Accueil
Projet
Derrida
Œuvrance
Sources
Scripteur
Mode d'emploi
 
         
           
Lire Derrida, L'Œuvre à venir, suivre sur Facebook L'activité du site, suivre le blog

TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

 DERRIDEX

Index des termes

de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, le cinéma                     Derrida, le cinéma
Sources (*) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Guilgal, 2004-2016, Page créée le 4 août 2006 L'oeuvre accueille les spectres

[Derrida, le cinéma]

L'oeuvre accueille les spectres Autres renvois :
   

Le cinéma, art populaire

   

Derrida, la photo

   
                 
                       

1. Croyance.

Depuis toujours, Jacques Derrida a été un grand consommateur de films. Il adorait aller au cinéma mais, affirme-t-il, ce n'était pour lui qu'un loisir. Il prenait plaisir à se divertir, il aimait s'isoler, s'éloigner du cercle familial, mais il ne conservait pas un souvenir précis des films et ne s'en servait pas pour son travail philosophique. C'était pour lui un art de la présence, de cette voix qui, dès l'invention du cinématographe, a toujours été présente comme telle, y compris dans les films muets. Au cinéma, ce grand art populaire, l'image et la parole sont prépondérants. Le film est une présentation ou quasi-présentation d'un monde "lui-même là", un monde apparemment présent à lui-même. Il fait partie de ces télétechnologies qui ont profondément modifié notre rapport à l'image et au discours. Depuis un siècle, il a contribué à mettre en oeuvre un type de croyance absolument nouveau et sans précédent. Comment peut-on croire sans croire? D'où vient cette foi étrange, révélée, comparable à celle qu'on rencontre dans les lieux de culte, cette croyance quasi messianique en un autre dont nous savons qu'il n'est qu'une fabrication artificielle? Tel est le point aveugle, le punctum dont on pourrait soutenir qu'il est l'essence du cinéma, la vertu peut-être terrifiante de ce type d'oeuvre.

 

2. Ecriture.

D'un côté, un film est une écriture, nécessairement montée et calculée en fonction d'un point de vue, d'un code. Il est soumis à deux lois indissociables du logocentrisme : la loi filmique qui tend à réduire l'image à l'autorité du discours, et la loi de l'image, qui oblige celle-ci à suivre des règles strictes de fonctionnement conventionnel, dans un contexte où l'espace a autorité sur le temps, l'iconique sur le verbal. Pour monter un documentaire, il faut choisir une perspective (une seule) et s'aveugler à tous les autres points de vue possibles. Il faut construire une fiction dont la vérité ne doit dépendre que d'un seul témoignage, celui du film. Mais d'un autre côté, si ce film est une oeuvre [au sens fort du terme], alors la parole peut surgir à l'improviste, des effets de coupure laisser place à l'événement. L'expérience cinématographique résiste à la loi filmique. Des corps inconnus, des mots invisibles, des spectres hantent le film. Ce qui "aura été fait" se sépare définitivement du réalisateur comme des acteurs. Un film achevé n'est plus réappropriable. Il est propice à l'hôte inattendu [comme dans l'acinéma de Jean-François Lyotard].

cf: En tant qu'oeuvre, un film "met en oeuvre" la question de l'espacement.

 

3. Spectralité.

Déjà Walter Benjamin l'avait rapproché de la psychanalyse, en remarquant que, comme la photographie, il a émergé dans le champ des sciences à la fin du 19ème siècle. Par l'hypnose qu'elle provoque, la fascination, les identifications (ou transferts) qu'elle détermine, une séance de cinéma peut être comparée à une séance de psychanalyse. Il s'agit, dans un cas comme dans l'autre, de laisser parler les spectres.

De part en part, en tant qu'art et aussi en tant qu'industrie, le cinéma appartient au monde des télé-techno-sciences. C'est une fantomachie qui entretient la mémoire de ce qui nous hante, sans être présent. Il nous permet de faire le deuil des moments tragiques, épiques ou heureux, de notre vie ou de celle des autres, tout en les magnifiant. Pour chacun dans sa solitude, le temps du film est celui des émotions qui s'impriment directement dans le corps et dans l'esprit. Sans exiger aucun travail ni aucun savoir, sans le risque d'aucune sanction, il procure une libération inégalable à l'égard des interdits de la vie courante.

 

4. Sur-vivance.

Nous ne sommes pas dupes, nous savons que tout ce qui était vivant dans le film a disparu. Derrière le visible, presque tout est exclu, jeté, sacrifié. L'oeuvre s'est endeuillée elle-même. Le film n'est qu'un simulacre, mais c'est un simulacre qui nous raconte ce dont on ne revient pas, la mort, c'est le simulacre de la survivance absolue. Ce qui a eu lieu et qui restera sans trace, il peut, chaque fois, le produire à nouveau. Il peut, pour chaque spectateur, le faire survivre.

Pour que, sans violence, la parole soit soumise à l'image, il faut produire de l'écart, donner à entendre l'inaudible. L'image ainsi produite est irréductible au référent. Ce qui fait oeuvre au cinéma, ce qu'un film fait, ne dépend pas d'un réel mais de la fiction telle qu'elle est racontée, de la découpe qui a été retenue. Cette découpe ou ce montage sont l'index d'un dehors, d'une extériorité. Il suffit de certains mots ou images intraduisibles, venus à l'improviste ou par le jeu de l'écriture, pour excèder le discours cinématographique, résister à la rhétorique filmique. Ce sont ces mots et ces images qui intéressent Derrida. Ils peuvent se comparer à cette autre façon d'écrire, déconstructive, qu'il pratique lui-même, cette pratique qui, au-delà de la vie, déborde la survie.

 

5. Le cinéma qui se fait.

On peut voir plusieurs films dont Jacques Derrida est le thème et aussi l'acteur principal :

- 1984 : Ghost Dance (un film de Ken McMullen, tourné en 1982 avec Pascale Ogier). Publié en DVD en 2006.

- 1987 : Participation au documentaire de Jean-Christope Rosé, Caryl Chessman, L'écriture contre la mort (Caryl Chessman a été une figure emblématique de la lutte contre la peine de mort aux Etats-Unis).

- 1990 : Un film de Didier Eribon réalisé par Philippe Collin, Réflexions faites.

- 1991 : Un film réalisé par Jean-Paul Fargier à partir de l'exposition de Derrida au Louvre et de son livre-catalogue, Mémoires d'aveugle.

- 1994 : Entretiens filmés avec Bernard Stiegler (ils ont fait l'objet d'une publication en 1996).

- 2000 : D'ailleurs, Derrida (film de Safaa Fathy tourné en 1998-99, commenté par Derrida lui-même dans Tourner les mots (2000) et dans une conversation à l'INA le 25 juin 2002).

- 2003 : Derrida - The Movie (un film de Kirby Dick et Amy Ziering Kofman. Initié dès 1994, ce film n'a été achevé qu'en 2002. Le tournage a duré cinq ans).

- 2013 : Love in the Post: From Plato to Derrida. Dans ce film de Johanna Callaghan, différents spécialistes sont interrogés autour de la question : A quoi pourrait ressembler un cinéma déconstructif? Un cinéma de la déconstruction peut-il être autre chose qu'un cinéma posthume?

- 2014 : Le courage de la pensée, documentaire de Virginie Linhart.

- 2014 : le film de Bogdan D. Smith (dite Dorothée Smith), Spectrographies, est un développement d'une séquence célèbre de Ghost Dance.

- et beaucoup d'extraits d'interviews, de rencontres, de cours, qu'on peut trouver sur Youtube et ailleurs.

L'existence de ces films et d'innombrables extraits d'interviews, de conférences et de séminaires qui circulent sur les réseaux, conduit à s'interroger sur l'affirmation reproduite ici au départ. Le cinéma n'aura-t-il été, pour Derrida, qu'un loisir? N'aura-t-il pas été aussi le lieu d'une sorte de résurrection de la voix, de sa voix, sur un autre plan?

 

6. Une pensée du cinéma.

cf : Il y a chez Derrida une "pensée du cinéma" liée à la double dimension de la déconstruction : une radicale irresponsabilité, et l'hyper-responsabilité la plus inouïe.

 

 

--------------

Propositions

--------------

-

On a inventé avec le cinéma, il y a un siècle, une expérience sans précédent de la croyance : la spectralité, qu'aucun art ne peut plus ignorer

-

L'expérience cinématographique appartient, de part en part, à la spectralité

-

L'essence du cinéma est la foi en l'autre

-

Le cinéma est une "fantomachie" : c'est avoir la mémoire de ce qui n'a jamais eu la forme de la présence, et nous hante

-

Le cinéma imprime sur l'écran, dans l'esprit, dans le corps et dans le désir des spectateurs l'immédiateté d'émotions et d'apparitions spectrales

-

L'essence du cinéma est l'immédiateté de la chose elle-même là, non pas reproduite mais chaque fois produite de nouveau

-

L'image n'a de valeur iconique - ou filmique - que là où elle se passe de ce qu'elle est censée représenter, de son référent

-

Dans un film structuré selon la nécessité et la loi de l'image, l'iconique a autorité sur le verbal

-

En se faisant, une oeuvre s'endeuille elle-même : il faut jeter, sacrifier, exclure

-

Le cinéma est un deuil magnifié où s'impressionnent les moments tragiques ou épiques de la mémoire

-

Le cinéma est le simulacre absolu de la survivance absolue : il nous raconte ce dont on ne revient pas, la mort

-

Au cinéma, l'essence de l'image rejoint celle de la parole : une quasi-présentation d'un "lui-même là" du monde dont le passé est irreprésentable

-

La voix n'ajoute pas quelque chose au cinéma, elle "est" le cinéma

-

L'expérience proprement cinématographique résiste à la loi filmique : ne réduisant pas l'image à l'autorité du discours, elle y laisse entendre les mots invisibles qui l'habitent

-

Au cinéma, continuellement, on voit parler : la voix est toujours présente comme telle

-

Au cinéma, le spectateur est seul, tandis qu'au théatre, la présence est collective

-

Le cinéma est une libération inégalable, un défi aux interdits qui autorise toutes les identifications, sans sanction ni travail

-

Entre l'écriture cinématographique, qui est nécessairement calculée, et la parole venue à l'improviste, il y a intraduisibilité

-

Le montage est l'imposition d'un ordre, en après-coup, à la dispersion des perspectives

-

Monter un film, c'est s'aveugler à un nombre indéfini d'autres montages qui auraient été, eux aussi, possibles

-

Il y a entre l'écriture déconstructive et le cinéma un lien essentiel : couper, coller, composer, monter des textes et des citations

-

L'écriture de Derrida est comparable à un film : bande-son jouissive par la composition, le rythme, la narration ou la mise en scène, plus que par l'effet de vérité

-

Cinéma et psychanalyse témoignent d'une seule et même mutation : un détail ouvre la différance

-

En tant qu'oeuvre, un film "met en oeuvre" la question de l'espacement

-

Par ses effets de coupure, une oeuvre fait surgir l'événement sur lequel elle appose son sceau

-

Un film est un art de la coupure : ce qu'il "fait", c'est qu'on ne puisse pas se réapproprier cette chose-là, qui n'apparaît qu'à l'autre

-

L'art du cinéaste, c'est de soumettre, sans violence, la parole à l'image, tout en donnant à entendre cette parole

-

La trace au cinéma est le "ça a eu lieu là" du film, la survivance de l'oubli, du sans-trace

-

Dans un documentaire, la vérité de l'archive ne tient qu'au témoignage du signataire - qui fait surgir une fiction par l'écriture, le tournage et le montage

-

Pour comprendre le cinéma, il faut penser ensemble le fantôme et le capital, ce dernier étant lui-même une chose spectrale

-

Il y a chez Derrida une "pensée du cinéma" liée à la double dimension de la déconstruction : une radicale irresponsabilité, et l'hyper-responsabilité la plus inouïe

-

Un film où l'on ne tourne pas que des images, mais aussi des mots improvisés, traverse et excède le discours cinématographique

logo

 

 

 

 


Recherche dans les pages indexées d'Idixa par Google
 
   
   
Follow @pdelayin

 

 

 

 

 

   
 
     
 
                               
Création : Qylal

 

 
Idixa

Marque déposée

INPI 07 3 547 007

 

Derrida
DerridaCinema

AA.BBB

DerridaCheminements

CI.NEM

ArchiOeuvreSpectre

CN.KKJ

AD_DerridaCinema

Rang = zQuois_Cinema
Genre = -