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de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, père / fils                     Derrida, père / fils
Sources (*) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2016, Page créée le 3 mars 2007

[Derrida, père et fils]

Autres renvois :
   

Derrida, la loi

   
   
                 
                       

1. Un jeu à quatre.

On ne peut prouver ni la paternité, ni la maternité, on ne peut qu'en témoigner. C'est toujours une fiction, un acte de foi.

Du père au fils, ça ressemble à un jeu à deux, mais c'est un jeu à quatre : le père légitime, le fils légitime, le père mort, le fils orphelin, quatre places à ne pas confondre avec celles de l'Oedipe freudien - car dans cette scène de famille, il n'y a pas de maman [au sens courant : pas de fiction privilégiée dans laquelle une mère légitime pourrait commettre l'inceste avec un fils légitime]. La mère se situe sur un autre plan (le dialecte, la langue).

 

2. L'être du père, sa parole.

Le père est. Cela se dit dans le langage de l'ontologie, de la métaphysique, de ce qu'on désigne comme métalangage : un projet intenable, impossible, à ne pas confondre avec le logos, car pour qu'il y ait logos, il faut que l'inscription produise le fils - ce qui entame l'être du père. Mais dans l'un et l'autre cas, il faut tout faire pour garantir l'unité père/fils. Pour Hegel, cette unité passait par l'église, par l'amour, par la beauté, c'est-à-dire (selon lui) nécessairement par l'unité père/fils des Evangiles. Mais revenons à ce qu'on appelle le logos : la logique, la raison. Pour s'assurer de leur vérité, les logoi finissent toujours par revenir à la parole vive du père. Sans elle, sans sa présence, ils seraient détruits. Ces énoncés sont des fils, des enfants, qui ne tiennent debout que par lui (ce qu'on appelle le logocentrisme).

 

3. Présence impossible.

Pour qu'il y ait filiation, il faut que le père abandonne sa semence. Alors sa face se retire, les différences se différencient et les suppléments s'ajoutent (différance). L'écriture féconde est orpheline. En suppléant à la semence, elle se fait parricide. La présence pleine du père, sur laquelle reposait le logos, se révèle impossible. Des oeuvres surgissent, mais ce sont des pharmakon; des artefacts dont aucun père n'en répond.

Les frères organisent leur communauté pour empêcher le retour du père. Pour garantir l'égalité entre eux, ils doivent tout faire pour éviter qu'aucun père ne revienne, et donc accepter l'expérience de la perte.

Si l'idéalisation échoue, les généalogies ne commencent plus par le père. La semence n'est plus qu'un reste, la dissémination inéluctable.

Il arrive que les pères soient en mal de fils. C'est le cas des aveugles de l'Ancien Testament, qui dépendent d'eux pour la récupérer. En ce point où ils ne voient pas, ces pères (Tobit, Isaac, Akhiyahou) pressentent un autre ordre, auquel ils peuvent donner leur bénédiction.

 

4. Biographie.

On ne peut séparer les écrits de Jacques Derrida de sa vie - non pas la vie réelle, mais ce qu'il en dit (ou en écrit). Un jour de 1972, il a, raconte-t-il, perdu la bague de son père (réel), son anneau, son alliance. Mais l'avait-il vraiment perdue ce jour-là? Il prétend que cette perte est plus ancienne, plus vieille, qu'elle avait eu lieu dès sa naissance (voire avant). Il raconte même un fantasme, selon lequel il se serait porté lui-même le jour de sa circoncision. Fils de la vie (le prénom de son père, Haïm) mais prétendant n'appartenir à aucune communauté, il ne pouvait vivre (ou survivre) sans prendre place dans une tradition, une lignée. Ne se reconnaissant dans aucune généalogie, il lui fallait (croyait-il) s'auto-affecter. Pouvait-il, lui, vivre sans vérité? Ou d'une vérité qui n'aurait pas eu de père?

 

 

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Propositions

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Le père est ce qui est

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L'inscription produit le fils; en même temps, elle constitue la structuralité du logos et l'entame

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L'essence de la maternité tient à la langue maternelle, tandis que le père occupe la place intenable d'une langue formelle ou d'un métalangage, impossible et monstrueux

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Penser l'être comme vie dans la bouche, dans l'unité du père et du fils, c'est le logos

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Le logos est un fils dont l'origine est son père, et qui se détruirait sans sa présence

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Mettre entre parenthèses le reste textuel (Hegel) ou l'anatomie (phallocentrisme de Freud ou Lacan), c'est la même dénégation

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La vérité du logocentrisme, c'est le discours qui revient au père, en refoulant la différance séminale

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Le mouvement de la différance qui ouvre l'écriture est un retrait de la face du père

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La dissémination figure ce qui ne revient pas au père

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Le point d'impossibilité d'une présence pleine et absolue du logos ne peut s'écrire que comme parricide

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La spécificité de l'écriture (graphein) est l'absence du père : elle est une orpheline qu'aucune assistance ne vient prendre en charge

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Les discours sur l'amitié appartiennent à l'expérience de la perte, du deuil impossible - car réussir le deuil du frère ou de l'ami, cela pourrait faire revenir un père

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La généalogie ne peut pas commencer par le père - car il n'est d'éducation que dans la loi

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L'écriture est parricide, hors-la-loi, elle est un fils orphelin qui s'expose à la perte

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Une oeuvre (ergon) est un "pharmakon" dont aucun père ne répond - comme l'écriture

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Maternité et paternité sont des fictions légales : nous y croyons car nous en témoignons nous-mêmes

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Une scène de famille met sans cesse en question la maîtrise des pharmaka qu'on devrait se transmettre de père légitime en fils bien né

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On peut considérer la préface d'un livre selon le chiasme : rester comme différance séminale / se laisser réapproprier dans la sublimité du père

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Il fallait qu'Isaac et Jacob soient devenus aveugles pour qu'ils puissent accomplir le dessein de dieu en bénissant par substitution l'autre fils

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Tobit voit dans son fils qui lui rend la vue et dans l'ange invisible qui l'a guidé l'origine même de la capacité de voir

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Peut-être la prévalence de la question du deuil dans l'œuvre derridienne est-elle liée au nom de son père, "Aimé Haïm Derrida", dans lequel la vie est inscrite

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"J'ai dû me porter moi-même lors de ma circoncision" : pour qui sait lire, cela s'écrit dans la différance

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J'ai perdu l'anneau de mon père, cette partie de moi dont le secret est jeté dehors, dans le pli d'un retour sur soi, d'un nouveau départ décisif pour l'alliance

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Tous les aveugles de l'Ancien Testament (Isaac, Jacob, Eli, Akhiyahou, Tobit) sont en mal de fils

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Le coeur de la christologie est l'identité d'être et de substance (homousia) entre le Père et le Fils

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Pour Hegel, aucune ontologie n'est possible avant l'Evangile ou hors de lui; l'être ne peut pas être ce qu'il est sans l'unité du père-au-fils, la famille spéculative

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