques Derrida s'est fait connaître par sa théorie de l'écriture, qui est aussi une théorie du deuil. Qu'advient-il en effet de la trace, cette racine commune de la parole et de l'écriture qui, dès le premier matin du langage, aura été inaccessible, oblitérée? Pour entretenir le jeu de la différence classificatoire, il faut qu'elle s'efface, et avec elle la proximité, la présence à soi, la propriété, tout ce que l'on peut regrouper sous le terme d'eschatologie du propre. Jamais on n'aura pu saisir comme phénomène ni la trace, ni même son jeu. Abritée dans une crypte, abandonnée à sa dérive, coupée de toute assistance, orpheline, elle n'a pourtant pas totalement disparu, elle va disparaissant. Son absence est absolue, radicale, irréversible. Elle n'est plus rien : ni savoir, ni présence. Et pourtant, justement parce qu'elle est morte, en prenant acte de son effacement et du retrait de tout ce qui l'a produit (son père), on peut en hériter. C'est ce que Derrida appelle la structure testamentaire, qui vaut pour tout écrit et pour tout graphème. Puisqu'elle est inaccessible, il faut faire son deuil de la trace. Mais quel deuil?

 

2. "Faire" (ou ne pas faire) son deuil.

C'est une question de filiation, d'héritage. Il y a plus d'une façon d'hériter : au moins trois et peut-être quatre, qui sont aussi trois ou quatre modalités de deuil, trois ou quatre types de réponse aux voix spectrales qui traduisent la hantise des morts, des traits et des traces. Et peut-être même, au-delà du quatre, y a-t-il encore plus d'une voie, plus d'une autre voie. On ne peut jamais arrêter les spectres. Quand ils se multiplient, que peut-on en faire?

 

a. les fétichiser. Les voix parlent, elles continuent à parler sans qu'il soit possible de les arrêter. Leurs déguisements sont variés : l'idéal, l'idéologie, voire la parole poétique, quand elle se soumet au jugement de goût ou aux valeurs dictées par les Beaux-Arts. Aujourd'hui, la technique permet de reproduire ces voix en leur donnant l'apparence du vivant. On tend alors à dire "oui" à la mise en scène, à la gramophonisation de ces quasi-traces qui ne sont que des doubles mimétiques. Les médias sont envahis par cette logique et par la prolifération des images qui généralise ce type d'assentiment. En se débarrassant de l'hétérogène, on transforme l'hétéro-affection en auto-affection. Comme on ne peut pas faire taire les spectres, on les conjure, on les narcissise, en espérant que cette opération contribuera au deuil. Mais c'est l'inverse qui arrive. La fétichisation contribue à retarder indéfiniment le travail.

 

b. les introjecter, au sens freudien d'un deuil dit "réussi" ou "normal". Le travail du deuil présentifie les restes. En s'identifiant aux voix spectrales, à certaines de leurs particularités, en détachant d'eux certains de leurs traits, on accepte que leurs dépouilles puissent déterminer notre être. Mais cette sélection est aussi une manière de chasser l'hétérogène, d'arraisonner le spectre, de le figer dans une incantation qui supprime son altérité. Entretenir les morts, se laisser entretenir par eux, leur parler, prendre leurs noms, tenir leur langage, c'est ce qui arrive par exemple dans une certaine modalité du cinéma. Plus les images sont magnifiées, plus la mémoire est mise au service de cette réduction.

 

Ces deux premières positions s'incluent/s'excluent l'une l'autre, se recoupent. Elles se combinent comme l'incorporation et l'introjection dans la métapsychologie de Nicolas Abraham et Maria Torok. Ce sont celles du fils qui fait circuler la semence abandonnée en la transformant en texte, en rituel, en supplément. Les frères (ou congénéres héritant du même père) s'unissent, ils se constituent en communauté. Chacun fait le serment d'être fidèle à la mémoire des morts, de rendre honneur aux pères. Ce dispositif promet une certaine sécurité, mais ne la garantit pas. On ne se débarrasse pas des spectres, qui reviennent sur un mode imprévisible, incontrôlable. De multiples voix (celles du passé, du discours, des médias ou de l'inconscient) ne cessent de réapparaître et entretiennent l'inquiétude généalogique. Ne faut-il pas, pour survivre, détruire définitivement la trace, l'autre qui est mort? Ne faut-il pas l'effacer dans son altérité irréductible? On aboutit à une aporie insurmontable : survivre, c'est trahir.

Tous les discours généalogiques ou fraternels appartiennent à cette expérience de la perte, qui est aussi une expérience de l'impossible.

 

c. On peut rapprocher la troisième voie de ce que Freud, renvoyant à la pulsion de mort, a nommé mélancolie. L'aporie du deuil, c'est que d'un côté, en tant qu'héritiers, nous devons être fidèles; mais d'un autre côté, sommes toujours déjà infidèles, nous ne pouvons pas incorporer toutes les traces, le deuil ne réussit jamais. Il ne saurait y avoir de vrai deuil (Mémoires pour Paul de Man, pp49-50). Au-delà de la pratique courante du deuil, il s'agit de laisser ces voix (re)devenir des traces, des marques laissées par un tout autre, irréductible. Il en résulte un deuil d'un autre style, derridien par excellence, celui du spectre lui-même. Jacques Derrida aurait imposé à ses écrits la tâche épuisante d'apprendre à vivre avec eux, sans les incorporer. En se désidentifiant, en ne conservant que ce qui doit rester étranger à lui (l'exappropriation), il aurait scellé une alliance secrète. Il aurait dit Oui à cet autre, il l'aurait gardé, il aurait observé ce qui reste de Psychè, pas tout à fait morte mais déjà posthume. En un mot, il aurait fait son deuil du deuil.

Dans son rapport à l'oeuvre de l'autre, à plus d'une oeuvre de plus d'un autre et pas seulement à celles pour lesquelles il a écrit un discours d'adieu ou un éloge funèbre, Jacques Derrida s'est posé la question d'une survie dépourvue d'introjection ou d'incorporation, une survie à travers laquelle l'autre reste l'autre en moi. Sans doute fallait-il pour cela qu'il produise, lui-même, une oeuvre. A la place d'une ontologie, vient une hantologie qui ne reconnaît l'hétérogénéité de l'autre qu'en faisant craquer les signes, les modèles et les figures de la croyance. C'est la tâche impossible, infinie, de la déconstruction, toujours intempestive, où les mondes les plus hétérogènes peuvent être invités et portés, où Lévinas peut voisiner avec Schmitt, Freud avec Heidegger, et Joyce avec Jean-Jacques Rousseau.

Cette troisième posture accepte la fatalité de l'échec du deuil. Puisqu'il faut bien acquiescer à la disparition, je me fais gardien de l'autre, même si cet autre me perturbe ou me contrarie. L'essence de la mémoire, dit Derrida, est d'être endeuillée par essence, car nous sommes voués à intérioriser ce qui n'est plus rien, à échouer dans cette intériorisation, et donc à l'infidélité. Apposer sa signature sur une oeuvre, la contresigner, c'est acquiescer fièrement, triomphalement, à une perte irrémédiable. C'est affirmer la survie de l'irremplaçable.

Celui qui ne pense le sens du monde que dans une relation à la mort d'autrui; celui qui accepte, en son monde intérieur, la responsabilité du "sans monde de l'autre", de l'ami disparu; celui qui, par la lecture du poème salue l'autre et le porte comme on porte un enfant, se tient sur cette position, ou plutôt sur cette crête. Cela, c'est l'éthique même, dit Derrida. Et l'on pourrait ajouter : une éthique inconditionnelle, une archi-éthique.

 

d. ne laisser aucune trace, aucun linceul, aucun voile, aucune adresse. C'est le deuil de la vérité, de l'ipséité, mais sans faire porter le deuil à personne, sans en escompter le moindre bénéfice. Cette ultime position est celle du suicide absolu. Il ne s'agit pas de la tenir car elle est inaccessible, elle est absolument exclue, elle nous répugne, elle nous dégoûte. Mais elle n'est pas sans rapport avec ces positions dites "éthiques" que Derrida nomme : inconditionnalités. Après tout, la mort définitive, absolue, n'est-elle pas, elle aussi, inconditionnelle?

A cette quatrième réponse, on peut aussi rattacher :

- le deuil de la signature, qui emporte avec lui celui du texte.

- la perte de l'humain. Karl Marx a dénoncé les spectres, les semblants, les simulacres. Mais il ne s'est pas rendu compte que, pour les chasser, il faudrait faire [aussi] son deuil de l'homme lui-même : le risque extrême, qui peut conduire au pire.

- à l'extrême de l'extrême, au point dont on ne peut pas parler, c'est la Shoah, l'expérience du deuil impossible.

 

3. Au-delà du quatre, la vie plus que la vie.

Revenons maintenant à Jacques Derrida, qui après tout est le scribe de cette affaire de deuil qui n'a cessé de l'occuper depuis son enfance, sa naissance même, son travail inlassable et sa disparition. A travers son activité d'écrivain, de lecteur et d'ami, Jacques Derrida a été confronté au deuil. Depuis le départ, avec sa théorie de l'écriture mise en oeuvre dans Glas, il n'a cessé de l'évoquer dans une profusion de vocables et d'analyses. D'un côté, il fallait qu'il soit orphelin, mais d'un autre côté, il fallait qu'il n'oublie jamais que le prénom hébraïque de son père était Haïm, la vie. Depuis toujours endeuillé de la vie, il devait quand même faire survivre ce prénom, autrement. C'était sa tâche. Mais comment? Par une certaine modalité de l'oeuvre, au-delà du présent vivant, qu'on peut appeler ici plus que la vie. Pour faire une oeuvre, il faut jeter, sacrifier, exclure. Il faut accepter le deuil. Mais l'oeuvre ignore ses destinataires. Elle ne peut ni les anticiper, ni les décrire, ni les attendre. Sans rien savoir, de par son statut d'oeuvre, elle ne peut que faire appel à l'inconnu d'une sur-vie.

 

 

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Propositions

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Le travail du deuil, c'est rendre présents les restes, les ontologiser, identifier les dépouilles pour savoir qui c'est et où il est

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Il y a trois choses dans le spectre : l'identification des restes (deuil), la nomination des générations (voix), la puissance de transformation (travail)

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Aporie du deuil : il faut préserver la mémoire de l'autre, mais il faut aussi l'oublier pour "réussir" son deuil

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Qu'il soit possible ou impossible, le deuil est une trahison

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Il ne saurait y avoir de vrai deuil, car la trace de l'autre est déjà irréductiblement en nous

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Les discours sur l'amitié appartiennent à l'expérience de la perte, du deuil impossible - car réussir le deuil du frère ou de l'ami, cela pourrait faire revenir un père

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Pour être fidèle à l'autre disparu, je dois porter en moi son monde sans l'intérioriser ni l'idéaliser, en respectant son altérité singulière : c'est l'éthique même

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Un deuil dans lequel "Je garde le mort en moi, en un lieu cryptique, sans le détruire comme autre", brouille la limite entre introjection et incorporation

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Une mort n'est pas que la fin d'un monde, c'est la fin "du" monde; il reste à l'endeuillé la responsabilité de porter seul et son monde, et le "sans monde" de l'autre

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L'amitié projette au-delà de la vie, elle conditionne la survie de l'autre, par-delà la mort

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Une injonction archi-éthique, qui résiste au deuil, ordonne de faire justice au mort, de respecter son altérité, de l'accueillir comme autre en soi

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Comment faire le deuil du deuil? C'est la chose la plus terrible, la plus secrète

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Unis par un lien testamentaire (fidélité à la mémoire des morts et aux spectres des pères), les frères ne peuvent penser une vérité qu'en oubliant le "peut-être"

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Une conjuration fait son propre deuil : ceux qui font peur se font peur à eux-mêmes et conjurent le spectre qu'ils représentent

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Il faut, pour résister au mal radical, être en deuil de tout autre, "penser" le sens du monde dans une relation à la mort d'autrui

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Autour d'une bouche parlante, le poème salue l'autre, il le bénit, il le porte

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Le texte r(est)e - tombe, la signature r(est)e - tombe - le texte. La signature reste demeure et tombe. Le texte travaille à faire son deuil. Et réciproquement

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Il y a trois types de deuils qui sont aussi trois façons d'hériter : l'héritage mortifère, l'introjection symbolique et le choix incalculable du fils illégitime

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Une tâche derridienne : "Vis-à-vis du spectre, aller au-delà du travail de deuil"

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Au-delà du deuil, une désidentification intempestive fait craquer les signes, les modèles et les figures de la croyance

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L'ex-appropriation est la condition du sens, du désir, de l'amour, du deuil

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Pour que l'autre reste l'autre en moi, il faut que le deuil soit impossible : ni incorporation, ni introjection

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Une alliance est scellée par un "Oui, oui" qui garde, en secret, une mémoire endeuillée où vient l'autre

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Partir sans laisser d'adresse est la bénédiction ultime : laisser l'autre survivre sans la surcharge d'un héritage, sans le poids d'un deuil

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On ne peut pas faire son deuil du dégoûtant : on ne peut que le vomir

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Il faut, aujourd'hui, faire son deuil de Psychè - c'est-à-dire du sujet en tant qu'il reste - car elle est expropriée, elle n'est plus un principe de vie

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Signer, c'est affirmer de façon fière, triomphante, quelque chose dont on a déjà fait son deuil

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[Il faut trouver dans la vie "encore plus que la vie"]

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De la Shoah, on ne peut parler qu'en silence, sans en parler, dans l'expérience extrême d'un deuil impossible

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La mémoire est endeuillée par essence

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La parole poétique est l'équivalent analogique général des Beaux-Arts, la valeur des valeurs : en elle s'effectue le travail de deuil qui transforme l'hétéro-affection en auto-affection

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En se faisant, une oeuvre s'endeuille elle-même : il faut jeter, sacrifier, exclure

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Le cinéma est un deuil magnifié où s'impressionnent les moments tragiques ou épiques de la mémoire

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La logique spectrale envahit tout, partout où se croisent le travail du deuil et la tekhnè de l'image

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Cinéma, médias et télé-technologies mettent en scène des spectres dont on ne peut pas faire son deuil

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Marx prend peur devant le caractère spectral de l'humain, il renonce à faire son deuil du propre de l'homme

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Peut-être la prévalence de la question du deuil dans l'œuvre derridienne est-elle liée au nom de son père, "Aimé Haïm Derrida", dans lequel la vie est inscrite

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