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Index des termes

de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, femme, différence sexuelle                     Derrida, femme, différence sexuelle
Sources (*) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2016, Page créée le 11 février 2007

[Derrida, la femme, la différence sexuelle]

Autres renvois :
   

Derrida, l'hymen

   
   
                 
                       

1. Au commencement.

Nous sommes appelés à exister par le regard et par la voix d'un autre, un vivant sexué qui nous apostrophe et nous convoque en nous disant : Je te laisse être qui tu es, toi qui es affecté par la différence sexuelle. Avant toute autre détermination et identification, un "Viens" appelle secrètement, depuis le sans-nom, à cette différence qui sera lue comme sexuelle. Invités à répondre à ce Qui es-tu?, nous entendons : Qui est-tu, homme ou femme?. Cette différence, nous la lisons et elle nous lit. On en déchiffre les traces, on les raconte par la parole, on en fait des fables, on les traduit dans le discours. Nous vivons en l'interprétant par nos stratégies d'adresse, d'énonciation et de désir.

Mais pour l'élucider, c'est une autre affaire. Ce n'est pas de l'opposition des genres qu'il faut partir, mais d'une différence plus originelle, plus charnelle qui, avant même la différence des sexes, nous entraîne dans la dissémination. Nous y sommes jetés, nous l'expérimentons comme dispersion, déliaison, pliure du rapport à soi. Avant qu'il y ait du sexe, il y a de la dissémination. Jacques Derrida résiste au phallocentrisme qui invite à rabattre toutes les différences sur l'opposition privilégiée de la différence des sexes. S'il y a de la différance avant la différence sexuelle, alors celle-ci ne peut être réduite à un "plus" et un "moins". La différance est un pli, un repli sur soi, une auto-affection sur le mode du toucher ou du tissu, un lien unique et irremplaçable.

La déconstruction n'est pas un féminisme - si celui-ci suppose l'intangibilité de la différence des sexes. Mais le logocentrisme, le phonocentrisme et le phallocentrisme sont liés. Les déconstruire, c'est faire revenir des traits féminins. Jacques Derrida se défie du général et choisit des termes qui peuvent sembler éloignés de toute "théorie du genre", mais privilégient la singularité, la rareté : l'hymen, l'amitié, le génie ou le talith. A partir de ces expériences, aucun effet de série n'est possible.

 

2. L'hymen.

Si la dissémination vient avant la différence sexuelle, alors la sexualité féminine, avec sa construction double autour de l'hymen - ce mot ambivalent qui désigne à la fois une membrane déchirable et l'union d'un couple [à ne pas confondre avec le rapport sexuel], cette sexualité vient avant toute sexualité.

En se déchirant dans l'antre de la femme, l'hymen se plie et s'accomplit. La pliure est un viol et aussi une auto-affection : par elle, la femme s'ouvre, dans son intimité, à l'extériorité. L'acte a lieu, il laisse une marque, mais le voile n'est pas déchiré. L'hymen est toujours là, inviolé, vierge, dans l'entre-deux. Le secret est intact. Telle est la matrice théorique à partir de laquelle on peut lire la différence des sexes.

Rien ne peut arrêter le jeu des pliures. Dès le commencement, il était double, et ne cesse de se dédoubler. La "femme" ne s'arrête à aucune place, aucune définition. L'hymen se consume sans jamais commencer ni finir. Alors que, pour un homme, la formulation de la différence sexuelle, c'est elle en moi (présence divine au féminin, la chekhina juive), la dissémination annule et multiplie la différence sexuelle.

 

3. La femme dans le discours.

Avec le cogito, Descartes a voulu mettre en place une philosophie neutre, indifférente au sexe. Un tel projet, lié à celui d'une langue universelle, enfermerait la philosophie dans une combinatoire stérile. On peut l'associer au discours canonique de la fraternité et de l'amitié, qui exclut doublement le féminin : entre hommes et femmes, et aussi entre femmes. Mais la neutralité n'est jamais asexuelle. Même chez Heidegger, qui prétend s'en désintéresser, la différence sexuelle revient sous d'autres noms, comme le Geschlecht.

Si on l'analyse comme figure de la castration (Freud, Lacan), la femme préserve la place du manque. Elle honore un contrat logocentrique où c'est elle qui fait revenir la vérité, sous la garde de la loi phallique.

Une exigence de justice qui franchirait toutes les frontières traditionnelles, y compris entre les espèces ou les âges de la vie, déconstruirait toutes les partitions, y compris la différence sexuelle. En se portant au-delà du politique, elle rendrait compte du silence absolu qui a régné, depuis toujours, dans le champ de la philosophie comme dans celui du politique, pour tout ce qui concerne la femme ou la soeur. Cela conduirait à déraciner les figures androcentrée auxquelles nous sommes habitués : le frère, le citoyen, le souverain, etc...

Il n'y a ni essence, ni vérité de la femme. Elle engloutit toute identité, toute propriété, et s'écarte même d'elle-même.

 

4. Différence sexuelle et altérité.

Posant la question de l'altérité féminine, Jacques Derrida part d'une analyse de la position d'Emmanuel Lévinas. Dans sa philosophie, y compris pour son analyse du tout autre, Lévinas assume la marque du masculin. (Comme Freud, il reconnaît implicitement si ce n'est explicitement qu'il écrit au masculin). Il définit l'altérité féminine comme préséance de l'accueil dans l'intériorité de la maison. C'est une position ambiguë. D'un côté, cet accueil est subordonné à la régulation économique de la différence des sexes (la femme dans sa "propre" maison). Mais d'un autre côté, l'accueil absolument originel, dans un lieu non appropriable, est une ouverture de l'éthique. Le lieu économique est aussi anéconomique, il est commandé par un surcroît d'altérité non dite dicté, en secret, par la féminin. Ce surcroît féminin habite aussi, selon Derrida qui le contresigne, l'illéité lévinassienne, qu'il signe du nom de Dieu (E.L. ou Elle).

La différence sexuelle engage dans un rapport à l'autre. Il faut avoir foi en cet autre qui déborde toute expérience, cet autre invisible, dont le secret n'est jamais levé. Il y a de la séparation dans le mot "sexe" (section), et dans la différence sexuelle. Mais une séparation peut différencier sans dissocier, diviser sans trancher. Dans cet entre-deux, la disjonction ne s'oppose pas à la réparation - mais sans garantie d'unité.

Rompre avec toute généalogie ou genre établi, c'est impossible, mais c'est ce qui arrive, par exemple, dans la littérature, lorsque des greffes, des hybridations, des migrations, détachent l'oeuvre des séries connues et des séquences homogènes et mettent en oeuvre une toute puissance autre, issue d'un secret qui reste intact. On peut alors parler de génie. Pour Derrida, le génie déborde, dans la même opération (ou le même événement), les genres littéraires et les genres sexuels.

 

 

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Propositions

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La dissémination se lit comme une sorte de matrice théorique de la sexualité féminine

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Il faut élucider la différence sexuelle à partir de la jetée disséminale, et non l'inverse

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Il n'y a ni essence, ni vérité de la femme : elle écarte et s'écarte d'elle-même, elle engloutit toute identité, toute propriété, dans un écart abyssal

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"Par l'acte performatif qui lit et écrit la différence sexuelle, tu es appelé à exister"

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La différence sexuelle relève du témoignage, en tant qu'il déborde toute expérience et engage dans un sans-rapport à l'autre, celui de la foi

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La différence sexuelle est à la fois lue et lisante : c'est toujours un "elle" ou un "il" qui la lit

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Avant toute autre détermination et identification, un "Viens" sans pacte ni dette, depuis le sans-nom, appelle en secret la différence sexuelle en la neutralisant

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La différence sexuelle est une interprétation : elle suppose un lieu d'énonciation, une adresse, un investissement par des phrases, du sens

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Tout récit fabuleux raconte la différence sexuelle / Il n'y a pas de parole qui ne traduise quelque chose comme cette fabuleuse différence sexuelle

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La différence sexuelle sépare en réparant, sans couper ni opposer; elle reste entre-deux, entre séparation et réparation

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L'hymen, se divisant, se rapporte à lui-même par des pliures dont rien, dans sa syntaxe, ne peut arrêter le jeu

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L'hymen "a lieu" dans l'entre (antre), dans l'obscurité d'une caverne, entre le dedans et le dehors de la femme

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L'objet-texte [livre, oeuvre] est le reste d'une pliure qui déchire l'hymen, laisse le texte vierge et intact le secret

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La consumation du livre, comme celle de l'hymen, ne commence ni ne finit jamais

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La consumation de l'hymen est fusion entre-deux, accomplissement de désir qui suspend les différences en inscrivant une différance sans présence

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La dissémination dans le repli de l'hymen, telle est l'opération mallarméenne

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Quelle est la place de la femme? Là où il n'y a pas de places pour des positions arrêtées et définies

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(Pour un homme), la formulation par excellence de la différence sexuelle, c'est : "elle en moi"

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Le mot de "génie", il faut l'infléchir vers la féminité d'une origine du monde

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La génialité consiste à donner naissance à l'oeuvre comme événement, en coupant avec toute généalogie, genèse et genre

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Dire que "le Dasein n'appartient à aucun des deux sexes" n'implique pas qu'il soit asexué, mais au contraire qu'une sexualité plus originaire, pré-duelle, s'y déploie

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C'est le corps propre lui-même, la chair, qui entraîne originellement le Dasein dans la dissémination, et par là dans la sexualité

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La question de la justice conduit à déconstruire toutes les partitions qui instituent le sujet humain : adulte/enfant, homme/femme, humain/animal, etc...

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La femme, comme figure de la castration ou de la vérité, fait revenir, en sa demeure, le phallus ou le signifiant

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Le modèle canonique de l'amitié exclut doublement le féminin : il n'y aurait d'amitié possible ni entre hommes et femmes, ni entre femmes

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On ne peut rendre compte du silence absolu du politique sur la femme, la soeur ou la différence sexuelle qu'en se portant au-delà du politique

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La différence sexuelle marque l'ouverture de l'éthique : un accueil absolument originaire, dans un lieu non appropriable, est féminin

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Comme la psychanalyse freudienne, la signature de Lévinas assume la marque sexuelle (masculine), et abandonne la différence sexuelle à un tout autre déjà marqué de masculinité

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L'altérité féminine selon Lévinas, c'est la préséance de l'accueil dans sa propre maison, qui peut toujours se transformer en intériorité réglée par la différence des sexes -

L'Oeuvre de Lévinas, signée "Il", est dictée en secret par un surcroît d'altérité non dite : l'hétéronomie absolue du "Elle" qu'on retrouve dans son nom, "E.L."

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En disant de l'oeuvre de Lévinas : "Elle aura obligé", Jacques Derrida ne distingue plus sa voix ni de la sienne (E.L.) ni du tout-autre, féminin, qui la contresigne

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Le prix à payer pour le progrès de la philosophie, sur le chemin cartésien d'un ordre intelligible énoncé dans la langue courante, est l'effacement de la différence sexuelle

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Tout se passe comme si, à lire Heidegger, la différence sexuelle n'était pas "à hauteur de différence ontologique" - et pourtant, la neutralité du Dasein n'est pas asexuelle

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La tâche qui reste à venir, au-delà du droit, c'est de mettre en oeuvre la démocratie en déracinant les figures qui prescrivent une fraternité androcentrée

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A travers la figure du dieu juif (lui en moi), ma prière s'adresse à une présence divine ou chekhina (elle en moi) qui emplit l'espace dans lequel mon athéisme peut se déplacer

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